Brésil : une crise, des alternatives

, par WHITAKER Béatrice

Beatrice Whitaker, brésilienne et membre de FAL Paris, revient dans cet article sur la récente actualité brésilienne concernant les scandales financiers qui continuent d’ébranler toute la classe politique et notamment le Parti des Travailleurs (PT).
Quelles sont les accusations présentées ? Quelles peuvent en être les conséquences pour la vie politique du pays ? Le Président Lula en est-il affecté personnellement dans sa crédibilité et sa popularité ? C’est à toutes ces questions que notre amie va répondre.

Ces évènements sont aussi l’occasion, pour Béatrice, de dresser un bilan de la politique qui a été menée par Lula et son gouvernement depuis l’accession au pouvoir du PT, en octobre 2002.


 Le cadre de la crise

Tel que l’a déjà évoqué la presse française, le régime démocratique brésilien traverse, depuis juin dernier, une grave période de crise. Celle-ci a été provoquée par des accusations de détournement de fonds publics, détournement qui aurait atteint un niveau encore jamais égalé.

Il s’agirait de plusieurs dizaines de milliards de dollars qui auraient été détournés des entreprises publiques, telles que la Banque centrale, la Poste ou la Petrobas, au profit des partis politiques, qu’ils soient alliés ou opposants au gouvernement en place, et des élus et dirigeants du plus important parti de gauche brésilien : le Parti des travailleurs (PT).

La vague de dénonciation des corruptions n’atteint pas simplement les partis politiques, leurs dirigeants ou leurs élus. Elle touche aussi des banques, des entreprises publiques, et d’importants groupes de publicité chargés des campagnes électorales. Certains sont accusés d’être de véritables « blanchisseries » d’argent sale de provenance inconnue, mais de destination bien avouée par des dirigeants du PT et des partis alliés.
Le bras droit du Président de la République, José Dirceu, militant de gauche et fondateur du PT, a donné sa démission du poste de ministre de la « Maison Civile », en raison de fortes accusations d’achat de votes et de corruption de partis alliés ou proches du gouvernement.

180 millions de Brésiliens se trouvent ainsi relativement désemparés face à l’une des crises gouvernementales les plus importantes de leur histoire. Chaque jour, de nouvelles dénonciations sont faites. De la sorte, ont été dévoilées des livraisons d’argent réalisées au moyen de valises, de cadeaux, et même dans le slip d’un militant du PT pris et arrêté dans un aéroport d’une ville du nord du Brésil ! Naturellement, ces faits sont l’occasion d’innombrables blagues visant les hommes politiques. Personne n’aurait été, en octobre 2002 et alors que le peuple brésilien venait enfin, après trois tentatives avortées, d’élire au pouvoir l’ex-ouvrier métallurgiste Luíz Inácio Lula da Silva, en mesure d’imaginer que les membres de son gouvernement, de son parti et des partis alliés mèneraient une telle politique, et encore moins qu’ils seraient à la source d’un scandale d’une telle ampleur.

Contrairement aux précédentes, cette crise de représentativité institutionnelle intervient en période de forte croissance tant commerciale, industrielle et financière : les indices économiques sont positifs et le paiement de la dette extérieure est assuré à long terme. Cette situation est source de divisions au sein des représentants du patronat : certains préfèreraient voir les leurs à la tête du gouvernement de l’Union afin de mener une politique qui leur paraîtrait plus cohérente et demandent ainsi la destitution du Président, tandis que les autres, se basant les bons résultats de la politique de ce gouvernement et craignant une dégradation de la situation en cas de destitution du Président, maintiennent leur soutien au gouvernement actuel.

Ces derniers ont été confortés dans leur pensée par les déclarations faites le 3 août au patronat brésilien par le secrétaire du Trésor des Etats-Unis, John Snow, à savoir qu’il croit en l’économie brésilienne et en l’ensemble des politiques publiques menées par le président Lula et son ministre de l’économie - Antonio Palocci Filho. Il souligne, entre autres, les bons rapports entre Lula et le Président des Etats-Unis, Georges W Bush.
Ces échanges de compliments entre les représentants des capitalismes brésilien et nord-américain ne sont en rien surprenants, étant donné que la politique adoptée par le gouvernement du Parti des travailleurs se contente d’appliquer les mesures décidées par les pays qui dominent aujourd’hui la planète, et qui sont imposées au Brésil par le biais des institutions internationales. Néanmoins, le chômage augmente, la réforme agraire promise n’est pas réalisée, le système de santé publique et l’école publique se dégradent de plus en plus, les demandes des mouvements sociaux pour l’acquisition ou l’accession au logement ne sont pas satisfaites, ...

