SOCIÉTÉ

Ordre social contre libertés fondamentales

Le texte de Jean-Michel Dolivo que nous publions ici est l’extrait inédit d’un chapitre du livre collectif Suisse, à droite sans limite ? à paraître très prochainement aux éditions de l’Aire. Nous remercions l’éditeur de nous avoir gracieusement accordé l’autorisation d’une telle publication dans nos colonnes [réd. de « solidaritéS » (Suisse)]


Les autorités fédérales et cantonales helvétiques se sont dotées ces dernières années de moyens plus performants et plus ciblés de répression, de contrôle et de surveillance visant à mettre au pas toute forme de résistance, à faire plier tout comportement considéré comme déviant. Les nombreuses campagnes médiatiques sur les thèmes de « l’insécurité », de la « tolérance zéro », de la lutte « contre les incivilités » servent de toile de fond à cette frénésie sécuritaire. Un arsenal qui a pour vocation d’in- timider et, si nécessaire, d’écraser dans l’œuf toute forme d’opposi- tion au système dominant par des mesures et des interventions ré- pressives, un arsenal qui légalise des formes de répression mettant en cause des droits fondamentaux.

Anticipant des possibles ripostes collectives aux effets de la crise économique et écologique, l’establishment a mis en place des outils juridiques et des moyens policiers qui restreignent grave- ment les libertés publiques, les libertés personnelles, et les droits fondamentaux. Il s’agit de pouvoir imposer des solutions autoritaires aux salarié·e·s afin de leur faire payer cette crise.

 Droit des étrangers, les ingrédients de l’arbitraire

La politique migratoire du Conseil fédéral constitue un véritable la- boratoire d’essai, tant sur le plan légal qu’en matière de pratiques policières, pour la mise en place
d’instruments ayant pour effet de restreindre gravement les droits des personnes.
Ainsi le délit de faciès, lié à la couleur de la peau, s’est élargi au contrôle systématique de jeunes, puis à celui qui, dans une manifestation a une tenue vestimentaire propre à empêcher une identification (loi dite anticagoule).
Les assignations à un lieu de résidence ainsi que les interdictions de pénétrer dans une région déterminée (article 74 de la Loi sur les étrangers – LEtr) visaient d’abord à restreindre la liberté de déplacement de l’étranger et de l’étrangère en situation irrégulière, elles peuvent concerner désormais toute personne dont le comportement est susceptible de créer un trouble à l’ordre ou à la tranquillité publique.

Les autorités policières, administratives et pénales se sont appuyées sur la fragilité particulière du « statut » de migrant·e·s, sans-papiers ou requérant·e·s d’asile, pour imposer une détention administrative, les mesures de contrainte, qui peuvent aller jusqu’à une durée de deux ans (article 79 LEtr). Cet arbitraire se déploie sur la toile de fond formée par les bouleversements intervenus dans les pays du Sud et de l’Est, entraînant un déracinement d’une partie importante de leur population. La situation des migrant·e·s, sans-papiers ou requérant·e·s d’asile, dans des pays riches ressemble à celle des paysans à la fin du XVe siècle en Angleterre, chassés de leur terre et contraints à la tyrannie du salariat ou aux galères. Elle est décrite magistralement par un certain Karl Marx, dans la section 8 du livre I du Capital, qui relève notamment que la législation de l’époque les « traita en criminels volontaires ».

L’Union démocratique du centre (UDC) est bien entendu le fer de lance de cette politique. [...]

 Le bannissement au goût du jour

Le 19 février 2009, le Grand Conseil de la République et canton de Ge- nève a voté une modification de la loi cantonale sur la police (LPol), sur proposition des Libéraux, qui octroie aux forces de l’ordre le pouvoir de prendre la décision
« d’éloigner une personne d’un lieu ou d’un périmètre déterminé, si : a) elle-même ou un rassemblement de personnes auquel elle participe menace l’ordre ou la sécurité publics ; b) elle-même ou un rassemblement de personnes auquel elle participe importune sérieusement des tiers ou empêche sans motif l’usage normal du domaine pu- blic ; c) elle se livre à la mendicité ; d) elle participe à des transactions portant sur des biens dont le com- merce est prohibé, notamment des stupéfiants. » La loi genevoise laisse entièrement à l’appréciation des policiers ce qu’il faut entendre par ordre et sécurité publics ! Plus aléatoire encore : l’éloignement du périmètre est laissé à l’appréciation des forces de l’ordre... La présence de syndicalistes devant une entreprise pourrait fort bien constituer un rassemblement qui importune des tiers, par exemple... l’employeur ! De surcroît, le principe de droit, selon lequel il ne saurait y avoir de peine sans délit, est ainsi bafoué. Chacun·e peut être sanctionné·e sans avoir commis le début d’une infraction concrète. Il suffit que la police le décrète et la sanction est prononcée. La liberté personnelle, en particulier la liberté d’aller et venir, est suspendue à l’arbitraire des pandores. Des dispositions légales comparables existaient déjà dans le canton de Berne et de Zurich ainsi qu’en ville de Saint Gall. [...]

