Les chemins de l’émancipation sociale

La question du rapport entre « mouvement social » et politique remue [en France] depuis bientôt dix ans la gauche, l’extrême gauche et les militants des syndicats et associations de luttes.

La raison essentielle en est qu’au cours des années 80 et 90 s’est approfondie une crise historique du mouvement ouvrier, en France et dans le monde, dont chacun connaît les paramètres : crise du stalinisme, échec des expériences social-démocrates, et l’impasse politique plus petite, mais bien réelle, à la fin des années 70 et durant les années 80, des courants et organisations d’extrême gauche, amenant beaucoup de leurs militants à consacrer leur énergie à l’action syndicale et associative dans les années suivantes.
Tous ces paramètres intervenaient, de surcroît, dans une situation sociale française et européenne de dégradation sociale, de poussée du libéralisme, posant et reposant toutes les questions sociales, encadrées jusque là par les compromis de l’après-guerre.

Ces ingrédients ont amené dans les années 90 à plusieurs phénomènes. Beaucoup de mouvements de lutte, de mouvements sociaux radicaux sont apparus au premier plan : mouvements de chômeurs, d’immigrés sans-papiers, des sans-logis. A chaque fois, ils ont posé une question sociale, une question politique qui ne trouvait de réponse ni dans la société ni dans les préoccupations politiques des partis institutionnels…1995, avec le mouvement de grève des cheminots, la vague déferlante contre le plan Juppé a fait exploser politiquement ce phénomène. Celui-ci s’est renforcé de la scission de la FEN et de la création de la FSU, de la multiplication de syndicats SUD, au lendemain de 1995, ces syndicats développant les liens avec les mouvements de lutte sociale en dehors de l’entreprise.

Alors, qu’y a-t-il eu de réellement nouveau dans ce que l’on appelle depuis bientôt une dizaine d’années le mouvement social ?

Le terme même est nouveau, apparu surtout après 1995, et mis en valeur par plusieurs intellectuels, notamment Pierre Bourdieu.

En fait, derrière apparaît surtout une nouvelle situation politique, un nouveau rapport entre des mouvements sociaux ( au sens de grèves ou de mouvements de lutte et de mobilisation, comme ceux des sans-papiers ou des chômeurs), les associations de luttes d’une part et les partis politiques, de gauche comme d’extrême gauche.

Dans les années 60, 70, mis à part le mouvement étudiant et l’extrême gauche qui en était très largement issue, tout le terrain de l’action politique et sociale était occupé par les partis de gauche (essentiellement le PCF), la CGT et une CFDT marquée par 1968. Des mouvements comme le MLAC ou les luttes des immigrés, les mouvements de grève contre les plans Barre ou dans la sidérurgie, étaient à un niveau ou à un autre insérés dans le cadre de l’affrontement contre la droite et pour l’arrivée de la gauche au gouvernement, censée apporter la justice sociale, même si beaucoup pensaient que cela se ferait sous la pression des mobilisations populaires.

 Le tournant politique des années 80

Les années 80 ont donc été une douche froide, pour ceux qui pensaient que la gauche ferait une politique de gauche, comme pour ceux qui pensaient que les mobilisations sociales déborderaient les orientations réformistes.

C’est dans ce désert de contenu et de perspectives qu’apparaissent les nouvelles mobilisations des années 90. Moins que jamais ceux qui y participent ne pensent voir un débouché dans une nouvelle arrivée de la gauche au gouvernement, mais le besoin pressant de résister au rouleau compresseur libéral est toujours bien présent.

Dès lors les contenu réels prennent plus de place, l’exigence sociale concrète occupe le devant de la scène. La crise de la CFDT, l’apparition des SUD, la création d’AC !, de Droits Devant, du DAL, de la FSU, la profondeur du mouvement de nov-déc 95, l’écho rencontré par les luttes de sans-papiers et l’occupation de Saint Bernard, l’insertion de nombreux syndicats CGT dans les mouvements sociaux, tout cela témoigne d’une nouvelle radicalisation, d’une exigence de contenu, mais aussi d’une crise de la politique institutionnelle. La gauche n’ayant plus de projet social, des exigences sociales fortes s’expriment directement par la voix des associations qui sont au cœur de ces mouvements : et ces exigences s’expriment avec d’autant plus de force directe que ceux qui les portent savent qu’elles ne seront pas satisfaites par un changement de gouvernement. 1997 viendra d’ailleurs tristement confirmer cette réalité annonçant le fiasco de 2002 pour la gauche traditionnelle.

Le « neuf » est donc bien dans ce contenu social radical s’affirmant indépendamment, et parfois directement contre, les programmes politiques de la gauche.

Les contenus sociaux radicaux posent d’emblée des alternatives de société vis à vis des logiques capitalistes, notamment libérales, avec l’exigence de droits fondamentaux contraires à la logique patronale. Les actions du DAL, de Droits Devant, la force d’un mouvement comme 1995 posant comme a priori que la légitimité d’une lutte permet de dépasser les frontières de la légalité, ou l’acceptation qu’un gouvernement décide comme bon lui semble. Le neuf est aussi dans la pratique militante, avec des pratiques qui se développeront par la suite à la chaleur du mouvement altermondialiste.

