Une enquête sur les travailleurs indochinois en France (1939-1952)

DAUM Pierre, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France.1939-1952, (photos) Éditions Actes Sud/Solin, Arles, 277p., 2009.

Pierre Daum revient sur un sujet qui avait déjà été traité dans un documentaire de 1996 diffusé par la chaîne de télévision Planète. Le documentaire réalisé par la cinéaste vietnamienne Du Lê Liễu était intitulé Les hommes des 3Kỳ. Tandis que la cinéaste avait rassemblé des témoignages oraux d’anciens ouvriers venus en France pendant la Seconde guerre mondiale, l’auteur va plus loin en présentant un historique du séjour de ces travailleurs accompagné de vingt cinq fiches biographiques. La couverture inscrit le livre dans le genre essai mais en fait il s’agit d’une enquête sur la réquisition des ressources humaines de l’empire colonial français. En 1939, lorsque la France déclare la guerre à l’Allemagne de Hitler, le ministre des colonies Georges Mandel demande au gouverneur général de l’Indochine, le général Catroux, de mobiliser et d’envoyer en France travailleurs et soldats indochinois (en majorité des Vietnamiens que l’on appelait à l’époque Annamites). Sur les 75 000 hommes que réclama Mandel, il n’en vint que 28 000 (8 000 tirailleurs et 20 000 ONS /ouvriers non spécialisés. C’est pourquoi il ne faut pas traduire lính thợ par soldats travailleurs - p.13 n.2 - mais soldats et ouvriers) en 1940. Et il en resta 15 000 après que les communications maritimes et les rapatriements furent interrompus entre la France et l’Indochine (novembre 1941). Les 15 000 bloqués vécurent dans une France occupée par l’armée allemande où ils furent témoins de la défaite, de l’humiliation de ceux qui étaient encore théoriquement les maîtres de leur pays mais aussi de la résistance auxquels certains d’entre eux participèrent activement, parfois au prix de leur vie. Ces événements les inspirèrent à la fin de la guerre lorsque se posa la question de l’indépendance du Vietnam. L’histoire de ces hommes soulève trois interrogations : comment furent ils recrutés ? quel fut leur sort dans la France occupée ? que devinrent-ils après leur « déréquisition » ?

Le titre (un titre d’éditeur ?) donne le ton : « Immigrés de force » (heureusement que les mots de déportation ou de traite ont été évités). Il ne fait aucun doute que la majorité des thợ n’avait pas demandé à partir pour la France (laissons de côté les lính bien qu’il en fut de même très probablement) et que les autorités locales ont eu toute latitude pour désigner les partants, sans se gêner pour se débarrasser des « éléments indésirables » de leurs villages ou pour épargner la réquisition à leurs parents, amis ou clients. Ce qui est gênant c’est que les témoignages présentés dans ce livre font état, pour la plupart, d’engagements volontaires…. Cela dit, il y eut certainement des ruraux (pas seulement des interprètes ou des contremaîtres) qui désiraient partir pour fuir la misère des deltas surpeuplés du Tonkin et du Nord Annam comme l’avaient fait, dans les années 1920, les recrutés sur contrat à destination des plantations méridionales de la péninsule indochinoise, des Nouvelles Hébrides (Vanuatu) et des mines de nickel de la Nouvelle Calédonie. D’autres avaient entendu parler de la France par ceux qui en étaient revenus après la “Grande guerre” ou ceux qui s’embarquaient comme personnel naviguant sur les bateaux. La principale lacune du livre de Pierre Daum est l’absence ne serait-ce que d’une allusion à cette immigration antérieure. Les ONS de 1915-1918 (1915 est la date de l’arrivée du premier contingent à la cartoucherie de Toulouse) n’ont certainement pas ramené que des mauvais souvenirs chez eux et ils ont construit la mémoire d’une France idéalisée. En outre, les 9 000 chauffeurs « automotoristes » et les 8 200 infirmiers militaires sont retournés dans leur patrie avec un savoir-faire qu’ils ont certainement mis à profit en créant des ateliers de réparations mécaniques, des entreprises de transport, des dispensaires etc…Il nous manque malheureusement une étude ne serait-ce que partielle sur ce que sont devenus les « retours de France », elle éviterait à certains d’affirmer que la France a gardé pour elle les meilleurs ayant acquis une formation intellectuelle et professionnelle et renvoyé dans leur pays les analphabètes et des gens sans formation, sous-entendu un poids mort. Ajoutons que les thợ se sont familiarisés avec le syndicalisme et les mouvements revendicatifs des travailleurs.

La condition matérielle et morale des ONS était sans aucun doute lamentable bien qu’il faille se garder de généraliser les griefs exprimés par les uns et par les autres car, si les documents d’archives dans lesquels l’auteur a fait quelques sondages, confirment les doléances des témoins interviewés, d’autres en revanche permettent de les relativiser. Quoiqu’il en soit, il faut avoir présent à l’esprit deux faits : l’un est fondamental et sous-tend l’exposé de l’auteur : les ONS sont des indigènes (les vrais, pas ceux « de la République »). Par conséquent, l’encadrement imbu de mentalité colonialiste à n’en pas douter, s’autorisait à les gruger voire à les maltraiter. L’autre est conjoncturel : la guerre et l’occupation allemande ont mis de très nombreux métropolitains dans la même situation alimentaire, sanitaire, vestimentaire et morale que les ONS. Sans parler de la chasse et de la déportation des Juifs. Or on ne peut manquer d’être frappé par l’absence de toute allusion à ce sombre volet de la France vaincue et meurtrie de 1940 à 1945. En effet, sous cet angle, les ONS n’ont pas plus souffert qu’une grande partie de la population française. Et cela nous rappelle que la première « immigration forcée » avait , elle, connu une France victorieuse.

Par ailleurs, étant donné que l’auteur parle essentiellement du sud-est , notamment de la vallée du Rhône, il fait la part belle aux trotkystes et il minimise voire nie l’appui du PCF aux travailleurs indochinois, s’il consultait les archives du Lot et Garonne par exemple, il découvrirait que les Renseignements généraux ne sous-estimaient pas du tout le rôle des communistes dans les milieux des ONS indochinois.

Il faut lire cet ouvrage comme son auteur le présente, non pas l’histoire de la main d’œuvre réquisitionnée, mais une enquête journalistique menée scrupuleusement (ce qui ne veut pas dire sans erreur, par exemple lorsque l’invention de la riziculture en Camargue est attribuée aux lính thợ) en soulignant l’inégalité irréductible des rapports dominants-dominés dans l’empire colonial français. Il est préférable de lire ce livre sans passer par la préface qui sonne comme une charge anticolonialiste classique qui pourrait dissuader de lire l’essai lui même.

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