 La grève, un délit

Le droit de grève correspond au droit de recourir à une forme collective de lutte, efficace dans la mesure où elle exerce une pression réelle sur l’employeur, lorsque d’autres moyens d’action ont échoué. Elle représente souvent la seule réponse possible pour des salarié·e·s face à la contrainte que constitue pour eux le rapport de subordination inhérent au statut salarial. Dans un rapport publié en décembre 2008 sur le respect par la Suisse des normes fondamentales du travail reconnues à l’échelle internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI) conclut que « la protection légale octroyée aux syndicalistes est insuffisante en Suisse. En pra- tique la négociation collective est parfois entravée par la mauvaise foi et des problèmes d’ingérence. Les limitations au droit de grève persistent depuis plusieurs années à tel point que les grèves sont lé- galement interdites par certains cantons et communes. Le gouverne- ment ne cherche pas à promouvoir les conventions (de l’OIT – réd.) ». Des jugements récents vident tota- lement de sa substance le droit de grève, pourtant reconnu à l’article
28 de la Constitution fédérale. Par définition la grève est une forme de pression sur l’employeur et les piquets de grève ne constituent qu’une mise en œuvre de ce droit. En se prononçant notamment sur la « proportionnalité » de la grève, les tribunaux expriment avant tout une opinion sur le bien-fondé du moyen de lutte utilisé par les salarié·e·s :

• Le 25 novembre 2003 une majorité de salarié·e·s de l’entreprise Allpack à Reinach (Bâle-campa- gne) s’était mis en grève, avec le soutien de leur syndicat comedia. Quelques jours après, les grenadiers de la police cantonale étaient intervenus pour annihiler brutalement le piquet de grève, sous prétexte de garantir l’accès à l’entreprise aux briseurs de grève et à l’employeur. Malgré ce coup de force, les grévistes avaient reconstitué des piquets de grève à la porte de leur entreprise. Cette lutte avait trouvé une large sympathie dans la population. La grève des travailleurs·euses d’Allpack était une réponse à une provocation patronale, celle d’imposer de nouveaux contrats, impliquant notamment une augmentation de 40 à 41 h de la journée de travail, une annualisation du temps de travail, la suppression du 13e salaire et une semaine de vacances par année. Devant ce diktat patronal et le refus de toute négociation avec le syndicat, les salarié·e·s avaient décidé de répondre à cette agression par la grève. Les autorités du canton de Bâle-campagne, au nom de la nécessité de faire respecter une prétendue « liberté de travailler », étaient intervenues
massivement au côté de l’employeur pour l’aider à faire triompher ses intérêts. Les 25 et 26 mars 2009 derniers s’est joué le dernier acte de ce bras de fer, à savoir le procès et la condamnation, par le Tribunal pénal de Bâle-campagne, de 18 syndicalistes à des peines de trois jours-amendes avec sursis ; cinq d’entre eux pour contrainte et violation de domicile, quatre pour contrainte et neuf pour violation de domicile. Ces « délits » auraient été commis, selon le juge, du seul fait que ces syndicalistes avaient participé à aux piquets de grève et s’étaient assis devant les locaux de l’entreprise !

• Le 4 novembre 2002, le chantier du tunnel du Baregg, dans le can-ton d’Argovie sur l’autoroute A1, est bloqué dans le cadre d’un mouve-ment national de grève du syndicat Unia ; ce mouvement faisant suite à la volte-face de la Société suisse des entrepreneurs qui avait refusé l’accord négocié avec le syndicat pour une introduction progressive de la retraite anticipée à 60 ans. Le chantier du Baregg était un exem- ple parfait d’un grand chantier où les travailleurs de la construction se tuaient à la tâche, travaillant dans des conditions particulière- ment pénibles. Suite aux pressions exercées sur eux, les travaux sur ce chantier avaient même été terminés six mois à l’avance par rapport aux délais planifiés !

