Histoire

Les anarchistes : en Extrême-Orient aussi...

A la fin du XIXe siècle, l’anarchisme apparaît en Asie orientale. Il se confond d’abord avec le nihilisme russe, mais occupe rapidement une place spécifique au sein du mouvement socialiste qui se développe à cette époque. Même si les Asiatiques apprécient le côté novateur d’une idéologie développée en Europe, ils s’efforcent de l’inscrire dans leurs propres traditions nationales.

Le communisme libertaire de Piotr Alekseïevitch Kropotkine devient la référence principale de même que le principe de la grève générale, qui se diffuse dès 1907, en particulier au Japon. Les figures représentatives de l’anarchisme en Asie orientale appartiennent toutes à ce courant : Kotoku Shusui (1871-1911), Osugi Sakae (1885-1923) et Ishikawa Sanshiro (1876-1956) au Japon ; Li Shizeng (1881-1973), Liu Shifu (1884-1915) et Pa Kin (1904-2005) en Chine ; Shin Chae-ho (1880-1936) et Ryu Cha-myong (1891-1985) en Corée. La théorie kropotkinienne de l’aide mutuelle comporte en effet des points communs avec la culture est-asiatique : sa philosophie morale est proche du confucianisme, et ses principes de solidarité internationale permettent de s’opposer à l’impérialisme et au militarisme.

Moins traduits, les écrits de Pierre-Joseph Proudhon, de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine ou d’Errico Malatesta connaissent une influence plus réduite. L’anarchisme se développe dans le monde syndical à partir des années 1920, avec la formation d’une classe ouvrière industrielle en Chine et au Japon. Symbolisant une forme de modernité, il investit de nombreux domaines : les arts (poésie, littérature, théâtre en particulier), le féminisme, la libération des parias (les burakumin au Japon), le pacifisme, la promotion de l’espéranto ou l’agronomie.

Il prend des formes différentes suivant les pays. Au Japon, l’anarchisme évolue dans un tempo et des modalités très proches de l’Europe occidentale. La société japonaise passe rapidement de la féodalité au capitalisme, ce qui favorise l’émergence des conflits et une prise de conscience qui allie l’anti-impérialisme et l’anticapitalisme. Les révolutionnaires prônent non seulement le renversement de la monarchie mais aussi celui de la bourgeoisie. En 1911, prétextant un projet de complot contre l’empereur, le gouvernement enclenche un cycle de répression contre les anarchistes.

En Chine, la lutte sociale se confond avec celle contre le système impérial. Si la révolution de 1911 le jette à bas, la politique militariste qui lui succède déçoit les anarchistes. Ceux-ci se tournent alors vers une révolution culturelle en participant activement au Mouvement de la nouvelle culture.

Quant à la Corée, en raison de la brutale colonisation japonaise, l’anarchisme s’inscrit dans une perspective de libération nationale. C’est pourquoi ce mouvement, dès le début, est étroitement lié aux courants de pensée nationalistes. A Taïwan, la situation est sensiblement identique, puisque le pays est également colonisé par le Japon, mais les anarchistes taïwanais privilégient des mouvements culturels sans recourir à la violence.

Si l’anarchisme a pu avoir des liens avec le nationalisme dans certains pays d’Asie orientale, il a, partout, recherché fondamentalement l’internationalisme. Cela apparaît en Chine avec l’Association d’entente asiatique ou encore l’Institut du socialisme. Au Japon, à partir de 1907, Kotoku Shusui prend des contacts en Chine et en Inde, et les anarchistes étrangers résidant à Tokyo agissent avec lui. L’une des conséquences sera la création de l’Association d’Entente asiatique, qui accueille également des révolutionnaires coréens, vietnamiens, philippins et malais. En Chine, le mouvement de Liu Shifu tisse alors des liens avec de nombreuses organisations anarchistes au Japon, aux Etats-Unis, dans divers pays d’Europe et en Russie.

La révolution russe provoque oppositions et divisions au sein des mouvements socialistes d’Asie, et suscite des débats entre anarchisme et bolchevisme. Au Japon, le syndicat d’orientation anarchiste (la Zenjiren) atteint quinze mille membres en 1927, tandis que le syndicat d’orientation bolchevique (la Hyogikai) ne fait pas mieux, avec douze mille cinq cents adhérents. Il est difficile d’imputer aux controverses au sein du socialisme une perte d’influence des anarchistes, mais on constate qu’à partir de la fin des années 1920 leur mouvement faiblit.

Pourtant, au début des années 1920, les activités internationales des anarchistes japonais et chinois se développent. En octobre, Osugi Sakae se rend clandestinement à Shanghaï pour discuter de la création d’une Union des anarchistes d’Asie orientale et participer à la Conférence des socialistes d’Extrême-Orient. Il part ensuite pour l’Europe, en repassant par la Chine, pour participer à la Conférence anarchiste internationale prévue à Berlin en 1923. Mais, en 1923, Osugi Sakae est assassiné par les autorités militaires, ainsi que sa compagne anarchiste et féministe Ito Noe. Le projet d’Union restera lettre morte.

Les activités des anarchistes perdurent malgré tout. Rien qu’à Shanghaï, durant la deuxième moitié des années 1920, on peut citer, entre autres, l’organisation de l’Université des travailleurs, l’Institut d’entraînement des groupes populaires de Quanzhou et la Fédération orientale des antiétatistes.

L’invasion de la Chine par les Japonais à partir de 1931 donne un coup d’arrêt au développement du mouvement anarchiste. Le renforcement du régime impérial et du militarisme au Japon s’accompagne d’abord d’une répression systématique des mouvements contestataires, en métropole (liquidation du mouvement insurrectionnel et libertaire des Jeunesses rurales dans le Nagano, en 1934-1935, et du Parti anarcho-communiste en 1935) comme dans les pays sous domination. La Corée et Taïwan connaissent ainsi une coercition accrue, et toutes les rébellions y sont impitoyablement étouffées.

En Chine, deux partis, le Guomindang et le Parti communiste, font difficilement face à l’invasion japonaise, ce qui ne laisse guère de place au mouvement anarchiste. Néanmoins, en 1931, une ligue commune entre anarchistes coréens et chinois voit le jour : la Confédération de sauvetage du pays contre les Japonais. Des Japonais et des Taïwanais y participent également. Les tensions entre nationalisme et internationalisme sont alors très vives. C’est aussi à ce moment que les anarchistes chinois et coréens ont le plus de mal à concilier leur idéal et leur implication dans les combats de libération, tandis que les communistes contrôlent le mouvement ouvrier d’une poigne de fer.

P.-S.

* Paru dans Le Monde diplomatique – Édition imprimée — janvier 2009 — Page 19.

* Cho Se-Hyun est professeur d’histoire à l’université Pukyong de Séoul, auteur d’Anarchisme en Asie de l’Est.Une histoire de révolte (en coréen), TchecSesan, Séoul, 2001.

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