La question noire

Maître de conférence d’histoire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Pap Ndiaye est l’auteur de « La Condition noire – essai sur une minorité française » (Calmann Lévy, 21,50 euros). Ses travaux en cours portent sur les discriminations raciales aux États-Unis, ainsi que sur des questions relatives aux populations noires des États-Unis et de France. Il est également membre du conseil scientifique du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran).


● Votre livre est celui d’un chercheur engagé …

Pap Ndiaye – Les années 1980 et 1990 ont été marquées par une distanciation du champ universitaire par rapport à la politique, à quelques exceptions près. Mais il y a, depuis quelque temps, un regain d’engagement de la part d’une nouvelle génération de chercheurs. Pour ce qui me concerne, je suis membre du conseil scientifique du Cran, engagé du côté de l’organisation politique des minorités, et surtout des minorités noires. Alors que la question noire apparaît dans les médias depuis quelques années de façon plus ou moins virulente, elle n’est pas sous-tendue par des ouvrages suffisamment solides scientifiquement. D’où ce livre.

● Comment distinguez-vous les notions de minorité noire et d’identités ?

P. Ndiaye – J’utilise le terme de minorité dans le sens où il circonscrit un groupe de personnes unies par l’expérience sociale de l’apparence noire. La notion de communauté induit des liens culturels étroits entre ses membres. J’ai donc préféré la notion de minorité, plus fine identitairement parlant.

Appartenir à la minorité noire, c’est être considéré comme noir dans une société qui ne l’est majoritairement pas. Les identités épaisses renvoient à la famille, la filiation, les origines. L’identité fine, c’est l’expérience sociale noire, que j’appelle « la condition noire ». Les personnes concernées peuvent inclure, ou non, cette identité noire imposée dans leur portefeuille identitaire.

La voie explorée par le Cran consiste à chercher à fédérer les associations existantes, des facteurs antillais de Marne-la-Vallée aux unions de travailleurs sénégalais ou maliens. On peut imaginer, en France, une politique minoritaire, et non identitaire, qui unirait ces forces.

Ce n’est pas que les Noirs s’aiment parce qu’ils sont noirs, mais ils ont un intérêt commun : lutter contre le racisme et les discriminations qu’ils subissent. Ce n’est pas du tout en concurrence avec les questions de classe. La renaissance de la gauche passe aussi par cela.

Une politique minoritaire permet d’éviter les dérives à la Dieudonné ou Tribu Ka, qui se retrouvent main dans la main avec l’extrême droite.

● Comment articulez-vous, justement, question de classe et question raciale ?

P. Ndiaye – La discrimination raciale est souvent trop vite éclipsée par la domination de classe. Elle est vue comme une « fausse conscience », selon la formule d’Engels, qui masque la réalité des rapports de classe.

Certes, la question raciale est inextricablement liée à la question sociale, mais elle a ses logiques propres, qui ne peuvent être dissoutes dans des rapports de classe. C’est la même chose pour le genre : ce sont des rapports de domination marqués par la classe, mais qui procèdent aussi d’autre chose.

L’émergence de la question des femmes, dans les années 1970, a été difficile à accepter dans les champs universitaire et politique. Aujourd’hui, il faut prendre au sérieux la part spécifique du racial dans les mécanismes de domination. Or, ils sont constamment minorés et suspectés : les mettre en avant reviendrait à participer à la désaffiliation de la classe ouvrière, car souligner les failles en son sein accroîtrait ses difficultés.

● Historiquement, quels ont été les rapports entre la gauche et la question noire ?

P. Ndiaye – Des années 1920 aux années 1960, le Parti communiste a eu une action spécifique relative aux questions noires. Sur une ligne anticolonialiste, il s’agissait d’organiser les colonisés afin de favoriser la décomposition de l’empire français.

Marx disait, à propos de la Révolution de 1848, que la question nationale pouvait constituer une première étape vers une perspective révolutionnaire. La même idée prévalait pour les Noirs. On ignore souvent qu’il a existé une section noire de la IIIe Internationale. Cette section noire réfléchissait à la question noire dans les empires et aux États-Unis. Le monde communiste était donc avancé sur ces questions, tout en étant méfiant sur des formes d’organisation qui prendraient trop d’autonomie et deviendraient « noiristes », pas assez prolétariennes à ses yeux. Cela revient à l’accusation actuelle de communautarisme ! Au mieux, les luttes des Noirs, comme celle des femmes, étaient vues comme un front secondaire, une « thèse mineure de la dialectique », disait Sartre à propos de la négritude.

À partir des années 1960, avec les indépendances, organiser les minorités a perdu de son intérêt politique. La gauche dans son ensemble a pris du retard sur ces questions. Au PS, les positions sont hétérogènes. Évoquons Ségolène Royal. Quand on lui parle « discriminations », elle répond « métissage ». La France ne l’a pas attendue pour être métissée. Se prononcer pour une France métisse est-il un projet politique ? C’est nébuleux. Il y a des Noirs victimes de discriminations. Leur parler de métissage est une réponse dilatoire. En 2007, les scores de Royal auprès des minorités traduisent plus un rejet de Sarkozy qu’une adhésion à son projet.

● Comment analysez-vous l’investiture de Barack Obama ?

P. Ndiaye – On sous-estime les effets de son élection possible et même probable. Et cela, indépendamment de son programme, très modéré. Son élection éventuelle ne peut qu’accuser le retard français. Pour un Obama, il y a 10 000 élus noirs aux États-Unis. C’est un terreau très riche qui a permis son investiture. On n’a pas ces 10 000 élus minorés en France ! Obama doit nous servir de point d’appui. On doit demander, tactiquement : « Et maintenant, en France ? » C’est utile de ce point de vue-là.

Cette candidature ne doit pas cacher un constat terrible : la ségrégation s’est accentuée aux États-Unis depuis les années 1960, en particulier dans les écoles publiques. Les ghettos se dégradent fortement. Le prolétariat noir est dans une situation épouvantable : 10 % des jeunes Noirs sont en prison contre 1 % des jeunes Blancs.

En même temps, une classe moyenne noire s’en sort mieux qu’avant, grâce aux programmes d’affirmative action. Obama est le produit d’une bourgeoisie noire, mais il ne s’adresse pas au monde des prolétaires noirs, par ailleurs nombreux à avoir perdu leurs droits civiques et à ne plus pouvoir voter.

P.-S.

* Paru dans Rouge n° 2263, 31/07/2008 (Champ libre). Propos recueillis par Séverine Chauvel et Sylvain Pattieu.

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