Sexualités arabes : la libération en Orient comme en Occident ?

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Sur : Joseph A. Massad, Desiring Arabs, Chicago : University of Chicago Press, 2007, 444 pp.

Cet article est la version abrégée d’une version plus longue en anglais déjà publiée sur le site d’ESSF : Arab Sexualities


La question des sexualités entre personnes du même sexe dans le monde arabe est un terrain miné au plan politique. Bizarrement, la droite qui a manifesté de l’hostilité à l’égard du mouvement gay et lesbien pendant des décennies se proclame maintenant le défenseur des femmes et gays arabes face à l’oppression. Du fait que le droite ait adopté des arguments au sujet de la libération des femmes et la libération sexuelle, il est l’impératif que la gauche intègre l’analyse de genre et sexuel à son optique.

Et pourtant, il y a eu très peu de recherches sérieuses sur la question des sexualités dans le monde arabe. Joseph Massad a avancé sur ce terrain miné avec son livre Desiring Arabs. Son œuvre sur la question palestinienne a déjà fait de lui la cible des sionistes de droite. Maintenant, avec Desiring Arabs, il fait face à l’accusation d’avoir affirmé que les gays arabes étaient des « produits de l’imaginaire du monde occidental ».

Loin d’un homophobe

Massad n’est point homophobe, au contraire. Desiring Arabs constitue un ressource de taille pour ceux qui abordent les sexualités dans le monde arabe. Ce livre confirme que le désir et les comportements sexuels entre personnes du même sexe étaient répandus dans la littérature arabe à l’apogée de la civilisation arabe, et analyse les idéologies sexuelles d’une vaste gamme d’œuvres littéraires de langue arabe du 19e et du 20e siècle.

Pourtant, ce livre comporte des lacunes importantes. Il écarte les signes d’une vie gay dans le monde arabe comme des impositions en provenance de l’extérieur ou des imitations de modèles européens ou américains. Il ne fait pas face à la réalité que le monde arabe fait partie de l’ordre capitaliste mondial et que ses sexualités seront fort probablement hybrides et diversifiées.

Au-delà des homos et hétéros

Sur une question centrale, Massad a raison ; les sociétés arabes traditionnelles n’étaient pas fondés sur un système binaire « hétéro-homo ». Le lecteur occidental aura peut-être du mal à comprendre que tous ne partagent pas les êtres humains entre « homos » et « hétéros ». En effet, la lecture que fait Massad du Qoran et de la poésie arabe médiévale confirme que les Arabes des premiers siècles de l’Islam ne classaient pas les gens de cette manière. Même de nos jours, bien qu’il y ait des lesbiennes et hommes gays selon leur propre définition au monde arabe, les identités distinctives lesbiennes et gays semblent y être moins visibles que dans la plupart des autres régions. Plusieurs hommes arabes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes ne se perçoivent pas comme gays, transgenres, voire bisexuels. Certains d’entre eux baisent les transgenres ou d’autres personnes de sexe masculin ; d’autres ont des rapports discrets entre eux.

Et pourtant, Massad effleure à peine les rapports sociaux au sein de la culture sexuelle arabe. Par exemple, s’il souligne que la pédophilie était un thème important chez un poète abbaside de premier rang, Abu Nuwas. Par contre, il n’éclaire guère la dynamique de la pédophilie à l’époque classique ou de nos jours. Et il ne s’attarde guère au phénomène transgenre, malgré son importance dans des pays musulmans dont le Pakistan et l’Indonésie et certains pays arabes, notamment chez les hassas du Maroc et les khanith de l’Oman. Bien que Massad cite la popularité des chanteuses travelos au Caire dans les années 1920, et d’un travelo à la télé syrienne encore aux années 1980, il demeure flou quant à l’importance du transgenre dans le monde arabe contemporain.

