Malaise dans la transmission – Jacques (Hassoun), ou le Sage engagé

Intervention à un colloque, à Paris le 27 mars 2009, d’hommage à Jacques Hassoun, psychanalyste, ancien militant de la Ligue communiste, disparu il y a dix ans.


Lorsque Pascale m’a demandé de contribuer à cet hommage à Jacques Hassoun, j’ai un peu hésité, n’ayant aucun titre ni compétence m’y autorisant. Je ne fais pas partie des intimes de Jacques. Disons que nous avons plutôt complices, de diverses façons, tacitement complices, par affinité politique, culturelle, intellectuelle, du moins je l’espère. Nous nous sommes côtoyés à la Ligue communiste et, bien sûr, dans nombres d’initiatives de solidarité avec le peuple palestinien. Bien que son temps lui ait rarement permis d’assister aux réunions, il était aussi un conspirateur affidé du Sprat, la discrète « société de résistance à l’air du temps » que nous avions fondée en 1991 avec quelques amis pour réfléchir informellement au changement d’époque, sans enjeux de publication ni de publicité.

En dépit de mes premiers scrupules, c’est donc finalement très volontiers que j’ai accepté l’invitation de Pascale ; et c’est avec plaisir que je me retrouve parmi vous pour partager le privilège d’avoir croisé la trajectoire de Jacques Hassoun, et d’avoir peut-être profité de son rayonnement. Car il fait partie de ces quelques humains qui contribuent à donner de notre humble espèce une idée qui la rehausse au bénéfice de tous.

S’agissant des engagements de Jacques, je prendrai comme fil conducteur l’impératif de transmission qui, plus que jamais, nous oblige en ces temps incertains de transition, entre « déjà plus » et « pas encore ». Je m’inspirerai pour cela de la relecture des deux livres, Les contrebandiers de la mémoire et Actualités [au pluriel] d’un malaise, dont les dates respectives de parution (1994 et 1997) suffisent à indiquer qu’ils font précisément écho à cette fin de siècle où quelque chose s’est achevé. Le « court vingtième siècle », disent non sans raisons certains historiens, mais peut-être aussi une bien plus longue séquence.

Un monde semble en effet avoir disparu, qui était le nôtre, ou auquel nous appartenions. Maurice Failevic et Marcel Trillat ont entrepris le tournage d’un film, provisoirement titré L’Atlantide, pour chercher à comprendre comment ce continent a pu être englouti. Althusser évoquait déjà de son « univers de pensée aboli ». Nous – nous survivants ou fils de survivants, nous venus d’Europe centrale ou du pourtour méditerranéen – avions espéré de toutes nos forces que la grande promesse communiste effacerait le cauchemar du siècle. Nous nous sommes retrouvés comme des exilés, non plus seulement dans l’espace, mais dans le temps et dans l’histoire. A la différence d’Althusser, notre univers de pensée et notre monde ne sont pourtant pas abolis. Non que nous n’ayons commis aucune erreur, ou que nous sortions indemnes de la grande défaite historique qu’ont subi, au siècle passé, les espérances d’émancipation. Du moins, avec Jacques, avions nous quelques repères, quelques outils de compréhension qui aident à résister aux déraisons de l’époque ; à renouer, fût-ce en contrebande, les fils de la mémoire ; à garder un bien, ne fût-ce qu’une trace, une piste fragile mais précieuse, à transmettre.
Quelque chose s’est donc achevé avec le siècle, entre la chute (ou le renversement) du Mur de Berlin et les attentats du 11 septembre. Quelque chose, mais quoi ? De cette question en suspens naît un incontestable malaise dans la transmission. Pourquoi transmettre, que transmettre, et comment, interroge Jacques. Je tenterai de balbutier des bribes de réponses en inversant l’ordre des questions et en reprenant au bond les textes de Jacques lui-même.