L’action symbolique des syndicalistes d’Unia avait été de courte durée et toutes les mesures avaient été prises pour ne mettre aucun usager en danger. Huit jours après la grève, les entrepreneurs ratifiaient enfin l’accord trouvé pour la retraite à 60 ans dans le secteur du gros œuvre. Le 22 août 2006, le Tribunal de district de Baden condamnait quatre syndicalistes d’Unia à 14 jours de prison avec sursis et 500 francs d’amende pour contrainte. Suite à un recours au Tribunal fédéral, celui-ci a confirmé, le 3 avril 2008, cette condamnation, sous prétexte notamment que le blocage n’était pas dirigé contre les employeurs du secteur de la construction et qu’il visait d’abord à attirer l’attention du public sur les revendications des ouvriers de la construction.

 La chasse aux pauvres est ouverte

Le 30 novembre 2007, le Grand Conseil de la République et can-ton de Genève adoptait une loi interdisant la mendicité, sanctionnée d’une peine d’amende. Lorsqu’une amende est infligée par un fonctionnaire de police ou un agent de sécurité municipal, le contrevenant peut la payer immédiatement en mains de celui-ci, contre quittance et sans frais administratifs. Lorsqu’il y a de sérieuses raisons de penser que le contrevenant qui ne paie pas l’amende immédiatement entend se soustraire au paiement de celle-ci, notamment s’il n’est pas domicilié dans le canton de Genève ou n’est pas au bénéfice d’une autorisation de séjour ou d’établissement, le fonctionnaire de police ou l’agent de sécurité municipal peut exiger qu’il en consigne tout de suite le montant ou fournisse d’autres sûretés, en ses mains, contre quittance et sans frais administratifs. Dans les considérants d’un arrêt rendu le 9 mai 2008, le
Tribunal fédéral pour motiver le rejet le recours formé contre cette loi dit entre autres que : « On ne saurait nier que la mendicité peut entraîner des débordements, donnant lieu à des plaintes, notamment de particuliers importunés et de commerçants inquiets de voir fuir leur clientèle, et incitant les autorités, légitimement soucieuses de préserver l’ordre public, à réagir. Il n’est en effet pas rare que des personnes qui mendient adoptent une attitude insistante, voire harcèlent les passants. [...] Maintes personnes les ressentent comme une forme de contrainte ou du moins comme une pression, qui les incitent à une attitude d’évitement, si ce n’est à des manifestations d’intolérance » (consid. 5.6).

Depuis 2006, les Roms avaient fait l’objet d’un véritable harcèlement de la part de la police à Genève. Cette dernière ne cessait de leur infliger des amendes pour mendicité. En 2006 et 2007, selon le mouvement Mesemrom, ces amendes n’avaient pas été notifiées conformément aux procédures en vigueur : elles ne constituaient ainsi rien d’autre qu’une forme de racket organisé. En 2008, 1100 amendes ont été infligées. Les policiers faisaient très souvent les poches des Roms contrôlés, pour leur prendre ce qu’ils avaient, sous prétexte « d’avance » pour l’amende. La loi adoptée en novembre 2007 par le parlement genevois « légalise », sous une forme policée, ces pratiques. Suite à l’incarcération d’une Rom de Roumanie en juin 2009, après un jugement du Ministère public genevois convertissant des amendes infligées pour mendicité en peine privative de liberté, le Tribunal d’application des peines et des mesures a constaté l’irrégularité des notifications dans la Feuille d’avis officielle des amendes pour mendicité, et remis immédiatement l’intéressée en liberté. En effet la voie de notification par la Feuille d’Avis Officielle est une voie exceptionnelle, ouverte uniquement pour des personnes ne disposant pas de domicile. Or, tel n’est pas le cas des Roms de Roumanie de passage à Genève qui, tous, disposent d’une adresse figurant d’ailleurs sur leur carte d’identité !

Dans la campagne politique et médiatique menée par les autorités genevoises contre la mendicité, les Roms étaient et restent priori- tairement visés. Mais plus largement, dans le collimateur de cette campagne, on trouve toutes celles et tous ceux qui sont touchés par la très grande pauvreté, quelle que soit la couleur de leur passeport : les pauvres et les miséreux doivent impérativement rester discret et avoir le bon goût de ne pas étaler leur malheur publiquement ! La
chute dans la misère, particulièrement en période de crise, ne doit pas être visible. Etre mendiant, c’est d’une certaine manière abuser de la pauvreté...

