INTERVIEW

La relance économique ? Une catastrophe pour le climat !

INTERVIEW - Comment préserver les emplois, tout en limitant les dégâts écologiques ? Les recettes de Daniel Tanuro, animateur du réseau « Climat et justice sociale ».

Une crise en chasse une autre. Le réchauffement climatique, cette « vérité qui dérange », a été remplacée en « une » par les émeutes de la faim, elles-mêmes éclipsées par le krach financier et la récession économique. Pour l’ingénieur agronome belge Daniel Tanuro, tout est lié. On ne peut prétendre traiter la crise sans prendre en compte les conséquences sur l’environnement. Ce spécialiste du dossier climatique est l’un des membres fondateurs de « Climat et justice sociale ». Un réseau similaire a été lancé en Suisse (notre édition de mardi). Daniel Tanuro sera aujourd’hui à Genève [1] dans la perspective du sommet de Copenhague en décembre, où il sera décidé de la suite à donner au protocole de Kyoto.


Le G20 vient de se réunir à Londres mais pas un mot n’a été dit sur la crise écologique. Etonné ?

Daniel Tanuro : Pas vraiment. L’économie fonctionne sur le court terme, il faut des retours sur investissement dans les deux ou trois ans. C’est la priorité des politiques, qui ont le nez dans le guidon électoral. Le défi climatique relève d’une autre temporalité. Pourtant, crises économiques et climatiques ne peuvent pas être séparées.

Pourquoi ?

L’originalité de la situation actuelle, c’est la conjonction entre une crise économique aussi profonde que celle de 1929 et la saturation de l’atmosphère en dioxyde de carbone provenant de l’activité économique. D’une part, une relance serait catastrophique pour l’environnement. D’autre part, il y a des millions de chômeurs, 1,6-milliard de personnes n’ont pas accès à l’électricité, sans parler de l’eau potable. Comment répondre aux besoins sociaux légitimes tout en préservant l’environnement ? Telle est bien la question décisive. Je suis convaincu que le système capitaliste n’est pas à même d’y répondre.

Le budget présenté par Barack Obama prévoit l’injection de 150-milliards de dollars dans des énergies propres, une relance verte.

La page Bush est tournée. Tant mieux. Désormais, les Etats-Unis sont prêts à accepter des engagements chiffrés et même unilatéraux, sans qu’ils soient conditionnés aux efforts des pays émergents. Ceci dit, les objectifs de l’administration Obama, comme ceux de l’Union Européenne d’ailleurs, sont totalement insuffisants. 80% de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, cela peut sembler énorme mais c’est la partie basse de la fourchette préconisée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour ne pas trop dépasser 2°C de hausse de température. En 2020, Obama veut avoir ramené les émissions au niveau des années 1990. Mais si Washington avait ratifié le protocole de Kyoto, les Etats-Unis seraient déjà en dessous de ce seuil. S’il n’y a pas de pression sur les dirigeants politiques, la conférence de Copenhague débouchera sur un accord insuffisant.

Vous ne croyez pas aux investissements dans les énergies renouvelables ?

Je crois au potentiel des renouvelables mais, pour produire les équipements nécessaires, pour étendre les réseaux de transport public, etc., il faut de l’énergie et actuellement celle-ci est à 80% d’origine fossile. Or, selon les recommandations des scientifiques du GIEC, les rejets dans l’atmosphère devront avoir commencé à diminuer d’ici 2015 pour ensuite atteindre l’objectif de 50% à 80% de réduction à l’horizon 2050, au niveau mondial.

Que proposez-vous ?

Je constate que la diminution de la consommation d’énergie est la condition indispensable du passage aux renouvelables dans les délais impartis pour sauver le climat. Cela implique inévitablement une certaine diminution de la production matérielle. Il faut donc investir massivement dans l’efficience énergétique, supprimer les gaspillages, remédier à l’obsolescence accélérée des produits... Les émissions découlant des investissements vers un système durable devraient être compensées par la suppression des industries notoirement inutiles et nocives, comme celle de l’armement.