Que transmettre ? « Je fais partie, écrit-il dans Actualités d’un Malaise, d’une génération qui, à l’aune de l’apparente mort du religieux, a milité pour l’avènement du tout-politique, dans le culte du soulèvement armé des pays du tiers-monde, la critique des thermidoriens russes au nom du soulèvement libertaire de Kronstadt ou au nom de Trotski. Nous nous réclamions du fondateur de l’Armée rouge qui sillonna l’ancien empire tsariste en train blindé pour finir dans la peau du Prophète désarmé avant de mourir plus tard assassiné à Coyoacan. Notre vie intime même vibrait à l’évocation des images héroïsées de la Catalogne libertaire ou de la Résistance. Les livres qui nous contaient cette geste nous ravissaient et nos icônes républicaines ou révolutionnaires, nos chants à la gloire des soulèvement armés nous semblaient, nous semblent encore aujourd’hui sublimes. Puis vint l’effondrement annoncé. » [1]

Nous ne dirions certes plus aujourd’hui comme hier, à une époque où « l’homme total » à venir et sa « praxis unifiée » semblaient offrir la parfaite antithèse d’une humanité mutilée et avilie par l’aliénation marchande, que « tout est politique ». Du moins dirions-nous qu’il y a partout de la politique sous bien des formes ; mais, « si tout est politique », il convient d’ajouter aussitôt : « dans une certaine mesure » ou « jusqu’à un certain point ». Car nous avons appris à conjuguer la pluralité des temps sociaux et à jouer de leur discordance. Nous savons aujourd’hui que nous sommes nous-mêmes des êtres pluriels, vivant plusieurs appartenances ou identités dans plusieurs espaces à la fois, dont les intensités varient selon le moment et l’interlocuteur. Etres pluriels, certes, nous nous efforçons de ne pas devenir pour autant des êtres en miettes.

Mais Jacques ne se contentait pas, comme d’aucuns, de conjuguer au passé les illusions. Son fragment fait, discrètement, la part des choses. Nous avons sans doute perdu – sans regret – bien des illusions, mais sans céder au désenchantement, aux morosités de l’air du temps ; et sans renoncer aux convictions grâce auxquelles ces chants d’hier « nous semblent encore aujourd’hui sublimes ». S’ils le sont encore, c’est que l’effondrement en question ne nous a pas, comme tant d’autres, pris par surprise. Car il était, rappelle Jacques, « annoncé » ! Non à son heure et dans sa forme, mais annoncé par logique.

La déraison historique a ses raisons. C’est cette part de raison que nous avons à transmettre pour que le monde, au lieu de sombrer dans le bruit et la fureur, demeure intelligible aux générations futures. Nous avons des comptes à rendre pour les aider à comprendre ce qui nous est arrivé, et pourquoi. Cette transmission qui nous oblige fait lien entre des générations : celle qu’évoque le texte de Jacques, à laquelle, à quelques années près nous appartenons : elle s’est formée dans la continuité d’un récit, d’un grand récit révolutionnaire, celui de la Commune de Paris, de la Révolution russe, de la Guerre civile espagnole, de la Résistance. Et celle qui naît à la lutte politique dans les ruines du siècle des extrêmes, qui s’éveille au présent dans la crise sociale et écologique. Elle a besoin, pour s’orienter dans les labyrinthes de l’époque, de remonter le temps, de se reconstruire un passé fréquentable.

Comment transmettre ? « Comment entendre, nous dit Jacques, cette difficulté de transmettre, c’est-à-dire de donner et de recevoir, sinon à partir du moment où, d’une génération à l’autre, il existe une cassure, une coupure trop radicale, un saut trop important dans le temps et dans l’espace, il devient comme impossible que les emblèmes antiques puissent être accueillis tels quels par les générations suivantes. » [2]

Cette question de la transmission est sans doute une vieille question juive, cherchant à surmonter la discontinuité dans le temps et la dispersion dans l’espace d’une tradition menacée. Il n’est sans doute pas totalement fortuit que l’on ait trouvé, parmi les communistes hétérodoxes du 20e siècle, une part disproportionnée de militants d’origine juive accoutumés à toutes sortes d’exils [3]. La transmission, comme le rappelle Jacques, est en effet un rapport discontinu entre générations, non au sens biologique, mais au sens politique et historique. Il y eut une génération héroïque du communisme de l’entre-deux guerres. Une génération d’héritiers – la nôtre – nourrie de son récit épique. Vient aujourd’hui la génération d’après, d’après la contre-révolution thermidorienne et d’après la contre-réforme libérale : la génération du soulèvement zapatiste, du mouvement altermondialiste, des insurgés des banlieues, des étudiants devenus de simples « précaires en formation », celle que symbolise en France un jeune facteur.

