Forum Social Mondial – Belém 2009
Dialogue des mouvements sociaux d’Amérique latine avec les présidents Evo Morales, Hugo Chavez, Rafael Correa et Fernando Lugo
29 janvier 2009
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Dialogue des mouvements sociaux d’Amérique latine avec les présidents Evo Morales, Hugo Chavez, Rafael Correa et Fernando Lugo

Présentation des porte-parole des mouvements sociaux

Trajectoire et défis vers une intégration alternative

par Camille Chalmers (Haïti)

Camarade Président Hugo Chavez Frias

Camarade Président Rafael Correa

Camarade Président Fernando Lugo

Camarade Président Evo Morales Ayma

Nous sommes heureux et honorés de vous apporter un chaleureux salut fraternel au nom de tous les mouvements sociaux anti-systémiques du continent Abya Yala.

Des saluts affectueux des peuples rebelles de la Caraïbe qui ont produit José Martí, Fidel Castro Ruiz, Jean Jacques Dessalines, Toussaint Louverture, Francisco Caamaño, Ramón E. Betances et Maurice Bishop. Les peuples de la Caraïbe nous enseignent par leur résistance le chemin à suivre pour vaincre et donner vie à des ruptures radicales avec la logique capitaliste du système mondial.

Bonjour camarades

a. Nous sommes en train de vivre un processus de changement dans le monde et sur notre continent. L’Amérique latine est la seule région du monde où nous passons de la résistance face à la domination du capitalisme transnational néo-libéral à la construction d’alternatives concrètes.

b. Il est clair que les conquêtes actuelles s’enracinent dans un processus héroïque long et continu de luttes de nos Peuples. Des luttes contre l’invasion des armées européennes et contre le génocide des peuples d’origine. Des luttes contre l’exclavage. Des luttes contre le patriarcat. Des luttes contre le racisme et de nombreuses formes d’exclusion. Des luttes contre les différentes formes de colonialisme. Des luttes contre le néo-colonialisme et les nombreuses formes de domination impérialiste.

c. Les victoires populaires actuelles naissent d’un large processus d’accumulation des forces dans lequel la résistance et les innovations politiques de l’exemplaire révolution cubaine ont joué et continuent de jouer un rôle clé. Vive Cuba révolutionnaire !

d. Il est clair que ce processus d’accumulation n’est pas linéaire. Il véhicule des contradictions, des avancées et des reculs, des ambiguïtés, des lacunes, des erreurs, des échecs et des victoires. Mais il véhicule aussi des apprentissages riches de potentialités.

e. Les changements actuels et la construction de l’énorme vague d’espoirs qui est en train de s’élever, naissent d’un extraordinaire processus d’accumulation des forces. Il est impossible de signaler ici toutes les étapes d’un processus caractérisé par une grande richesse et diversité dans les formes de lutte et dans le processus de construction des sujets historiques revendicatifs qui s’inscrivent dans la contestation de l’ordre dominant. Le cas bolivien est exemplaire avec la lutte permanente des ouvriers, des mineurs, des cocaleros, l’articulation née des convergences dans la lutte de Cochabamba pour le droit à l’eau, la défaite successive de trois gouvernements néo-libéraux vendus et la victoire du MAS en décembre 2006. La récente approbation de la nouvelle Constitution est un pas important pour tous les peuples du continent. Vive la lucidité politique du Peuple de Bolivie !

f. La contribution des luttes de guérilla des années 1960-1980 fut fondamentale. Nous puisons également notre inspiration dans la révolution de Grenade, la révolution sandiniste et les luttes centro-américaines, spécialement au Salvador et au Guatemala.

g. Il est important de mentionner l’éveil de nouvelles formes de mobilisation avec la campagne de 1992 que nous appelons « 500 années de résistance indigène, noire et populaire ». Le cri anti-néolibéral des zapatistes le 1er janvier 1994, leur discours novateur et leurs pratiques innovantes autour de la fameuse consigne « commander en obéissant ». Le nouveau processus de mobilisation sociopolitique qui a donné le jour à des organisations très créatives comme le Mouvement des sans terre au Brésil, la CONAIE [1] et les multiples expériences dans quasi tous les pays du continent qui ont rénové les méthodes de lutte et ont introduit de nouvelles façons de faire de la politique en questionnant les paradigmes traditionnels autoritaires. La réalisation des Forums Sociaux (FSM et FSA) ont aussi contribué à consolider une nouvelle culture politique ouvrant des espaces pour la concrétisation de nouveaux processus de solidarité internationaliste.

h. Nous avons appris des leçons importantes de l’irruption de nouvelles formes d’articulation entre des partis politiques et des mouvements sociaux, dans l’invention de nouvelles formes d’articulation entre des luttes politiques et des cultures populaires, dans la décision affirmée de donner la priorité aux luttes des masses en luttant contre les tendances à la bureaucratisation, en inventant de nouvelles et authentiques formes de pratiques participatives de démocratie populaire. A ce sujet, il nous reste encore un long chemin à parcourir pour démanteler réellement l’Etat bourgeois qui a démontré sa capacité à se reproduire y compris à l’intérieur de nos projets de libération.

