Thierry Jonquet, figure emblématique du « néo-polar » français

Thierry Jonquet, ancien militant révolutionnaire et figure emblématique du « néo-polar » français, est mort, dimanche 9 août, à l’hôpital de La Salpêtrière (Paris), d’un arrêt cardiaque. Il avait 55 ans. Avant d’être écrivain, Jonquet était un authentique révolté. Un homme à la sensibilité extrême. Un enthousiaste, dont le regard disait la douceur teigneuse, l’impitoyable générosité.

Adolescent, Thierry Jonquet s’était engagé sur la voie d’une politique radicale. Il y avait rencontré les deux questions qui balisent l’histoire de la gauche : celle d’une espérance potentiellement émancipatrice, et celle d’une violence supposément libératrice. Des années durant, il avait arpenté ce périlleux sentier. Au bout du chemin, un constat s’était imposé à lui : à l’horizon, le soleil rouge de l’espérance avait disparu ; seule demeurait une violence noire. Regarder la violence en face, lui tenir tête, la prendre en charge, même, afin de la domestiquer : telle est la tâche que Thierry Jonquet allait fixer au polar.

Mais ne brûlons pas les étapes. A l’origine de cet itinéraire, il y a l’espoir. Né en 1954 dans une famille de tradition communiste, le jeune Jonquet s’éveille très tôt à la conscience politique. Dans la bibliothèque du 11e arrondissement, d’abord, où il dévore tout ce qui lui tombe sous la main. Au cinéma, ensuite, où l’emmènent souvent ses parents : « C’est là qu’ont émergé mes interrogations sur le monde, confiait-il en 2002. J’étais bluffé par les grands films hollywoodiens de l’époque, Le Jour le plus long ou La Grande Evasion. » Dans les colonies de vacances de la CGT, enfin, où l’envoie son père, mécano à la RATP : « Vous êtes les enfants de la classe ouvrière ! », y martèlent les gentils organisateurs du syndicat.

Ainsi, à la fin des années 1960, l’élève du lycée Charlemagne avait toutes les prédispositions pour devenir « un parfait petit stalinien », selon une formule que Thierry Jonquet prononçait avec un sourire narquois. C’est là qu’intervient la première grande déception : dans le mouvement contre la guerre du Vietnam comme dans le soulèvement de Mai 68, le lycéen trouve le Parti communiste français trop prudent. Il observe, perplexe, l’attitude des jeunes communistes : « Ils passaient leur temps dans la cour à expliquer qu’il fallait rentrer chez soi, se souvenait-il, au micro de France Culture, en 2002. Dans la foulée, il y a eu l’intervention soviétique à Prague. Alors là, dans ma petite tête, je me suis dit : bon, ces gens-là sont des traîtres. »

GRIMACES DOCTRINALES

Disponible, impatient, le fils du peuple part à la recherche d’une autre forme d’engagement. Il discute avec des militants de diverses tendances, jusqu’au jour où l’un de ses amis, membre de Lutte ouvrière (LO), lui met l’autobiographie de Trotski, Ma Vie, entre les mains. C’est la révélation : « Un livre fondamental, une histoire du siècle implacable, qui m’apportaient des réponses cohérentes, témoignait-il encore. Et voilà comment, en 1968-1969, je me suis retrouvé à LO, lisant les bouquins de Marx et des dizaines de romans. Devenir trotskiste à 14-15 ans, à l’époque, ça n’avait rien de farfelu... »

Commence alors une période de mobilisation permanente, que Thierry Jonquet évoquera plus tard dans son seul roman d’amour, Rouge c’est la vie. Il y retrace le parcours initiatique de Victor, petit bonhomme de 14 ans, et sa rencontre avec une jolie blonde qui devient bientôt la camarade d’une vie : Léa, militante de l’extrême gauche sioniste.

Dans ce livre indispensable, l’écrivain noue les deux grands engagements de son existence : l’aventure révolutionnaire et le compagnonnage avec sa femme. De ces deux passions, seule la seconde n’a jamais faibli. La première, elle, s’est dénouée lorsque Thierry Jonquet n’a plus supporté la discipline physique et les grimaces doctrinales imposées par les chefs de son organisation, autant de simagrées dépeintes sur le mode burlesque dans Rouge c’est la vie.