Entre ces générations, la transmission ne va pas de soi. Les expériences, les mots, les musiques, ne sont plus les mêmes. Le langage commun n’est pas donné. On ne fait pas du neuf avec du vieux, mais on ne fait pas non plus du neuf qu’avec du neuf. Une mémoire et une culture communes sont à tisser, à créer, de diverses manières, par l’étude et par la pratique. Il faut chercher dans le présent ce qui réveille le passé endormi et le rend soudain intéressant pour de nouvelles têtes. Car l’héritage, comme le répéta souvent Derrida, n’est pas quelque chose que l’on conserve pieusement, ou que l’on fait fructifier dans un coffre. Cet héritage sans propriétaires ni mode d’emploi sera ce qu’en feront les héritiers, où plutôt ceux qui se révéleront comme des héritiers, sans droit naturel de succession.

Pourquoi transmettre ? Parce que, comme le dit Deleuze, on recommence toujours par le milieu. Parce que ce que l’on transmet autorise à recommencer. Pour que l’histoire ne s’abîme pas dans le non-sens. Pour que le monde ne tombe pas en miettes. Pour que l’histoire continue, donc aussi la politique. Car, l’un ne va pas sans l’autre. Quand l’histoire délire, la politique est menacée.
Hannah Arendt s’inquiéta que la politique puisse venir à « disparaître complètement du monde », non seulement par son absorption dans reste dans l’opacité totalitaire, mais aussi laminée par les logiques gestionnaires du social et de l’économie, et – ajouterait-on aujourd’hui – par les technologies de pouvoir baptisées « gouvernance ». J’ai dit ce qu’il y eut d’excessif, de terriblement normatif, de dangereux donc, pour une génération du « tout-politique », qui eut parfois la prétention d’abolir toute distinction entre le public et le privé au risque d’instaurer une redoutable police des mœurs naïvement proclamées révolutionnaire. Mais aujourd’hui, force est de constater que la politique est à la baisse. Quand la politique profane, sans transcendance ni fondement divin, est à la baisse, la religion et ses dieux de sinistre mémoire sont à la hausse. On les a vus – et Jacques très clairement – reprendre du poil de la bête dès les années 90, lorsque les Tony Blair, les Kouchner, les Cohn-Bendit, ont commencé à parler, à propos des guerres du Golfe ou des Balkans, de « guerres humanitaires » ou de « guerres éthiques », de guerres justes au nom du Bien. Georges Bush a fini - c’était fatal - par lâcher le mot de « croisade ». La crise aidant, nous avons droit aujourd’hui aux prêches sur un improbable « capitalisme éthique » !

Dans Actualités d’un malaise, Jacques annonçait fort bien la terrifiante logique de l’affrontement théologique : « Nous le percevons, cette forme très particulière de destruction représente un mépris absolu pour l’autre, réduit à l’état de viande à détruire, de sous-homme à éliminer, de rebut de l’histoire à faire disparaître. Ces nouvelles formes de meurtres généralisés, qui dépassent les limites de la guerre classique, provoquent cette étrange faculté de non-oubli, mais aussi de fabrique de souvenirs qui indiquent que celui qui est désormais investi du redoutable privilège d’être l’ennemi héréditaire, va fonder une culture dans laquelle l’oubli devient impossible ; cet impossible ne cesse de susciter jusqu’à l’infini des groupes antagonistes dont l’existence semble se résumer au désir de détruire l’autre, d’effacer son nom et son souvenir à tout jamais et pour l’éternité. » [4] Ces lignes prémonitoires ont été écrites - faut-il le rappeler - avant Guantanamo, avant Abou Ghraïb, avant les massacres de Gaza, avant l’officialisation par les Etats-Unis de la doctrine de la guerre préventive. Elles annoncent une guerre nouvelle, au-delà des règles de « la guerre classique », une guerre globale au-delà de la guerre totale, où l’autre ne serait plus seulement un ennemi à vaincre, mais un monstre, un agent du Mal ou du Malin, à exterminer.