 Le délit de solidarité

La Loi sur les étrangers (LEtr) sanctionne d’une peine privative de liberté d’un an ou d’une peine pécuniaire celui ou celle qui, en Suisse, « facilite un séjour illégal d’un étranger » (article 116 al.1 LEtr). Cette disposition a été invoquée par les autorités policières et judiciaires pour poursuivre pénalement des personnes ayant apporté leur aide à des sans-papiers dans le cadre des mouvements de solidarité. Il est révélateur que l’aide à l’entrée ou au séjour illégal est réprimée même si elle a été motivée par un idéal, sans dessein d’enrichissement. Est en infraction celui dont le comportement rend plus difficile le prononcé ou l’exécution d’une décision à l’encontre d’un étranger en situation irrégu- lière ou restreint pour les autorités les possibilités de l’arrêter.

A Fribourg, une institutrice a été condamnée, en juin 2003, à 300 francs d’amende pour avoir logé gratuitement un sans-papier durant trois mois et demi. Le jugement de première instance a été confirmé par la Cour d’appel pénale ainsi que par le Tribunal fédéral (ATF 6S.137/2004), ce dernier considérant que « durant une assez longue période – plus de trois mois – l’institutrice a hébergé en connaissance de cause un étranger en situation irrégulière. Elle a ainsi fourni une prestation qui a rendu plus difficile, voire a exclu le pouvoir d’intervention des autorités ». Un député socialiste fribourgeois a également été condamné pour des faits identiques, alors qu’un Provincial des Pères Blancs avait été purement et simplement acquitté. Des sanctions à la tête du client... Dans une communauté religieuse, deux sœurs ont éte poursuivies pour avoir logé deux sans-papiers pendant un mois et leur avoir donné, chaque soir, un repas chaud. Malgré le fait qu’elles aient invoqué leur devoir de charité, l’une a été condamnée à 100 francs d’amende et l’autre libérée, par jugement du Juge de police de l’arrondissement de la Sarine du 13 avril 2005. Deux poids, deux mesures, là aussi ! [...]

Les procès intentés par les autorités contre des personnes engagées dans les mouvements de soutien aux sans-papiers relèvent avant tout de l’intimidation. Leur objectif est de faire rentrer dans l’ombre ces mouvements. Car une interprétation trop large de l’art. 116 LEtr se heurterait à un certain nombre de décisions politiques comme celles de scolariser les enfants de sans-papiers ou de leur reconnaître le droit à une assurance-maladie obligatoire.

 Surveillance et fichage, le grand retour de l’Etat fouineur

Big Brother is watching you... En Grande-Bretagne quatre millions de caméras de surveillance ont été installées. Ainsi une personne peut être filmée jusqu’à 300 fois par jour ! Pourtant les responsables de la police britannique parlent d’un véritable fiasco. Ils dénoncent des dépenses trop importantes au regard des résultats : « Des milliards de livres ont été dépensés dans le matériel, mais on n’a pas réfléchi à la manière dont la police allait utiliser les images et comment elles seraient présentées au tribunal », explique Mike Neville, responsable du bureau des images de Scotland Yard. Selon lui, les images provenant des 65 000 caméras londoniennes n’ont permis d’élucider que 3 % des vols commis sur la voie publique. Certains rapports estiment même que l’argent dépensé dans la vidéosurveillance aurait sensiblement permis de faire baisser la criminalité s’il avait servi à augmenter l’éclairage public. Et pourtant, dans les années 90, le ministère de l’Intérieur britannique y avait consacré 80 % du budget anti-criminalité, environ 630 millions d’euros entre 1994 et 2004.

Il y aurait en Suisse près de 40 000 caméras de surveillance. En 2003, le Conseil fédéral a jugé opportun, vu l’augmentation importante du nombre d’agressions et de déprédations perpétrées dans les trains, de donner son feu vert aux CFF afin que ceux-ci munissent leurs trains de caméras de vidéosurveillance. Selon le gouvernement, l’expérience pilote entre 2001 et 2003 aurait démontré que la vidéosurveillance permettait de réduire les actes de vandalisme de 80 %. L’Ordonnance fédérale sur la vidéosurveillance des chemins de fer a ainsi été édictée. [...]

En Suisse, comme dans de nombreux pays occidentaux, un nombre croissant de lois et de décrets ont été adoptés ces dernières années, tirant prétexte de la lutte contre le « terrorisme ». On peut ainsi mentionner l’extension de l’obligation de fournir des ren- seignements. Selon un décret du Conseil fédéral, la Confédération, les cantons et les institutions pu- bliques seront obligés de communiquer tous les renseignements dont pourraient avoir besoin les
autorités qui luttent contre le terrorisme. Cela signifie, par exemple, que les enseignant·e·s devront fournir des informations sur les familles de leurs élèves venu·e·s de l’étranger. D’autres décrets ont été adoptés par le Conseil fédéral quant à la récolte des données, obligeant les opérateurs de téléphonie mobile à enregistrer les utilisateurs et utilisatrices de téléphones mobiles à prépaiement.
Afin de se libérer des soupçons qui pèsent sur elle (notamment d’être la plaque tournante financière et la base logistique des groupes terroristes), la Suisse coopère, depuis le 11 Septembre 2001, de façon étroite avec les Etats-Unis.