Apparaît fortement une volonté, exprimée à plusieurs reprises autour de 1995, mise en exergue par Pierre Bourdieu : la nécessité de construire un projet de société alternatif à un capitalisme moderne qui remet en cause les systèmes de redistribution. Cette affirmation se produisait au moment même où la gauche de gouvernement s’affirmait plus que jamais prête à gérer loyalement le système.

 De nouvelles contradictions

Mais cette irruption politique ne pose pas qu’un problème de contenu que l’on exigerait d’un gouvernement réellement de gauche. Elle pose très fortement la question du rapport des mouvements sociaux aux partis politiques, celle du regard critique, non seulement sur les partis, mais aussi sur le fonctionnement de la « politique » dans notre société,...et éventuellement dans une autre société, débarrassée de l’exploitation.

Souvent, dans les associations du mouvement social, est apparue la critique à la fois des partis de la gauche traditionnelle, coupables d’avoir bradé les aspirations sociales fondamentales, et des organisations d’extrême gauche, coupables elles de chercher à reproduire le schéma traditionnel du parti d’avant-garde se posant a priori comme porte-parole naturel des revendications des opprimés, et donc parlant en lieu et place du mouvement social.

Cette critique globale de toutes les organisations politiques amène à une alternative dangereuse : cantonner le mouvement social à une extériorité vis à vis de la politique, en en faisant un simple contre-pouvoir, faisant pression sur « les politiques » pour imposer une série de droits sociaux. ; ou bien dans le cadre institutionnel actuel qui ne donne aucun pouvoir politique aux mouvements sociaux, la volonté d’ériger ce mouvement social en nouvelle force politique. Mais dans ce cas, les militants du mouvement social qui prennent ce chemin peuvent tomber assez facilement dans le piège de se décréter eux-mêmes porte-parole du mouvement social, sans avoir plus de légitimité pour le faire que des partis politiques. C’est la question qui s’est posée lors de l’apparition de listes « Motivés » il y a quelques années.

Cette contradiction apparaît évidemment si l’on s’en tient au cadre donné à la politique dans la société actuelle. Pourtant la force des constats et des idées politiques présentes dans les associations et syndicats de luttes peuvent conduire à d’autres chemins.

Car le premier constat est celui de la dérive de partis politiques qui, se donnant comme objectif la gestion de l’Etat et des institutions, non seulement abandonnent les objectifs sociaux dont ils se réclamaient, mais cherchent eux-mêmes à étouffer la voix des exploités et des opprimés et tournent le dos à leurs exigences.

De ce constat peut naître évidemment l’idée que le pouvoir corrompt et pervertit. Et c’est vrai lorsque le but de l’action politique se résume à occuper et à garder des postes de gestion institutionnelle.

En s’imposant comme acteur sur des questions de société fondamentales (l’emploi, les retraites, les choix industriels,…) les militants du mouvement social s’invitent dans le débat politique, mais en même temps en donnent une autre image. Ainsi s’affirme, même avec difficulté plusieurs idées forces :

- l’expression de revendications radicales qui heurtent de plein fouet les réformes libérales ;

- la remise en cause de la société actuelle dans son ensemble, des mécanismes de décision, ne fait de la dictature capitaliste qui contre les besoins sociaux du plus grand nombre impose les choix dictés par le maintien et l’accroissement des profits.

- à travers cette remise en cause de la société, une remise en cause des modes de décisions, l’exigence que ce soient les premiers concernés qui décident. Cette remise en cause vise évidemment le patronat et les banquiers, les partis dévoués au système, mais la critique va plus loin. Elle vise aussi des systèmes dans lesquels les populations, les groupes sociaux, n’ont pas de pouvoir autre que de désigner des députés, des représentants qui eux auront le pouvoir exorbitant de décider de tout, sans aucun contrôle, pendant plusieurs années. La crise argentine, celle à venir au Brésil entre les aspirations populaires et la politique du gouvernement Lula…font apparaître une idée force à l’heure des mobilisations massives du mouvement altermondialistes :. c’est à l’ensemble des individus, à travers leur action dans un domaine propre, de s’imposer comme acteurs politiques sans déléguer à des professionnels de la politique leur lutte ou leurs exigences, et de viser à construire cet « autre monde possible » qui s’affiche sur les banderoles aux quatre coins du monde. C’était bien la même exigence qui était présente parmi les millions de manifestants qui ont sillonné les rues des villes de France durant deux mois : « Raffarin on t’emmerde, c’est la rue qui gouverne !

 La perspective de l’auto-émancipation

Dès lors, c’est la réaffirmation de l’auto-émancipation qui reprend de la vigueur, et pas seulement de l’auto-résistance.