Tout se passe en effet comme si l’époque inversait le programme énoncé jadis par Marx dans son article – si souvent objet de contresens – Zur Judenfrage : transformer les questions théologiques en questions politiques. Aujourd’hui, on en est au contraire à transformer les questions politiques en questions théologiques ; et, emblématiquement, le différend politique et territorial sur la Palestine en conflit religieux entre Juifs et Musulmans.

Il n’est guère, dès lors, étonnant que les déçus de l’histoire et de la politique réactivent le mythe du peuple élu, de l’élection originelle, de la filiation tribale à travers les âges, à rebours de l’impératif si sagement rappelé par Jacques dans son texte : « Se dessaisir de toute idée d’élection » !

Les races et les tribus sont bel et bien de retour. Comme l’écrit encore Jacques, dans « l’immuabilité mythique de la race et du sang », la transmission du même relève de l’inertie et de la mort. Walter Benjamin soulignait avec raison que l’Allemagne nazie était le pays où il était devenu interdit de nommer le prolétariat par son nom. Et Hannah Arendt signalait que le nazisme se caractérisait entre autres par la décomposition des classes en masses.
Jacques redoutait à son tour l’invocation des « ancêtres féroces » et la possible régression de la citoyenneté politique au tribalisme ethnique ou religieux. Il s’inquiétait de la soumission à « un groupe décrété d’origine » : « Ainsi l’appartenance comme passion serait une des faces d’un Janus bi-frons dont l’autre visage – celui dirigé vers un avenir douteux – aurait pour nom l’ethnicité. Se désappartenir comme sujet, comme citoyen, comme membre d’une classe sociale confronté aux autres classes sociales, pour choisir d’adhérer à une ethnie matricielle, n’est-ce pas succomber aux charmes vénéneux d’une jouissance qui aurait pour support la géographie pathétique d’une nostalgie qui fabrique, en lieu et place des espaces urbains, des lieux d’exclusion ou d’adoration ? » [5] L’adhésion à la glu des origines s’oppose à la liberté du citoyen de décider ses affiliations et de choisir ses solidarités. « L’aspiration au Paradis perdu de l’appartenance » se substitue alors « aux liens symboliques pour promouvoir le vertige identitaire, le règne de l’amour pour l’ethnie et son immuabilité, et c’est l’Autre qui sera frappé de désaveu au nom de l’adoration d’un double élevé à la douteuse dignité d’un objet cause d’une mortelle passion. » Cette mise en garde contre « le vertige identitaire », qui semble avoir saisi nombre de nos contemporains ayant fait leurs adieux au prolétariat et leur deuil de l’espérance révolutionnaire, n’a cessé, depuis qu’elle fut énoncée, de gagner, hélas, en actualité et en pertinence.

Elle va de pair avec l’alerte donnée quant à l’essor d’une étrange pathologie mémorielle. Au fur et à mesure que l’histoire s’embrouillait, s’est développée une manie commémorative. Un tyrannique « devoir de mémoire » à sens unique a peu à peu imposé silence au nécessaire dialogue entre l’histoire et la mémoire. La mémoire n’est plus alors l’envers critique de l’histoire historienne, mais son censeur. L’époque – postmoderne ! - joue désormais la mémoire contre l’histoire. Et quand l’histoire est à la baisse, la politique – entendons bien, non pas la politique gestionnaire et parlementaire, mais la politique comme anticipation stratégique du lendemain – dépérit. L’inflation mémorielle, « l’encombrement de mémoire » dont parle fort justement Jacques, est révélateur de cette mortelle langueur.

