Marx et Darwin

Stephen Jay Gould est mort en 2002, à soixante et un ans. Professeur à Harvard, darwinien convaincu, il fut aussi et parallèlement un vulgarisateur touche à tout, dont les articles publiés dans diverses revues furent régulièrement traduits en français au Seuil . La matière de ce qui suit est tirée de Cette vision de la vie, paru en avril 2004 dans la collection Science ouverte.

Gould observe qu’il y a un parallélisme temporel entre l’œuvre de Marx et celle de Darwin, chacun, de son côté, bouleversant ce qui existait avant. Il observe ce que connaissent tous les chercheurs, que Marx admirait Darwin. Il fouille plus loin, le Capital a été envoyé par Karl à Charles, mais celui-ci a répondu courtoisement, et on a retrouvé dans sa bibliothèque l’exemplaire offert, dont les premières pages seules étaient découpées. Par ailleurs, sur cette question de la révolution darwinienne et de ses échos, Jay Gould rappelle l’enthousiasme de Marx pour une œuvre peu connue, Origine et transformations de l’homme et des autres êtres, de Pierre Trémaux, 1865. Et il précise qu’Engels reprocha à Marx cet engouement, à juste titre, confirme Jay Gould qui a pu se procurer ce livre, théorie assez délirante qui explique tout par la géologie (les grandes civilisations se sont développées sur les sols géologiquement les plus complexes…).

Ce qui intrigua Jay Gould, c’est le compte-rendu des obsèques de Marx le 18 mars 1883, au cimetière de Highgate, à Londres. Cérémonie intime, petite tombe (l’image qu’on connaît, c’est celle du monument érigé en 1954). Et aussi peu de monde que pour, mettons, Mozart. C’est Engels qui énumère : en plus de lui-même, la femme et la fille de Marx (l’autre fille était morte), Charles Longuet et Paul Lafargue, ses deux gendres, socialistes français, quatre connaissances socialistes de longue date, Wilhelm Liebknecht, Friedrich Lessner, G. Lochner et Carl Schorlemmer, ce dernier non seulement militant communiste mais aussi professeur de chimie à Manchester. Quelques discours, Liebknecht, Engels, Longuet, lecture de messages des partis ouvriers français et espagnols.

Mais Engels cite encore une autre personne, dans ce petit groupe : Edwin Ray Lankaster (1847-1929), éminent biologiste britannique, darwinien. Type, par ailleurs, de la grande bourgeoisie anglaise, insoupçonnable de sympathies « rouges », parfaitement déplacé ici. On a vu que le darwinisme de Marx fut assez théorique, et rien ne nous renseigne sur les relations de Marx avec ce ponte de l’establishment. Jay Gould essaye de trouver pourquoi Lankaster était là, et il n’offre pas de réponse du type « scoop » ; l’origine des relations entre les deux hommes fut sans doute une consultation médicale, ils restèrent en relation ensuite, chacun trouvant dans l’autre un interlocuteur curieux, excitant, puis un véritable ami.

Les rapports entre Marx et Darwin ont donné lieu à bien des écrits, et ont été parfois exagérés (selon Jay Gould, une lettre de Darwin, refusant poliment que Marx lui dédicace le second tome du Capital, est à l’origine de fausses interprétations, cette lettre n’aurait pas été adressée à Marx mais à Edward Aveling, compagnon d’une fille de Marx, qui la conserva longtemps dans ses papiers ; la lettre se trouva mélangée à l’autres, et l’on identifia par erreur son destinataire comme Karl Marx).

Toutefois, il semble clair que Marx s’est bien considéré comme un disciple de Darwin, et cela suffit sans doute à expliquer le plaisir qu’il trouva à fréquenter un jeune savant britannique darwinien, Lankester.

Terminons par deux citations de Marx, une sur Darwin : « Il est remarquable à quel point Darwin reconnaît chez les bêtes et les plantes sa société anglaise, avec sa division du travail, sa compétition, sa création de nouveaux marchés, son ‘invention’ et sa malthusienne ‘lutte pour l’existence’. C’est le bellum omnium contra omnes (la guerre de tous contre tous) de Hobbes ». Et une autre, plus générale : « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ».

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