C’est l’heure du grand tournant. Dans un premier temps, certes, le militant quitte LO pour rejoindre la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Mais le cœur n’y est plus vraiment. Après des années d’activisme, l’étudiant fait un retour sur lui-même. En 1976, à 22 ans, il obtient un diplôme d’ergothérapeute et entre comme stagiaire à l’Institut national de rééducation. Le premier jour, un enfant atteint d’une malformation le regarde droit dans les yeux et lui demande : « Je suis jeune je n’ai pas encore de bras. Tu penses qu’un jour ça va pousser ? »

Le choc est décisif. Pendant les années rouges, Jonquet avait voulu sauver l’Humanité majuscule. Désormais, il voudrait soulager, un à un, chaque corps ordinaire. La révolte demeure intacte, le désir de la manifester aussi. Simplement, elle exige désormais une autre forme d’expression. Ce sera la littérature. Et là encore, c’est un ami qui montre la voie, quand il fait découvrir à Jonquet les territoires du roman policier, à commencer par les auteurs de la fameuse « Série noire », chez Gallimard : Peter Loughran, Jim Thompson, Chester Himes, Joseph Bialot, Jean Amila et bien sûr Jean-Patrick Manchette.

Dans le sillage de ce dernier, Thierry Jonquet prend à son tour la plume, s’inscrivant dans un courant qu’on allait bientôt nommer le « néo-polar ». Souvent issus du gauchisme soixante-huitard, les auteurs de cette tendance réinvestissent dans l’écriture leur sens critique et leur propre expérience de la violence : « Le militantisme, ça donne un regard acéré sur la société, confiait Jonquet en 2006. On avait tous beaucoup réfléchi à cette question fon damentale aussi bien pour ma génération que pour le roman noir en général : celle de la violence. »

A la manière dont ses camarades révolutionnaires avaient enquêté sur le terrain, dans les champs ou à l’usine, pour trouver la matière de leurs articles de presse, Jonquet nourrit ses textes en conjuguant son vécu intime et un fervent travail de documentation, découpant coupures de presse et petites annonces, interrogeant tel médecin ou tel juge d’instruction... Pour son premier roman, Le Bal des débris (publié seulement en 1984, au Fleuve noir), il s’inspire, par exemple, de sa pratique thérapeutique dans un service de gériatrie.

Mutilation, détresse, fureur : telles sont les coordonnées de l’univers propre à Thierry Jonquet, depuis Mémoire en cage, son premier texte publié dans la prestigieuse collection « Sanguine » (Albin Michel), jusqu’à Ad vitam aeternam (Seuil, 2002), où amateurs de piercing et cambrioleurs sadiques côtoient des survivants de Tchernobyl.

PROSE SUFFOCANTE

Livre après livre, cet insoumis a redéployé sa colère dans une prose suffocante, clivée entre rage et dégoût. Depuis sa cité de Belleville, à Paris, il a fait imploser les codes du roman policier, puisant volontiers dans le registre du fantastique. Surtout, il a mis au point un art d’orchestrer la spirale des vengeances meurtrières, le ballet des postures ignobles : corps violés, otages suppliciés...

Thierry Jonquet n’en finissait plus d’endurer le poids de ses désillusions. Comme si cette amertume avait pris le dessus, ses derniers textes fustigent l’hypocrisie de la gauche progressiste, exhibant ses points aveugles, ses non-dits : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Seuil), son ultime roman, mobilise l’actualité la plus sordide (de l’affaire Dieudonné à l’assassinat d’Ilan Halimi), pour bâtir une méditation apocalyptique sur notre société.

Certains l’ont accusé d’avoir tourné « néo-réac ». D’autres ont salué le courage d’un homme en rupture avec l’« angélisme » antiraciste. Au cœur de ce livre, on trouve une fois de plus un corps abîmé, celui d’un jeune à la main paralysée, un personnage d’handicapé et de bourreau. Une figure de méchant, oui, mais un frère de malheur aussi : à l’instar de son anti-héros, le dernier Jonquet se vivait comme un estropié de l’espérance.

Jean Birnbaum


1954

Naissance à Paris

1968

Rencontre les trotskistes de Lutte ouvrière

1976

Obtient son diplôme d’ergothérapeute

1982

Parution de son premier roman, « Mémoire en cage » (Albin Michel)

1985

Parution de « La Bête et la Belle », qui porte le numéro 2000 de la « Série noire » (Gallimard)

1998

Parution de « Rouge c’est la vie » (Seuil)

2006

Parution de son dernier roman, « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » (Seuil)

9 août 2009

Mort à Paris


P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 13.08.09. LE MONDE | 12.08.09 | 15h34 • Mis à jour le 12.08.09 | 15h34.

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