Empire et culture

Est-ce que Massad est ouvert à la politique sexuelle au sein des pays arabes, ou uniquement à la défense de la culture sexuelle arabe ? Il est clair que les mouvements politiques islamistes préfèrent défendre la tradition – une tradition définie à l’aide d’une mémoire sélective. Mais l’anti-impérialisme n’implique pas forcément le nativisme culturel. Par exemple, dans le cas de deux pays musulmans, la résistance turque au colonialisme et la lutte indonésienne pour l’indépendance ont compris une laïcisation très poussée. Ce n’est pas un hasard que la Turquie et l’Indonésie comptent des communautés et mouvements lgbt plus puissants que la plupart des pays arabes.

Plusieurs des régimes arabes parmi ceux qui exercent une répression des plus sévères contre la sexualité entre personnes du même sexe, comme le Royaume saoudienne et l’Égypte, comptent parmi les plus proches alliées des Etats-Unis dans la région. Les partis chiites qui dominent l’Irak de nos jours sont également des répresseurs féroces de ces sexualités, sans intervention de la part des occupants états-uniens. Un militant lgbt irakien a entendu des voix américaines dans la pièce voisine pendant sa torture aux mains de la police irakienne.

Il est probable que la rareté relative d’identités lesbiennes et gaies dans les pays arabes découle moins de la résistance à la culture européenne que de facteurs d’ordre social, notamment un faible taux de participation féminine au marché du travail et ce que Gilbert Achcar dénomme « L’exception despotique arabe » ; le fait que les Etats-Unis continuent à soutenir les dictatures dans cette région plutôt qu’une transition vers la démocratie formelle, comme dans une grande partie de l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie.

La répression

C’est le chapitre où Massad pointe du doigt ce qu’il dénomme « l’internationale gay » pour la répression qui sévit contre la sexualité entre personnes du même sexe qui a soulevé le plus de controverses autour de Desiring Arabs. Le dit « agenda de droits sexuels » a amené une répression et oppression accrue dans le monde arabe contemporain », dit-il.

Et pourtant, Massad lui-même fournit des preuves considérables que l’hostilité à l’égard des sexualités entre personnes du même sexe au monde arabe est de loin antérieure à l’arrivée des mouvements lgbt. Il observe que la poésie érotique qui vise les adolescents ou hommes est « complètement disparu en tant que genre poétique » autour de la fin du 19e siècle. Et il démontre à quel point les images de la pénétration humiliante et émasculante d’hommes arabes sont omniprésentes dans la littérature arabe depuis la défaite aux mains d’Israël dans la guerre de 1967. Les protestations de la part des associations internationales lgbt et de droits humains constituent davantage une riposte à la répression, plutôt qu’un facteur contribuant. Les gouvernements arabes diabolisent ces associations dans leur propagande, par contre Massad fournit peu de preuves de leur impact sur la loi ou les politiques, même négatif.

La solidarité

Dans quelques pays arabes au moins, certaines personnes qui pratiquent une sexualité entre personnes du même sexe ont commencé à s’identifier comme lgbt et même à organiser des associations lgbt. L’association libanaise Helem en est un exemple. L’association libanaise Helem en est un exemple. Chez les Palestiniens et Palestiniennes de la Cisjordanie, l’association LGBTQ Al-Qaws œuvre depuis 2001 à « créer un espace social pour les palestiniens et palestiniennes lgbtq ».

Personne ne peut prévoir avec certitude si, quand, où ou sous quelles formes les collectivités et mouvements lgbts arabes se développeront, mais ce n’est pas un argument valable contre la solidarité avec ceux-ci. Ce n’est pas non plus un argument en faveur de privilégier ceux et celles qui s’identifient comme personnes lgbts – comme les mouvements internationaux ont tendance à faire – ou ceux et celles qui ne s’identifient pas ainsi – comme Massad a fait. La sensibilité culturelle et le respect au droit à l’autodétermination sont essentiels. Mais ils ne devraient pas faire entrave à la solidarité avec les victimes de la répression de la part de régimes où le puritanisme sexuel va souvent de pair avec la soumission aux dessins impérialistes.

P.-S.

* Traduction de Marie Lagatta.