Reportage

Echos du Tibet

, par PHILIP Bruno

XIAHE, LANGMUSI, ABA (GANSU ET SICHUAN) ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans l’air glacé du matin, ils sortent au pas de course de la caserne, puis se mettent à taper violemment du pied sur l’asphalte. « Un, deux, trois ! », brament-ils de concert, le genou haut levé. En cette fin novembre, à Xiahe, la démonstration de force des soldats de la Police armée populaire, les paramilitaires chinois, n’est pas sans motif. Dans cette ville à majorité tibétaine de la province du Gansu, au nord-ouest de la Chine, certains « meneurs » d’une violente manifestation tibétaine qui a éclaté ici dans la foulée de l’émeute de Lhassa du 14 mars, sont en train d’être jugés. Personne ne sait ce qui se passe réellement dans la « Région autonome du Tibet » voisine, la province reste interdite aux journalistes. Le Monde, comme les autres médias basés en Chine, s’est vu récemment refuser l’autorisation de s’y rendre.

Nul ne sait combien de personnes sont passées devant les tribunaux ni quelles peines exactes ont été requises. Mais tout le monde, en ville, a compris que ce spectacle matinal est destiné à prévenir d’éventuels mouvements de solidarité avec les condamnés. Le défilé martial semble laisser les Tibétains interdits : quelques-uns, une manche de leur chuba négligemment rejetée en arrière, se sont arrêtés devant les échoppes de la rue principale et regardent, perplexes, s’agiter les jeunes paramilitaires. Deux mondes semblent coexister en s’ignorant : celui de la Chine, qui étire ici sur ces marches de l’empire l’une de ses ultimes frontières occidentales, et celui de l’univers tibétain, au pire rétif, au mieux indifférent.

Le 16 mars, une flambée de violence inhabituelle, qui n’a cependant fait aucune victime, ni chez les manifestants ni du côté des forces de l’ordre, a ébranlé Xiahe. Scénario classique des troubles qui ont secoué le Tibet et les préfectures ou districts tibétains des provinces voisines : les moines organisent des rassemblements, suivis par de jeunes laïcs, chômeurs en colère ou Tibétains frustrés face à l’opulence, relative ou non, des commerçants d’ethnie han et hui, ces derniers appartenant à une minorité musulmane chinoise.

Cette version est celle que nous ont donnée des moines du grand monastère de Labrang, l’un des six plus importants du monde tibétain sur le plan de la qualité de ses enseignements philosophiques. Ce monastère, qui trône au centre de la partie tibétaine de la ville de Xiahe, dresse ses drapeaux et ses « cathédrales » aux toits dorés dans une vallée aride, écrasant un maillage complexe de ruelles étroites aux maisons basses, les résidences d’un millier de moines.

En mars, les manifestants s’étaient dirigés vers le siège du gouvernement local, dont la plupart des fonctionnaires sont d’ethnie tibétaine. Puis ils s’en étaient pris à certaines boutiques des commerçants chinois en fracassant les devantures. Les paramilitaires intervinrent et dispersèrent la foule à coups de grenades lacrymogènes. « Quelques semaines plus tard, la police a fait une descente au monastère. Tout a été fouillé. Ils cherchaient des photos du dalaï-lama et surtout les téléphones portables grâce auxquels certains de nos frères avaient photographié la manifestation ! », raconte un moine dans un chinois hésitant.

Selon lui, il y eut cette nuit-là près de 200 arrestations, mais la plupart des moines ont été peu à peu relâchés. Aucun mauvais traitement n’a été signalé, assure notre interlocuteur. Mais il précise que certains de ses « frères » ont été menacés s’ils parlaient à des journalistes étrangers. Il affirme que trois moines sont encore en prison et griffonne rapidement leurs noms : Jimai, Tselsen et Thunke. L’un d’entre eux aurait envoyé en vidéo aux Etats-Unis un petit film de l’émeute.

A cinq heures de route plus au sud, la petite ville de Langmusi offre un spectacle fort différent : deux monastères se font face et surplombent la rue principale qui fait office de frontière entre les provinces du Gansu et du Sichuan. Les pensionnaires des deux communautés ne s’aiment guère : l’un d’eux, hostile aux Chinois, a manifesté en mars. L’autre, partisan de la modération, a tenu ses « troupes ». Un moine du camp « modéré » commente son attitude après avoir discrètement entraîné le visiteur étranger dans sa cellule : « Que pouvons-nous faire face aux Chinois ? Manifester violemment ne sert à rien ! Il faut trouver la voie de la conciliation. Nous devons nous adapter. »

Il explique que le comportement belliqueux de ses « collègues » du monastère d’en face leur a valu la fermeture de l’école de philosophie et le renvoi sans appel de tous les moines âgés de moins de 18 ans. « Ceux qui restent sont soumis quotidiennement à des séances d’éducation patriotique au cours desquelles ils doivent renoncer à leur allégeance au dalaï-lama. » « Chez nous aussi, il faut se plier aux enseignements donnés par ce que les Chinois appellent des »groupes de travail«  », admet-il ; « les séances ont lieu tous les jours avant et après la pause déjeuner. Mais ce n’est pas très strict, et j’ai l’impression que tout le monde s’y plie de manière distraite, comme à une corvée... »

