Reportage

En Chine, les travailleurs migrants sont durement affectés

SHANGHAÏ CORRESPONDANT

« On a essayé de se plaindre au Bureau du travail, mais personne ne nous a écoutés, raconte un ouvrier travaillant à Shanghaï. On est même allé à la mairie. » Son usine, filiale d’un fabricant taïwanais de composants informatiques, la Huan Hsin Holdings, a débrayé durant quatre jours, du lundi 8 au jeudi 11 décembre, pour des primes non payées. L’homme et deux de ses collègues, en uniforme gris, font pourtant partie de la crème des travailleurs migrants : la paie et les avantages sociaux sont réputés bons à Shanghaï dans l’industrie de pointe. A une centaine de mètres, trois voitures de police sont encore garées devant le portail de Yi Hsin Industry, pour, soufflent les ouvriers, chercher des responsables de la grève sauvage.

Tout a commencé le lundi 8 décembre quand les ouvriers de Yi Hsin ont refusé de rejoindre leurs postes. Trois d’entre eux, battus par des gens envoyés selon eux par la direction, se sont retrouvés à l’hôpital. Les ouvriers d’une autre usine du groupe, située dans la même zone industrielle, sont venus leur prêter main-forte.

« On a droit à des primes pour les jours de chaleur excessive et les heures supplémentaires, expliquent les ouvriers. Avant, si on ne nous les payait pas, on pouvait attendre, mais depuis novembre, notre salaire est passé de 2 000 yuans (190 euros) à 960 yuans. On a demandé qu’on nous les paie mais les chefs ne voulaient rien savoir. » De plus, ils n’ont pas obtenu de l’entreprise leur carte d’assurance. Ont-ils négocié avec la direction, via le syndicat officiel ? La question les fait sourire : « Un des manageurs nous représente, mais on dit que c’est lui qui a proposé aux patrons de ne pas payer les primes ! »

AUCUNE ENVIE DE RETOUR AU BERCAIL

Passée sous silence par les médias locaux, la colère de ces petites mains de l’électronique a fait trembler les autorités locales, qui sont intervenues. Vendredi matin, un grand poster collé à l’entrée des usines expliquait qu’en raison de « l’incident soudain », un euphémisme pour manifestation, des quatre derniers jours, la société acceptait de payer toutes les primes dues depuis 2007 d’ici au 31 décembre et de fournir aux ouvriers leur carte d’assuré.

Non comptabilisés dans les statistiques de chômage, les 230 millions de travailleurs migrants chinois, venus des zones rurales des provinces de l’intérieur, sont la clé de la compétitivité de l’atelier du monde. Mais ils sont aussi les plus vulnérables en cas de ralentissement de l’activité.

Leur réaction inquiète : après le sud de la Chine, c’est au tour du delta du Yangzi, l’autre grande région industrielle chinoise autour de Shanghaï, d’être la proie de troubles sociaux. Selon Zheng Gongcheng, un spécialiste des affaires sociales qui siège au comité permanent du Congrès national du peuple, cité dans la presse chinoise, le chômage, de 4 % actuellement, ne doit pas dépasser 5 %, sans quoi il faudrait donner aux urbains des emplois de migrants. Ces derniers devraient alors rentrer chez eux, et la « stabilité sociale » en serait menacée. Les travailleurs migrants âgés sont parfois prêts à cultiver leurs lopins de terre et à vivre sur leurs économies. Mais les plus jeunes, qui ont une vingtaine d’années, n’ont aucune envie de retourner au bercail. Ils veulent leur part d’ascension sociale.

« ON SURVEILLE »

L’équation à résoudre se pose souvent en ces termes : typique de ces régions côtières à très forte croissance du delta, la ville- préfecture de Shaoxing, berceau du textile dans la province du Zhejiang, voisine de Shanghaï, compte 1 million de migrants pour 3 millions d’actifs urbains. De 70 % à 80 % des salariés du textile y sont des migrants. « Les années précédentes, il y avait un manque de travailleurs à l’approche du Nouvel An chinois qui aura lieu cette année le 26 janvier 2009. Les gens commencent à rentrer en général un mois avant. Cette fois, ce sont les emplois qui font défaut », admet Zhang Hao, directeur adjoint du Bureau du travail de Shaoxing.

Comme chaque année, le Bureau a fait du paiement des arriérés de salaire une priorité avant la grande migration annuelle de la fête de printemps : les impayés ont provoqué par le passé des émeutes, et Pékin tient les pouvoirs locaux pour responsables des débordements. C’est la suite qui inquiète M. Zhang : « Si la situation économique s’aggrave, on craint une diminution considérable de l’embauche après le Nouvel An lunaire, quand les migrants reviennent pour travailler dans les usines. Et là, on ne sait pas ce qui va se passer ! »

Le Bureau a donc demandé aux entreprises de Shaoxing qu’elles lui transmettent, tous les dix jours, des informations sur la situation de l’emploi et leurs intentions d’embauche à la « rentrée ». Shaoxing sera aussi en relation avec les villes voisines de Hangzhou et Ningbo pour « s’échanger des offres d’emploi ». Enfin, M. Zhang s’est renseigné auprès des gares sur les flux de passagers : « Les médias chinois disent que les migrants désoeuvrés rentrent en masse dans leurs campagnes. Chez nous, ce n’est pas encore le cas, mais on surveille. »

Le filet de sauvetage social en faveur des populations rurales, et donc des migrants, voulu par le pouvoir central est tout juste en train de se mettre en place : « Ce n’est que depuis l’an dernier que les cinq assurances, dont vieillesse et chômage, sont dans les faits obligatoires pour les entreprises et que les migrants ont accès aux caisses locales. Avant, les gens de l’extérieur n’étaient pas comptabilisés dans le système », explique le fonctionnaire. En théorie, un ouvrier licencié ayant cotisé a droit à deux mois par an de chômage, au niveau de base de 688 yuans (66 euros). Mais peu ont cotisé assez pour avoir droit à quoi que ce soit.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 17.12.08. LE MONDE | 16.12.08 | 14h54 • Mis à jour le 17.12.08 | 12h27.

Pas de licence spécifique (droits par défaut)