 Le gouvernement des réformes qui déforment

Le Parti des travailleurs, connu pour son orientation progressiste, défenseur traditionnel des acquis des travailleurs et d’une société socialiste, a entamé des alliances avec des partis de droite à la suite d’une série d’échanges avec les responsables politiques des Etats-Unis et avec Bush lui-même. Les branches du parti réticentes à ces agissements subissent des critiques, voire des pénalités internes allant jusqu’à l’expulsion.

C’est donc dans un climat de malaise et de division profonde de la gauche, que les réformes promises sont présentées aux chambres - le Parlement et le Sénat. De plus, leur contenu va dans le sens inverse de ce qui a toujours été revendiqué par les mouvements sociaux, les syndicats, le monde associatif et la gauche en général.

L’une des mesures les plus emblématiques est le projet Faim Zéro, lancé par gouvernement dès le début du mandat. Malgré la louable intention affichée d’en finir avec la faim au Brésil, ce projet a été instauré sans budget précis et a favorisé certaines régions considérées comme étant en proie à une extrême pauvreté au détriment d’autres. Ce projet est basé sur la distribution de coupons d’alimentation allant de 15 à 88€ par mois, ce qui ne suffit même pas, pour 6,5 millions de familles qui ont reçu ces coupons, à acheter le lait quotidien. Ce projet instaure une hiérarchisation de la pauvreté, il accentue les inégalités sociales et ne met en rien fin à la famine. Les démissions des différents ministres ou secrétaires nommés par le gouvernement à la tête de ce projet se succèdent. Découragés ou en désaccord avec l’orientation du gouvernement, les nouveaux arrivants doivent se résigner à un rôle de simples représentants du projet.

La réforme des retraites du secteur public semble également être une nécessité au sein du Gouvernement. Elle a, par conséquent, été décidée dès le début du mandat du gouvernement PT. Non contente de s’inscrire dans la continuité de la réforme menée par le gouvernement précédent de Fernando Henrique Cardoso qui avait mis fin aux acquis des travailleurs du privé, elle l’accentue ! La réforme de la sécurité sociale et la mise en place de fonds de pension imposées par le FMI ont été acceptées par le gouvernement du PT sans la moindre résistance. Au prétexte de vouloir mettre un terme aux « privilèges » des fonctionnaires, elle s’attaque aux 6 millions de travailleurs du secteur public (enseignants, professeurs, infirmiers...) et les incite à adhérer aux caisses privées et fonds de pension en injectant quelques 16 milliards d’euros dans ce système. Cette réforme vise le corps des fonctionnaires qui était jusqu’alors l’un des piliers du soutien au PT, et ce, surtout pendant la période de la dictature militaire.

Lors des débats sur cette réforme devant le Parlement, le gouvernement a développé une campagne d’ « intoxication » sur le « déficit », le « trou », etc.... de la sécurité sociale. La réforme brésilienne augmente le temps de service de sept ans : elle porte l’âge minimum de la retraite de 48 à 55 ans pour les femmes et de 53 à 60 ans pour les hommes. Elle réduit les pensions de 5% par année manquante pour les retraites anticipées et met fin à la retraite complète, considérée comme un privilège. Elle pénalise les travailleurs qui ont commencé à travailler très tôt et pour de bas salaires, car la pension de retraite sera à présent calculée sur la base du salaire moyen de toute la période d’activité et non plus seulement des dernières années d’activité. Afin de réduire radicalement les retraites, le gouvernement se justifie avec un tour de passe-passe : il a institué un plafond de 10% du SMIC qui devra être égalisé avec le plafond du privé qui est de 7,5% du SMIC. De plus, la réforme institue un taux de 11% d’imposition pour les retraités.

Comme au Chili, cette réforme bénéficiera aux marchés financiers de par l’incitation à la participation aux fonds de pension. Le montant total des placements sur ce marché est estimé à environ 80 milliards d’euros d’ici à 2010. Aujourd’hui, l’une des banques qui travaille avec ces fonds de pension est impliquée dans les scandales de corruption qui visent le gouvernement.