i. La lutte contre l’ALCA [2] a offert un magnifique terrain d’interpellation du système de domination ainsi qu’un terrain pour la construction de l’unité entre les forces progressistes du continent. Elle a permis une convergence inédite qui fut animée d’une intense lutte idéologique avec les propositions alternatives synthétisées par l’Alliance Sociale Continentale (ASC), par les processus de mobilisations articulées lors des Rencontres hémisphériques de La Havane et d’autres forums populaires dans plusieurs régions du continent. Le document « Alternatives pour les Amériques » synthétisé par l’ASC offre un espace merveilleux de réflexion et de propositions d’actions pour sortir de la pensée unique et construire des alternatives concrètes. Depuis le Chili (1998) et Québec (2001), un rapide processus d’accumulation des forces du refus à la domination du capitalisme néo-libéral mondialisé s’est produit. La collaboration de gouvernements progressistes qui ont créé un nouveau nationalisme (à partir de la victoire du projet bolivarien au Venezuela en 1998 et d’autres victoires importantes depuis 2002), a permis de démanteler la peur et l’invincibilité supposée de l’impérialisme. Nous avons vaincu l’ALCA, ce projet monstrueux de recolonisation que nous avons enterré lors du grand sommet des Peuples du continent en novembre 2005 à Mar del Plata (Argentine).

j. A partir de 1998 avec la victoire d’Hugo Chavez et au cours des années 2000 (Equateur et Bolivie), nous avons enregistré un saut qualitatif avec la rupture de la domination impérialiste sur le jeu électoral et nous avons découvert la capacité de construire de larges fronts politiques anti-néolibéraux qui rompent avec la tradition de collaboration et de soumission d’une partie des forces politiques traditionnelles, avec la domination de l’empire et des oligarchies locales. Ces fronts se sont convertis en forces politiques nouvelles qui ont acquis la capacité d’occuper l’espace politique formel de la bourgeoisie. Ces forces, dans certains cas, essayent de matérialiser des projets sociaux qui rompent avec la domination néo-libérale et modifient les rapports de force au bénéfice des masses exploitées, opprimées, marginalisées.

k. Il est difficile de caractériser la richesse des processus de ruptures actuelles spécialement en République Bolivarienne, en Bolivie, en Equateur et au Paraguay. Nous signalerons la récupération de la dignité qui a rendu possibles des espaces de construction de nouveaux projets socio-économiques nationaux, le début de la récupération de la souveraineté sur les ressources économiques stratégiques, la récupération de nos territoires dans la lutte contre les bases militaires de l’empire, un début d’inversion dans les processus de privatisation et de pillage, l’émergence (insuffisante jusqu’à présent) d’un nouveau modèle de développement qui ne soit pas basé sur la domination des forces du capital, l’expérimentation de nouvelles formes institutionnelles amplifiant les espaces de participation des classes exploitées et dominées. Les nouvelles Constitutions du Venezuela, d’Equateur et de Bolivie constituent des avancées importantes dans la destruction de l’Etat néo-colonial au service du pillage et la création de nouveaux Etats plurinationaux renforçant l’espace public et le contrôle des appareils de l’Etat par la population. Evidemment, dans ce domaine comme sur d’autres fronts, un long chemin semé d’embûches subsiste dans la tâche de la destruction de la domination de l’Etat bourgeois et de ses multiples formes de violences contre nos Peuples. A bas l’Etat bourgeois !

l. Il est aussi important de signaler la rupture avec la vision libérale et néo-classique de l’intégration des marchés sous modalité d’une intégration subalterne dans le marché capitaliste mondial. L’émergence de l’ALBA a permis de ressusciter le rêve de Bolivar, d’Artigas, de Jean-Jacques Dessalines et de Che Guevara d’une intégration solidaire avec et à partir des Peuples. Une construction à partir d’en bas et à gauche ! En peu d’années, nous assistons à un merveilleux développement de l’ALBA qui au début regroupait le Venezuela et Cuba puis qui s’est enrichi avec le Traité de Commerce entre les Peuples signé par Cuba, le Venezuela et la Bolivie. Aujourd’hui, l’ALBA comprend six pays : Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, Honduras, La Dominique. Non seulement de nouveaux pays s’incorporent mais des accords de tous types vont s’amplifiant entre beaucoup de pays du continent. En peu d’années, l’espace de l’ALBA a réalisé des conquêtes impressionnantes comme la disparition de l’analphabétisme au Venezuela et en Bolivie, la récupération de la vue pour plus d’un million et demi de personnes de 23 pays différents, l’augmentation de projets de formation universitaire. Tout cela ouvre des espaces stratégiques nouveaux de lutte contre la pensée unique et la domination des transnationales sur les moyens de communication. La déclaration de Tintorero des mouvements sociaux et la création du Conseil de ceux-ci dans l’ALBA sont des innovations que nos mouvements doivent s’approprier. La lettre des mouvements sociaux est un pas en avant que nous devons saluer. De ce point de vue, nous soulignons la nécessité d’approfondir la rupture avec les oligarchies et les classes dominantes locales ainsi que la réflexion à avoir sur les perspectives d’application d’une nouvelle matrice énergétique.