Un programme de décroissance ?

Je ne partage pas toutes les idées des décroissants. Le mouvement est très divers, avec une gauche et une droite. Mais il faut effectivement diminuer la production et la consommation matérielles. Cet objectif est incompatible avec le capitalisme. Ce système ne peut décroître que temporairement, par la crise, donc par le recul social, après quoi la dynamique de croissance repart de plus belle.

Et les taxes sur le carbone ? Elles sont une réponse dans le cadre de l’économie de marché.

Si on taxait la tonne de CO2 à hauteur de 100-dollars, non seulement ce serait socialement insupportable mais on ne parviendrait en 2030 qu’à stabiliser les rejets au niveau de 2000. Plutôt quel de transformer le carbone en marchandise, il faut au contraire sortir des secteurs du marché. Prenons l’isolation des bâtiments. Actuellement, même s’il y a des incitations, seuls des bourgeois bohêmes ont les moyens de rénover leur maison ou d’y installer des panneaux solaires. Il serait bien plus raisonnable de créer un service public chargé de ces travaux. On créerait des emplois et on réduirait la facture d’électricité de tous les habitants. En Belgique, un syndicat vient de se prononcer en faveur de cette idée. Ce n’est pas anodin.

Sortir du capitalisme, n’est-ce pas un oreiller de paresse en attendant le grand soir ?

C’est un horizon. Cela ne signifie pas qu’il ne faille rien faire en attendant. Dénoncer la diminution de la durée de vie des produits, réclamer la gratuité des transports publics... ce n’est pas demander la lune mais c’est encore loin d’être acquis.

Comment convaincre en cette période de crise les salariés et les syndicats de l’urgence climatique ? Après tout, l’élévation des océans les concerne peu.

Les catastrophes ne sont plus si éloignées. La canicule de 2003 a fait 30-000 victimes en Europe occidentale. Quant à l’ouragan Katrina, qui a balayé la Nouvelle-Orléans en 2005, il n’est pas étranger à la fin de l’ère Bush et au retournement de l’opinion étasunienne sur le climat. On n’arrivera à rien sans une stratégie sociale. La production de charbon est devenue insensée, presque criminelle. Mais, en Pologne, 180-000 ouvriers travaillent encore dans les mines. Si on ne leur garantit pas une reconversion, ils se jetteront dans les bras de ceux qui remettent en cause le réchauffement climatique. La baisse de la production matérielle peut aller de pair avec un progrès social si elle se fait par la réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire, donc si l’on répartit mieux les richesses. La gauche a une opportunité historique qui s’offre à elle. A condition de réussir son virage vers l’éco-socialisme. On ne peut pas s’occuper du social puis ensuite de l’écologie. Tout est lié.

C’est quoi l’éco-socialisme ?

Un système non productiviste qui produit pour des utilités pour répondre aux besoins réels, déterminés démocratiquement en tenant compte des limites naturelles.

Quels seraient ces besoins ?

Il me semble que dans nos sociétés, les gens compensent leur manque de lien social par des achats compulsifs. Mais je ne suis pas spécialiste des ces comportements.

Avez-vous des raisons d’espérer dans la perspective de la conférence de Copenhague ?

Il y a un tournant aux Etats-Unis et les pays émergents prennent leurs responsabilités. Premier émetteur de dioxyde de carbone mais loin derrière les pays développés pour la quantité de rejet par habitant, la Chine s’est dotée d’un plan climat comparable à celui de l’Union européenne. On ne le dit pas assez dans nos médias. Autre motif d’espoir, en novembre 2007, 150-000 Australiens sont descendus dans la rue contre la politique climatique du gouvernement conservateur alignée sur celle de Bush. La première décision de la nouvelle équipe aura été de ratifier le protocole de Kyoto. Il faut s’en inspirer pour réclamer une politique climatique et sociale à Copenhague.

Note : 1 De 10-h à 16-h à la Maison des associations. Avec également : Michel Egger, d’Alliance Sud, Valentina Hemmeler, Uniterre, et le professeur Jacques Grinevald (IUHEID).