L’autre réforme répondant aux intérêts du capitalisme est celle du SMIC.
Malgré les propositions d’augmentation substantielle du SMIC faites par le PT avant les élections et en dépit d’innombrables voix apportées par les députés du PT, les syndicats..., le gouvernement propose une augmentation d’à peine 7% et le montant du SMIC est fixé à environ 90€. En avril 2004, deux propositions d’augmentation du SMIC ont été votées, au Parlement : la première, présentée par le gouvernement, et l’autre fixant le montant du SMIC à 95€ environ. Une minorité de députés a adopté une déclaration sur les raisons qui les ont amenées à opter pour la deuxième proposition. Ils ont, par la même occasion, dénoncé la politique de rigueur menée en soulignant l’insuffisance des 15 points supplémentaires accordés. Durant ces mêmes débats, l’Assemblée a adopté une augmentation de 70% des salaires des députés, augmentation dénoncée seulement par quelques secteurs du PT. Le 10 août dernier, les partis d’opposition réussissent a faire adopter, par le Sénat, l’augmentation substantielle du SMIC, comme mesure de provocation, faisant en sorte que, soit les députés votent contre au Parlement, soit Lula recourt au veto.

Quelques réformes très impopulaires sont toujours en discussion au Parlement : celle du droit du travail, des syndicats,... D’autres sont déjà appliquées, notamment celle portant sur une ouverture toujours plus importante en direction des multinationales, en particulier envers la nord-américaine Monsanto, chargée des marchés des produits OGM et qui s’est déjà installée dans plusieurs régions brésiliennes. Le 17 mars 2005, le Ministère de l’environnement a approuvé la libération des plantations et la commercialisation du coton génétiquement modifié. Cette légalisation des produits transgéniques est contraire aux revendications de larges secteurs de la population et à la position de l’ex-Ministre de l’environnement du PT.

Les privatisations des entreprises et des services, initiées dans les années 1990, s’intensifient. Les entreprises d’eau, de téléphone et de transports sont achetées à prix très bas. Dans le même temps, les tarifs de ces services ont augmenté de 54% en moyenne. Le gouvernement PT continue la privatisation d’une série de banques et d’entreprises. D’ailleurs la privatisation de l’entreprise publique de pétrole est en cours de négociation avec les Etats-Unis.

Sur le plan international, le gouvernement a envoyé, au mois de mars 2004, des troupes en Haïti contre l’avis des mouvements populaires, de certains députés et syndicats, et alors que ce pays était déjà occupé par des troupes françaises. Qui plus est, les militaires brésiliens sont mêlés à un scandale lié à la dénonciation de viols et violences sur les femmes de ce pays.

 Le spectacle de l’image

Cette image peu flatteuse et la réputation du Parti des travailleurs reste encore peu connue parmi les classes populaires les plus modestes comme l’indiquent les sondages qui ne relèvent qu’une baisse infime de la popularité du Président. Mais cela est, en fait, contradictoire.

La popularité réelle du PT, du gouvernement, ou des mesures qu’il a fait passer, reste méconnue. Les milieux intellectuels sont presque unanimes dans l’indignation. Cette dernière se manifeste à la fois par des accusations d’actes de corruption et par la paralysie des chambres qui ne fonctionnent pratiquement plus qu’au moyen des Commissions parlementaires d’enquête (CPI). Les partisans de droite ont intérêt à laisser pourrir au maximum les idées de gauche jusqu’à la disparition totale non seulement du PT, mais aussi de la gauche toute entière. Les partisans de gauche, quant à eux, s’indignent, conscients du risque de dépolitisation des larges couches populaires et de mise à mal du régime démocratique lui-même.

Le Sénat et la Chambre des députés possèdent une chaîne propre qui retransmet en permanence l’intégralité de l’activité parlementaire. Toutes les séances des CPI sont intégralement retransmises. Les aéroports, les universités, les cafés et restaurants populaires, les magasins de télévision, et tous les lieux publics en général, retransmettent sans cesse les interrogatoires des ex-ministres, des élus accusés, des hommes d’affaire et des hauts fonctionnaires. Ainsi, l’ensemble de la population - travailleurs, étudiants, passants en tous genres - se regroupe dans ces lieux pour suivre le déroulement des séances. Les chaînes de télévision privées s’en trouvent d’ailleurs déconcertées à la vue d’un audimat des CPI qui dépasse de loin celui des feuilletons, pourtant très populaires au Brésil.

