LIVIO MAITAN 1923-2004

La double nature de la révolution culturelle chinoise

Extraits du chapitre 16, « Signification de la révolution culturelle et nature sociale de la Chine » dans Livio Maitan, Le parti, l’armée et les masses dans la révolution culturelle chinoise (traduction d’Anna Libera), Coll. Livres Rouges, François Maspéro, Paris 1971, pp. 267-270 et pp. 272-274.

La révolution culturelle chinoise eut un très grand impact sur les générations qui se sont radicalisées au cours des années soixante. Nombreux furent ceux qui l’ont idéalisée, voyant en elle un « modèle du socialisme », rôle que l’URSS, après les révélations officielles du XXe Congrès du PCUS, ne pouvait plus jouer. Dans le but de présenter une analyse marxiste des événements chinois, Livio Maitan a parcouru des milliers de textes officiels chinois, les soumettant à une lecture critique. En 1969 il a publié Partito, esercito e masse nella crisi cinese (éd. Samonà e Savelli) — une analyse à contre-courant des idéalisations alors à la mode, qui fut traduite en français et en anglais. Nous présentons ici des extraits de la conclusion de cet ouvrage.

En dernière analyse, la révolution culturelle fut déterminée par le contexte de la révolution chinoise qui s’était précisé et que nous avons analysé de manière synthétique dans la première partie de ce livre. Le groupe dirigeant devait trouver une voie de sortie et y était poussé encore plus par la crise internationale du système bureaucratique et par son refus des solutions de rechange adoptées en URSS à partir de la mort de Staline et du XXe congrès. Dans les tourmentes des conflits au sommet et par les décisions du groupe maoïste de mobiliser d’abord les étudiants et ensuite les ouvriers et les paysans, les forces sociales du pays se précipitèrent, saisissant l’occasion pour exprimer leurs aspirations et imposer des solutions correspondant à leurs intérêts.

Si l’analyse que nous avons faite est correcte, la révolution culturelle ne représente pas un saut qualitatif par rapport à l’époque précédente. Non seulement les rapports de production fondamentaux, mais aussi les formes d’organisation et de gestion de l’appareil de production agricole ou industriel, les rapports sociaux et politiques sont restés qualitativement les mêmes, malgré les changements quantitatifs souvent plus proclamés que pratiquement réalisés. Sur le plan idéologique, la reprise et la relance de conceptions déjà formulées à d’autres moments, et surtout en 1958-1960, ont prévalu sur les énonciations et les accentuations nouvelles.

S’il y a un élément de nouveauté, il n’a pas consisté dans la sollicitation d’une campagne de masse — qui eut des précédents dans l’histoire du Parti et de la République populaire —, mais dans le fait que la mobilisation a été conçue en dehors des canaux normaux et du mécanisme normal de l’appareil : et c’est pourquoi elle a acquis une telle dynamique, surtout au fur et à mesure qu’elle s’approfondissait et qu’elle s’étendait. Pourtant même cet élément, pour autant qu’il soit important et susceptible de développements dans le futur, n’est pas en soi déterminant. Le critère décisif réside dans la question de savoir dans quelle mesure il a influé sur les rapports politiques de fond. Nous avons déjà vu comment, à la fin, on aboutit à une recomposition d’un appareil qui ne change que partiellement et superficiellement par rapport au passé. Pour cela la révolution culturelle a été fondamentalement un mouvement réformiste dans le cadre de la société née de la victoire de la révolution et du processus ultérieur d’évolution bureaucratique. Les « prises du pouvoir » furent limitées aux niveaux inférieurs, sans s’étendre aux centres décisifs du pouvoir : ce qui est une confirmation explicite de la nature de la révolution culturelle.

Cette caractérisation de la révolution culturelle n’ignore pas la complexité de ses aspects. D’abord, la compréhension de la nature double du mouvement — opération politique d’un secteur de l’appareil bureaucratique, qui réussit à la fin à imposer sa prédominance, mobilisation des plus larges couches de la société selon une dynamique tendant à échapper au contrôle et à la direction du haut — est la condition essentielle pour comprendre la crise chinois des trois dernières années. Notre essai devrait démontrer que cette interprétation n’est pas déduite de pétitions de principe ou de schémas préconçus, mais se fonde sur une grande quantité de données analytiques, vérifiables directement ou indirectement dans les sources officielles.

Notre caractérisation n’ignore pas non plus les déplacements qui se sont produits dans les rapports entre les différentes classes, entre les différents groupes sociaux : de tels déplacements, au fond, sont typiques de tout réel mouvement de réforme.

