LES NÔTRES

Jérôme Castaing, « Roberto »

Notre camarade, membre de la direction nationale de la LCR et secrétaire du bureau politique, Jérôme Castaing, plus connu sous le nom de Roberto, nous a quittés le 22 août.

Depuis maintenant plus de 30 ans, j’ai lu attentivement, passionnément, respectueusement, la mémoire « des nôtres », combattants héroïques, historiques, légendaires du mouvement ouvrier révolutionnaire, vieux trotskystes prophétiques, militants ouvriers prestigieux, admirables.

Que vous dire alors de Jérôme, mon frère aîné, entré dans la mouvance de la Ligue dans les années 1971 ou 1972, au cours de grèves qui marquaient, d’année en année, notre scolarité lycéenne. Au lycée d’Orléans, nous n’en manquions aucune. En 1973, nous l’avions préparée à la radio, cette manifestation de juin 1973. C’était sans doute une erreur, comme l’admettaient les bulletins intérieurs ultérieurs. Mais nous étions contents d’appartenir à ce courant qui ne reculait pas devant la violence des fascistes. À cette époque, nous étions trois frères au lycée de garçons d’Orléans, nous retrouvant dans la mouvance de la Ligue : Roberto, Armen et O’ban.

Depuis ce temps, Roberto s’est attaché, inlassablement, sans relâche, à la construction de la LCR d’Orléans et de la région Centre. Il y a donné sa vie, toute sa vie, jusqu’à son dernier souffle. Obstinément, avec sa compagne Véronique, ils n’ont partagé comme seule ambition que de vivre une vie de révoltés, sans concession. Après la grève de 1978 dans les hôpitaux où ils travaillaient, ils ont décidé, l’un et l’autre, d’aller à l’usine, où ils ont dû mener le double combat contre les patrons et contre les bureaucraties syndicales et staliniennes. Ils sont allés au bout de cette lutte, travaillant et militant dans des conditions pénibles, mais soudés, solidaires et insolents. Les restructurations des années 1980-1990 les ont tout deux conduits au chômage. Pendant de longs mois, de longues années, destructives sans doute.

Jérôme s’est alors investi dans toutes les luttes contre le chômage, antifascistes, dans l’activité des parents d’élèves. Dans le quartier où il habitait, il lui arrivait souvent de devoir rendre visite à des parents, dans des immeubles où les flics et les huissiers n’osaient plus pénétrer. Pour lui, les portes s’ouvraient. Il était des leurs.

Au milieu des années 1980, j’étais membre de la direction des JCR. Je participais aux réunions du comité central (direction) et du bureau politique. Roberto avait alors un regard plutôt moqueur. Quelques années plus tard, j’étais heureux et fier de savoir qu’en tant qu’animateur de la région Centre de la LCR, Jérôme ait été élu, au comité central, puis à la direction nationale. Je fus également soulagé qu’après tant d’années au chômage, en 2001, la LCR lui propose de travailler au secrétariat du bureau politique.

Ce travail, il l’a aimé, en voulant à tout moment prouver qu’il le méritait. Pas un pouvoir : un devoir. On savait toutes les semaines, à la lecture des mails de Roberto que le maximum avait été fait pour que chaque militant de chaque ville reçoive les bons documents au bon moment. Mais il n’a pas pu venir à bout de ce mal affreux, définitif, qui l’a miné bien au-delà de la raison. Il nous laisse Véronique, combattante acharnée, Julia et Mélodie ses filles adorées que nous soutiendrons de toutes nos forces.

Roberto était un militant révolutionnaire, un vrai communiste, anti-autoritaire qui n’avait que 54 ans. Il n’aimait pas le pouvoir. Il haïssait les bureaucrates. Il adorait la vie, la lutte et la classe ouvrière. Dans sa bibliothèque, on trouvait Bensaïd, Lénine, Marx et Trotsky, mais aussi la Série noire, le Chasse-marée et Antonin Artaud. C’était un prolétaire.

Armen


SALUT MEC !

Jérôme, que les militants de la LCR connaissaient sous le nom de Roberto, était particulièrement apprécié dans les rangs de notre organisation. Quelles que soient les régions, les générations, les sensibilités, chacun a pu apprécier, à un moment ou à un autre, sa simplicité, sa fiabilité, sa fidélité, ainsi que sa générosité, qu’il cachait derrière des aspects bougons de vieux loup de mer savamment entretenus.

Roberto, pour beaucoup, c’était cette voix qui répondait au local par un « Allô oui bonjour », ou par un « Salut mec ! » C’était une participation, souvent indispensable, aux tâches de centralisation de la direction de la LCR. Il ne monopolisait pas la parole, mais il s’inscrivait toujours pour effectuer les tâches. Il était permanent au local de Montreuil. Il était celui qui habitait le plus loin, arrivait le premier et partait souvent en dernier. Il était aussi cette silhouette, qui parfois allait dans les autres bureaux, histoire d’échanger quelques mots, quelques vannes toujours tendrement amenées, et des discussions politiques toujours animées.

Aux photocopieuses, il réservait ses meilleurs jurons ; aux militants, son aide systématique. Il avait le cœur sur la main. Il ne supportait pas les longs discours, surtout s’ils étaient élogieux. Ce que nous souhaiterions lui rendre, c’est la dignité dont il a toujours fait preuve, même dans les moments les plus difficiles. Une dignité, en célébrant sa mémoire de façon militante et fraternelle, c’est-à-dire en continuant le combat qui n’a jamais eu de cesse de l’embraser : changer le monde par tous les moyens nécessaires. Nous, qui prônons le partage, nous partagerions bien un peu de la peine de sa petite famille, de ses parents, de ses frères, de ses deux filles et de sa compagne. Nous les embrassons et nous pensons à eux. Salut Roberto, merci d’avoir été ce que tu étais. Salut mec !

Olivier Besancenot

P.-S.

* Paru dans Rouge n° 2264, 04/09/2008.