Les mouvements sociaux se trouvent partagés entre ceux qui jouent la carte de la confiance au président, comme le MST, ceux qui cherchent à mobiliser leurs bases au tour des luttes non satisfaites, et ceux qui préfèrent rester dans l’attente de meilleurs moments. Le mouvement syndical, dont la CUT est l’expression la plus significative, se divise entre ceux qui soutiennent le gouvernement et ceux qui cherchent d’autres alternatives. L’une des composantes de sa direction est d’ailleurs partie pour créer un nouveau syndicat, emmenant avec elle quelques syndicats tel, par exemple, celui l’éducation nationale.

Dans ce contexte de réformes impopulaires, imposées en réalité dans la continuité de la politique menée par le gouvernement précédent, il n’est pas surprenant de constater cette brèche colossale qui s’ouvre au sein de l’appareil étatique brésilien. Il serait assez étrange qu’un gouvernement affichant une lignée éminemment sociale puisse admettre de telles pratiques de corruption.

Ne sont pas étonnantes non plus les déclarations faites par quelques élus et par le Président de la République lui-même, Luiz Inacio Lula da Silva, à Paris, qui banalisent ces scandales, allégant que le PT n’est pas le seul à pratiquer de tels actes, et que cela a toujours existé au Brésil. L’affirmation du Président conforte une idée déjà très répandue dans une grande partie de la population, à savoir que « les hommes politiques sont tous pareils, la gauche et la droite sont la même chose ». En effet, son constat est corroboré par l’apparition des nouvelles listes d’élus de l’ancien gouvernement de Fernando Henrique Cardoso impliqués dans des affaires de corruption aussi spectaculaires. des actes de corruption, mais rarement ils ont été découverts et punis.

La récente série d’alliances du PT contribue probablement aux changements politique et idéologique du parti. La principale mutation s’est effectuée en 2002, au cours des campagnes électorales, quand se sont alliés au Parti travailliste brésilien, le Parti libéral et le Parti du progrès, tous les trois peu recommandables, allant jusqu’à signer des accords avec les partis de droite qui étaient avant dans l’opposition tel le PMDB, parti de la droite progressiste.

Les ministères mis en place au début du mandat, et donc composés en majorité par des membres du PT, font actuellement l’objet de vives critiques émanant du nouveau gouvernement, étant donné que ce dernier, composé il y a quelques semaines, est constitué d’une majorité de partis de droite, alliés et de l’ancienne opposition. La nomination par Lula du président de la Centrale unique des travailleurs (CUT) au poste de Ministre du travail a été considérée comme une aggravation de la situation. Cette mesure est considérée comme une provocation par une grande partie des syndicats car l’ex-syndicaliste tente de faire avaler aux travailleurs des réformes du Code du travail qui en réalité grignotent une série d’acquis sociaux.

Le 3 août 2005, un groupe de 21 parlementaires du PT, composé de députés et de sénateurs mécontents de l’orientation du parti, nommé « Bloc parlementaire de gauche », s’est constitué en faction publique et a rompu avec le groupe parlementaire du PT. Actuellement, il existe une véritable fuite des militants du PT qui cherchent des alternatives dans des regroupements critiques envers la politique du gouvernement. Cette fuite s’effectue notamment au profit du Parti Socialisme et Liberté (PSOL) (fondé par les élus exclus par la direction du PT car ils refusaient de suivre leur orientation) et des mouvements sociaux.

Il existe donc une recomposition de toute la gauche par ceux qui sont critiques face à la politique du gouvernement y compris par une partie du PT. Cette nouvelle gauche est composée par les parlementaires et mouvements sociaux mécontents, les syndicalistes opposés à la politique de la CUT et du PT, les petits partis comme le PSOL, les courants chrétiens des pastorales catholiques et les personnes investies dans des mouvements divers, ce qui préoccupe la direction du PT car cela pourrait menacer une éventuelle réélection de Lula en 2006.

P.-S.

* Article écrit à São Paulo le 9 août 2005, pour « FAL Mag ».

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