Car ce que démontre l’action de ce que l’on peut appeler globalement le mouvement social, c’est bien à la fois la force subversive, le dynamisme et les capacités d’élaboration et d’auto-organisation de mouvements de lutte, qui sont souvent porteurs d’une autre organisation de la société, du premier au dernier échelon. Ce débat sera encore plus éclairé en tirant le bilan de mai-juin 2003 en France, dont une des principales leçons est l’établissement généralisé de structures horizontales, interprofessionnelles, rassemblant des secteurs en grève ou en lutte et capables d’initiatives locales autonomes.

Evidemment, cette idée force heurte de plein fouet ceux pour qui la politique n’est qu’une carrière individuelle comme une autre et qui ne visent à aucun moment à remettre en cause l’ordre établi, mais aussi ceux qui, à l’extrême gauche pensent que les organisations révolutionnaires sont dépositaires a priori du programme et destinés à exercer le pouvoir en tant qu’avant-garde des exploités.

La logique des mobilisations sociales porte donc en germe deux idées fondamentales qui devraient se dégager :

- les exigences portées à un niveau ou à un autre face à la mondialisation libérale, face à tel ou tel aspect de l’injustice sociale imposent un autre ordre social. Arriver à cet autre ordre social impose un combat politique qui ne se résume pas à des vagues successives de mouvements de grève ; combat politique qui doit être consciemment organisé, justement, par les dizaines de milliers de militants qui combattent au jour le jour le système.

- cet autre ordre social ne peut se construire que si les individus, les groupes sociaux, les classes exploitées sont les propres acteurs de sa mise sur pied, sans déléguer à un quelconque parti « éclairé » le soin de cette réalisation.

Mais ces idées posent évidemment des problèmes à tous.

Elles impliquent que les organisations du mouvement social fassent plus de politique, qu’elles se posent les questions d’ensemble, qu’elles se coordonnent, et aussi qu’elles dialoguent avec les militants politiques qui pensent eux, justement, qu’il faut une réponse globale, alternative au système actuel : cela implique pour le mouvement social de ne pas mettre tous les partis dans le même sac, de dialoguer différemment avec les partis qui ne songent qu’à gérer le système et avec ceux qui luttent pour changer la société, pour remettre en cause à sa racine le système capitaliste.

Evidemment, les bases d’un tel dialogue ne peuvent être qu’une reconnaissance mutuelle d’autonomie : les partis étant évidemment libres d’exprimer leurs positions, y compris en ce qui concerne les positions prises par les associations et les syndicats, mais les partis devant reconnaître que ce qui sort de ce mouvement sont des positions politiques à part entière et que le mouvement peut tout autant, si cde n’est plus, montrer le chemin aux partis que la réciproque.

 Le parti de l’alternative

Chacun sent bien en France (notamment) aussi qu’il existe une sorte de trou noir, dans le champs politique. Les partis de la gauche traditionnelle sont assez largement discrédités comme outil du changement social. L’extrême gauche qui bénéficie d’un capital de confiance militante et d’un poids électoral petit mais réel, ne remplit pas l’espace que devrait être celui d’un parti anticapitaliste large se battant pour la transformation sociale, et indépendant des calculs institutionnels. L’absence d’un tel parti est évidemment un lourd handicap, alors qu’il faut imposer des débats de société avec des choix alternatifs sur toutes les questions sociales. Mais une des raisons aussi du peu d’empressement de certains et certaines à s’engager avec détermination dans cette voie réside évidemment sur le projet de société dont serait porteur ce parti. Pas tant sur la propriété des principaux moyens de production que sur le fonctionnement démocratique et social. Ce parti devrait non seulement avoir un projet libérateur pour les exploitéEs et les oppriméEs, mais avancer aussi sur les systèmes de pouvoir et de démocratie ; ne pas combattre pour « prendre » le pouvoir, mais pour participer à ce que ce soit l’ensemble des travailleurs qui gèrent la société. Ne pas être un parti de pouvoir, donc, mais ne pas ignorer la question du pouvoir, et surtout pas la question de la confiscation du pouvoir détenu par les capitalistes…

Il n’est jamais trop tôt (ou trop tard) pour poser ces débats.

Car dire que ce n’est pas aux partis (au Parti) de prendre le pouvoir et de l’exercer, implique de discuter sérieusement des mécanismes de pouvoir, à l’échelle locale, régionale et nationale, des tensions multiples existantes entre intérêts contradictoires (salariés/usagers, riverains…chacun a des dizaines d’exemples en tête) ; ne pas se satisfaire du système parlementaire, mais envisager à tous les niveaux des modes d’administration préservant la démocratie et la participation du plus grand nombre aux choix fondamentaux.

Un mouvement social fort aujourd’hui peut prendre à bras le corps ces débats, pour que les questions concrètes d’aujourd’hui et de demain ne soient pas réglées par des « politiques » se prévalant de discerner l’intérêt « général ».

P.-S.

* Paru dans Critique communiste n°169/170, dossier « Mouvement social et politiqure », été/automne 2003.