La couche privilégiée, résidu du passé — la bourgeoisie nationale — a vu son poids diminuer, surtout dans la gestion économique et dans l’administration aux niveaux où se sont produites les « prises de pouvoir », même s’il n’a pas été décidé, sauf erreur, d’abolir le payement des intérêts d’indemnisation. Dans les campagnes, les couches supérieures des communes n’ont pas perdu leurs positions structurelles, mais sont sorties affaiblies sur le plan idéologique et politique, grâce à l’accent mis à nouveau sur la mobilisation prioritaire des couches inférieures. La classe ouvrière, qui continue à être assez différenciée du point de vue des rétributions et des conditions de travail et de vie, a accru son influence, sous des aspects déformés ou indirects, à la base de la pyramide, au niveau de l’unité de production, et dans une mesure bien moindre aux niveaux intermédiaires. A l’intérieur de la couche dominante, c’est la bureaucratie militaire qui a gagné du terrain, surtout aux moments cruciaux de la crise. Au départ, les promoteurs de la révolution culturelle, dans la mesure où il est possible d’introduire des distinctions, visaient à renforcer les positions de la bureaucratie politique, mais il est difficile de dire dans quelle mesure ce dessein s’est effectivement réalisé (le renforcement des positions du groupe central autour de Mao n’implique pas automatiquement un renforcement des couches bureaucratiques en général, qui ont indubitablement subi une dure secousse aux points culminants du mouvement de masse). Il apparaît au contraire certain que les secteurs économiques et technocratiques ont dû renoncer à beaucoup de positions acquises entre 1961 et 1965. Plus globalement, la révolution culturelle a relancé et imposé — jusqu’à quand, cela reste un point d’interrogation — des conceptions et des solutions qui correspondent mieux aux indications, aux inspirations — et aux intérêts — de la bureaucratie politique et qui devraient en favoriser davantage l’hégémonie. (…)

La personnalité de Mao Tsé-toung synthétise et exprime les contradictions du cours de la révolution, avant et après la prise du pouvoir. Mao a critiqué, depuis 1927, la politique du Komintern stalinien, ébauchant une ligne qui allait dans une direction différente du compromis opportuniste accepté à cette époque par la direction du Parti. Toutefois, pendant de longues années, il est resté dans l’orthodoxie des Partis communistes, appliquant des critères fondamentalement staliniens dans la direction et dans l’organisation du Parti : aujourd’hui encore il prend la défense de Staline comme grand marxiste-léniniste, et il continue à en accepter l’interprétation des événements des années vingt et trente. A plusieurs reprises, il a exprimé des positions parmi les plus droitières du mouvement communiste, préconisant la collaboration, pas seulement avec les bourgeoisies nationales en général, mais plus précisément avec le Kuomintang de Chiang Kai-chek, après que la révolution de 1925-1927 en eut mis clairement en lumière la nature. Pourtant quand, au cours de la montée de 1946-1947, il s’est trouvé face à un choix décisif, il a pris la décision de l’insurrection paysanne, laissant de côté les « suggestions » et la volonté de Staline et conduisant l’armée rouge à la conquêtes du pays : dix ans plus tard il commença une bataille dans laquelle il devait apparaître comme le principal porte-parole de la gauche du mouvement communiste. Il a été à la tête du Parti qui a rempli le rôle dirigeant dans le renversement du capitalisme, mais, après la victoire, il a présidé à un processus de bureaucratisation dont les conséquences l’ont alarmé à partir d’un certain moment. Il a proclamé et fait proclamer que les masses devaient décider de tout et qu’il fallait se mettre à leur école, mais il a construit un système politiquement centralisé au maximum et à tendance monolithique, basé sur un paternalisme autoritaire dont le culte illimité de sa personnalité est le symbole. Il a soutenu la nécessité de mener une lutte sans quartier contre l’impérialisme, en critiquant la politique soviétique dans les pays ex-colonisés, mais il a inspiré en même temps une ligne de collaboration et de compromis avec la bourgeoisie, comme celle qui a causé le massacre des communistes indonésiens ou qui paralyse ses partisans au Pakistan. Il s’est présenté comme le porte-drapeau de la lutte antibureaucratique, mais il a continué à se réclamer de Staline, c’est-à-dire de celui qui a le mieux représenté la domination et l’hégémonie idéologique de la bureaucratie. Il a écrit des vers de la manière la plus traditionnelle et a prononcé des discours d’une valeur littéraire certaine, mais il a promu des campagnes inspirées du jdanovisme le plus brutal, qui dégrade l’expression artistique au rang d’instrument de vulgaire propagande. Le jugement porté sur une personnalité aussi contradictoire — comme sont contradictoires la société, le groupe politique et la couche sociale dont il est l’expression — ne peut être que dialectique et en fonction du rôle qu’il a objectivement rempli, qu’il remplit ou qu’il remplira dans des contextes donnés. Autrement, on ne peut éviter les écueils opposés de l’incompréhension et de l’exaltation apologétique.

Mais au-delà de Mao et du maoïsme, le problème de fond est celui des perspectives de la révolution chinoise. La société chinoise ne pourra sortir du cercle de contradictions dans lequel elle est enfermée qu’à deux conditions fondamentales : insérer son édification du socialisme dans le contexte organique d’une édification socialiste supranationale, qui renverse les barrières des États nationaux, héritage de la vieille société, et instaurer une démocratie effective, qui permette aux ouvriers et aux paysans d’exercer réellement un rôle dirigeant, d’affronter et de résoudre les questions de base du point de vue de leurs intérêts et de leurs aspirations, des exigences d’une édification socialiste non déformée par l’interférence des intérêts et des buts des nouvelles couches privilégiées. Dans la mesure où on avancera dans cette voie, les conditions d’arriération qui sont à l’origine de la dégénérescence bureaucratique et dont cette dégénérescence empêche et retarde le dépassement, seraient surmontées.

La véritable lutte contre la bureaucratie, loin être conclue ou en voie de conclusion, doit encore être lancée. Ce devra être une lutte de la base pour une rupture, pour un saut qualitatif, en un mot pour une révolution, qualitativement différente de tout mouvement de réforme ou d’auto-réforme, aussi large soit-il et aussi iconoclaste qu’il veuille apparaître.

P.-S.

* Extraits reproduits dans Inprecor n° 498-499, 2004-10-11, Document (numéro spécial sur Livio Maitan).