m. Le chemin parcouru se caractérise aussi par une maturité croissante dans l’identification des champs de lutte et le choix des thématiques. Ces thématiques expriment clairement des avancées vers des luttes qui s’attaquent aux structures des systèmes de domination.

n. L’accent a été mis sur la nécessité d’articuler la lutte contre la domination de la dette avec la lutte contre les accords d’annexion, mal nommés de libre commerce, et la lutte contre les processus de militarisation. Et on a pas mal avancé dans cette articulation en ouvrant un espace où il est possible, enfin, de dépasser la dispersion à travers de multiples luttes sectorielles et de générer des espaces de convergences pour agir contre le système de domination dans son ensemble. Néanmoins, de ce point de vue, beaucoup de confusions persistent et une rupture sans ambiguïtés avec les appareils institutionnels de l’empire (FMI, Banque mondiale, BID, CIRDI, etc.) nous paraît fondamentale dans l’étape actuelle.

o. Sur le front de la dette, on a beaucoup avancé en passant de la revendication de la condamnation des dettes impayables à la bannière de l’illégitimité de la dette et à l’introduction d’une vision intégrale attaquant les multiples facettes de la dette dans ses dimensions financières, historiques, sociales et écologiques. La réalisation de l’audit équatorien constitue une victoire pour nos peuples. L’audit annoncé dans d’autres pays et les avancées de l’audit citoyen, sont des éléments clés en ce moment. Rappelons qu’en janvier 2006, le camarade Hugo Chavez, Président de la République bolivarienne du Venezuela, lors d’une édition antérieure de ce type de dialogue que nous réalisons aujourd’hui, défendait aussi la nécessité de lancer des audits des dettes dans tous nos pays. Le camarade Président Evo Morales a parlé en beaucoup d’occasions de la dette écologique et historique ainsi que de la nécessité d’impulser des processus d’audits et de réparations. Le camarade Président Fernando Lugo a lancé également un processus d’audit de la dette au Paraguay. Actuellement, il nous paraît fondamental d’avancer dans la concrétisation de projets stratégiques comme celui de la Banque du Sud et la création d’une monnaie continentale. Nous pourrions évoquer le même changement qualitatif à propos des femmes, des peuples d’origine, des luttes écologiques illustrées ces dernières années par les luttes exemplaires pour l’eau et la défense des biens communs, contre les privatisations, contre les transnationales, l’agrobusiness, les OGM et les agro-combustibles.

p. Le récent sommet de Salvador de Bahia (décembre 2008) démontre l’immense chemin parcouru vers une Amérique latine unie sans la présence de l’empire et capable de réclamer d’une seule voix la réintégration de Cuba. Les objectifs de l’administration Bush d’isoler Cuba et le Venezuela sont un échec retentissant.

q. Une des avancées les plus importantes des temps que nous vivons (en partie grâce à la lucidité et à la vision du leadership de Hugo Chavez), c’est l’actualité du débat autour de la construction d’un nouveau socialisme enraciné dans la tradition et la pensée marxiste mais capable de dépasser les erreurs et les graves déficiences des expériences dites du socialisme réel du vingtième siècle en Europe. La construction du socialisme est à l’ordre du jour et est débattue au sein de nos organisations. Cette discussion fleurit en un moment de crise profonde du système capitaliste mondial plongé dans ses contradictions internes et submergé par la sauvagerie et les destructions de la gestion néo-libérale.

Nous avançons. Un long chemin est devant nous avec des luttes difficiles et aiguës parce que l’offensive destructrice du capital transnational contre nos Peuples, contre notre planète, contre des civilisations élaborées par des milliers d’années de sagesse populaire, continue et s’intensifie. Nous devons dépasser la tentation de nous limiter à de simples projets néo-développementistes. La réinvention de nouvelles formes de relation entre gouvernements progressistes et mouvements sociaux est un des éléments clés pour accélérer le processus d’accumulation des forces orientées vers la destruction du système capitaliste et l’édification des sociétés socialistes nouvelles ainsi que d’hommes et de femmes nouveaux.

Vive Cuba ! Vive le Paraguay ! Vive la Bolivie ! Vive l’Equateur ! Vive la République Bolivarienne du Venezuela ! Vive la lutte de tous nos Peuples !

Camarades, la lutte continue. Nous vaincrons !

Notes

[1] Confédération des Nationalités Indigènes d’Equateur.

[2] Zone de libre échange des Amériques (Area de Libre Cambio de las Américas).

* Traduit par Denise Comanne.

* Camille Chalmers, militant anti-impérialiste et anticapitaliste, est membre de la Coordination internationale de Jubilé Sud, membre fondateur de la COMPA, membre du Conseil exécutif de l’Assemblée des Peuples de la Caraïbe, membre de l’Alliance sociale continentale (ASC). Camille est par ailleurs membre d’autres réseaux et articulations internationales dont le CADTM. Actuellement, il anime un réseau de mouvements sociaux, la PAPDA et il enseigne à l’université d’Etat d’Haïti (UEH).

Mis en ligne le 27 mars 2009
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