Aba (Ngawa, en tibétain), quelques jours plus tard : depuis Langmusi, la route presque plate a sinué durant des heures dans un paysage enneigé de pâturages de haute altitude où les bergers à cheval poussent leurs yaks sur fond d’horizons perdus. Peu de circulation, espaces sans limites avec, parfois, le barrage de sacs de sable d’un point de contrôle des paramilitaires. Mais la tension semble bel et bien retombée : la plupart du temps, les guérites sont vides et, quand ce n’est pas le cas, le factionnaire laisse passer les voitures sans procéder au moindre contrôle.

De tous les théâtres connus de la répression, Aba a été l’un des plus violents. Le 16 mars, des moines du monastère de Kirti, situé en pleine ville, ont organisé un défilé. Aux cris de « Vive le dalaï-lama ! » et de « Rendez leurs droits aux Tibétains ! », brandissant des drapeaux du Tibet indépendant frappés de deux lions des neiges, une foule de plusieurs milliers de personnes s’est dirigée vers le siège du gouvernement local. D’après les témoignages que nous avons été en mesure de recouper et qui émanent de moines, d’un laïc tibétain et de commerçants chinois han, la tragédie a éclaté devant le commissariat de police de la rue principale : attaqués par les manifestants qui s’en sont pris aux boutiques chinoises, les policiers ont tiré. Selon ces sources concordantes, au moins une douzaine de personnes ont été tuées à cet endroit.

Dans l’immense monastère (2 500 moines) à l’architecture très « chinoise », qui recourbe ses toits aux encorbellements de pagode, un jeune religieux nous a raconté sa version dans le silence de sa cellule, après avoir suivi un chemin compliqué à travers les rues enneigées : « J’étais dans la foule au début de la manifestation, mais, rapidement, nos maîtres de disciplines ont dispersé certains d’entre nous. J’ai été obligé de refluer vers le monastère. Je n’ai pas vu comment les choses ont tourné en ville. Le soir, vers 4 ou 5 heures, j’ai vu des gens ramener 7 ou 8 cadavres. Certains avaient été hissés sur des motos, d’autres étaient portés par deux personnes. J’ai vu les impacts de balles sur les corps, dans la poitrine, au flanc. Je ne les ai pas reconnus, car on avait recouvert leurs visages. Je connais deux victimes. L’une avait 17 ans, c’était un lycéen. » Le moine explique que, quelque temps après, une rafle en bonne et due forme a été organisée par la police. Après l’interpellation de plusieurs centaines de religieux, tout le monde a été rapidement relâché.

Ailleurs en ville, un commerçant d’une quarantaine d’années affirme avoir été le témoin d’un incident mortel : « Là, dit-il en désignant le pont sur lequel il nous a entraînés, j’ai vu deux hommes être touchés aux jambes par les balles des soldats. Ils sont tombés. L’un d’eux continuait à crier des slogans. Il a finalement succombé sous les coups de fusil. » Devant une tasse de thé tibétain au beurre de yack, le même homme dicte plus tard les noms d’autres victimes de la sanglante journée. L’une d’elles était son frère, dit-il. Il n’est pas possible, pour des raisons de sécurité, de citer le nom de ce dernier, mais le défunt était « un ancien milicien devenu partisan le plus fidèle du dalaï-lama ».

Ces différents témoignages permettent d’estimer à une fourchette située entre 8 et 20 le nombre de manifestants tués ce jour-là à Aba. Les médias officiels avaient confirmé l’émeute du mois de mars sans faire état de morts, mais en mentionnant « que 200 personnes avaient été blessées, 81 véhicules et 24 magasins incendiés ». Le quotidien anglophone China Daily écrivait que, le 28 mars, après la fouille du monastère, les policiers avaient trouvé « 30 fusils, 498 balles, 1 kg d’explosif et 33 sabres ». L’article concluait en une ligne vengeresse : « Du matériel pornographique sous la forme de DVD a également été découvert. »

Il est quasi impossible de connaître le nombre de personnes encore emprisonnées dans la préfecture. De multiples condamnations ont été annoncées à la télévision locale, racontent des habitants. Un chauffeur tibétain soutient que les émeutes avaient à l’époque gagné les environs : son neveu, âgé de 30 ans, a participé à l’attaque de bâtiments officiels dans un canton voisin. Il a été condamné, le 28 juillet, à quinze ans de prison. « Nous, les Tibétains, n’avons que des pierres et des couteaux. Les Chinois ont des fusils », constate l’homme en faisant mine de se mettre un canon sur la tempe.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 13.12.08. LE MONDE | 12.12.08 | 15h16 • Mis à jour le 12.12.08 | 15h16.

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