Frénésie mémorielle et frénésie identitaire – besoin « d’ancrage » - vont alors de pair, aux antipodes de la pensée subversive d’un Frantz Fanon, si merveilleusement capable, dans Peau noire, masques blancs, de conjuguer l’irréductible singularité de l’opprimé et la nécessaire universalité de l’émancipation : « Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement […] Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence. Je n’ai pas le droit me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisé mes pères […] Il ne faut pas fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché. » [6] Comme ces paroles de feu sonnent fier aujourd’hui, où tant d’esclaves volontaires demandent au contraire à se « laisser ancrer » et revendiquent « le droit de se laisser engluer » !

Jacques aussi nous mettait en garde contre ce nouvel esclavage mémoriel et contre l’ignorance mortifère de la fécondité de l’oubli : « Elever la mémoire au rang d’éthique serait une manière de fonder un savoir sur la présence lancinante d’une page d’histoire que nul ne semble pouvoir tourner. Ce devoir de mémoire est marqué de la nécessité de se souvenir à l’infini d’un tort qui semble traverser les siècles et qui se perpétue dans un temps devenu immobile. Cette persistance passionnée a pour fonction de maintenir intact un ressentiment constitutif de l’idée même d’ethnie et ne fonde aucun savoir, sinon celui qui s’enracine par pur artifice dans une destruction qui certes a eu lieu une fois, mais qui ne cesse de travailler ses victimes et surtout leurs descendants au point de se constituer en événement exceptionnel et héroïque tout à la fois, propre à fonder un ensemble d’écritures saintes qui s’évertueraient de relater cette période. Désormais tout événement sera comme réfracté, filtré par le souvenir de cette destruction qui, érigé telle une divinité barbare au centre même de l’imaginaire d’un peuple, proclamera que ce groupe se doit de vivre à l’ombre du malheur qui l’a frappé. Désormais, les adorateurs de cette idole – nommée souvenir n’auront de cesse que d’ofrir à cette déesse une mémoire blessée en guise d’offrande […] Désormais ce ressentiment détaché de toute cause sera le but même de l’existence de tous ceux qui lui sont assujettis. » Et il alimentera « cette haine jalouse, cette haine revendicatrice à l’endroit de ces presque-différents, presque-semblables, dont l’existence devient une injure pour tous ceux qui sont pétris par ce malaise très particulier qui ne cesse de produire ne civilisation destructrice et une culture de la haine » [7].

Décidément, Jacques le Sage a souvent vu loin, et juste. D’un malaise à l’autre. De celui de Freud et de son Malaise dans la civilisation, de Husserl et de sa Crise de la culture européenne, à notre propre actuel malaise. L’herbe a pourtant commencé repousser sur les ruines, dans les interstices des murs effondrés. Dès la fin des années 90, ce fut, avec l’émergence des mouvements altermondialistes et des résistances à la contre-réforme libérale, un moment de fermentation utopique, comme il s’en produit après les grandes défaites, sous les Restaurations. Après les moments de renaissance et d’expérimentation utopique, viennent parfois les moments stratégiques de lutte politique. Après 1830, 1848 ? Après Cabet et Proudhon, Marx ? Avec la crise, la lutte des classes est indiscutablement de retour. Et avec elle, peut-être, la politique. Et aussi l’histoire. Une époque est morte, une autre naît à peine. Puisse la sagesse de Jacques nous accompagner dans ces nouvelles aventures.

Daniel Bensaïd

Le 15 avril 2009

Notes

[1Jacques Hassoun, Actualités d’un malaise, Paris, Erès, 1997, p. 45.

[2Jacques Hassoun, Les contrebandiers de la mémoire, Paris, Syros, 1994, p. 57.

[3Voir Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre, Paris, Stock, 2005.

[4Actualités d’un malaise, op. cit. p. 97. Jacques Hassoun précise en note que le passage en gras reprend les termes d’une malédiction énoncée par les Juifs du Proche-Orient à l’encontre de leurs ennemis.

[5Ibid., p. 113.

[6Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Points Seuil, 1971, p. 186.

[7Ibid., p. 115.