Pour mémoire, il y a près de vingt ans, éclatait le scandale des fiches : 900 000 personnes et organisations avaient été surveillées et fichées, parfois durant des décennies, par la police politique, uniquement en raison de leurs opinions et de leur engagement. En juin 2008, on apprenait que six députés au Grand Conseil bâlois, d’origine turque, avaient été fichés. La Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales avait déjà été informée en 2007. La Loi fédérale instituant des mesures visant au maintien de la sûreté intérieure (LMSI) dispose pourtant à son article 3 al.1 que « Les organes de sûreté de la Confédération et des cantons ne peuvent pas traiter des informations relatives à l’engagement politique ou à l’exercice des droits découlant de la liberté d’opinion, d’association et de réunion. Le traitement de telles informations est toutefois licite lorsqu’une présomption sérieuse permet de soupçonner une organisation ou des personnes qui en font partie de se servir de l’exercice des droits politiques ou des droits fondamentaux pour dissimuler la préparation ou l’exécution d’actes relevant du terrorisme, du service de renseignements ou de l’extrémisme violent ». Ces six députés avaient-ils été tous soupçonnés de faits aussi graves ? L’affaire remonte aux élections cantonales de 2004 à Bâle-Ville. L’élection des six députés avait été abondamment commentée dans la presse turque, mais aussi dans un journal proche du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, « sous surveillance » en Suisse. Ce sont probablement ces liens supposés qui ont amené la police fédérale à surveiller ces politiciens socialistes et verts. On apprenait que plusieurs personnes engagées dans les milieux altermondialistes avaient été fichées, elles aussi. La police fédérale aurait établi plus de 110 000 nouvelles fiches. Suite à l’émotion suscitée par ces révélations, une enquête devait être diligentée par la Délégation de la commission de gestion des Chambres, d’ici à l’automne 2008.

Silence radio, pour l’instant ! Pourtant, l’on découvrait encore, en juin 2009, que des personnes, engagées dans les milieux de défense des droits humains, avaient été aussi fichées. Enfin, le Tages-Anzeiger, grand quotidien zurichois, annonçait le 15 juin 2009 que le Service d’analyse et de prévention (SAP) avait transmis, durant l’an- née 2008, plus de 10 000 informations sensibles sur des personnes à des services secrets étrangers. Le SAP a par ailleurs confirmé avoir transmis des données concernant au moins un des parlementaires bâlois fichés...

La loi fédérale sur les profils ADN dans les procédures pénales et sur l’identification de personnes inconnues ou disparues est entrée en vigueur le 1er janvier 2005. Les profils sont enregistrés et traités de manière centralisée dans la banque de données nationale sur les profils d’ADN CODIS. Fin 2008, quatre ans après l’entrée en vigueur de la loi sur les profils d’ADN, la banque de données CODIS contenait 104 625 profils de personnes dont 21 278 traces relevées sur les lieux de délits. A Genève, à l’occasion des dernières évacuations de squatters par les pandores, ceux-ci ont prélevé l’ADN de nombreuses personnes arrêtées. Selon des déclarations du procureur général genevois Daniel Zappelli, si la personne a un antécédent judiciaire ou son nom dans une fiche de police, ces prélèvements par frottis de la muqueuse de la joue au moyen d’un coton-tige sont tout à fait légaux. [...] Un autre problème posé par ce fichage massif des empreintes génétiques est l’incertitude qui plane sur leur conservation. Le profil d’une personne condamnée à la prison ferme peut rester jusqu’à trente ans dans la base de données. Mais dans les multiples cas qui n’aboutissent pas à une condamnation (« classements » en particulier), l’effacement que la loi fédérale prévoit ne semble pas garanti dans les faits ! [...]

 Droits fondamentaux et droits sociaux : un démontage qui va de pair

La 5e révision de la loi sur l’assurance-invalidité (LAI), en vigueur depuis le 1er janvier 2008, illustre l’imbrication profonde entre démantèlement des prestations sociales et mise en cause des droits et libertés personnelles et collectives. La 5e révision de l’AI supprime toute une série de prestations : suppression des rentes pour conjoint et du supplément de carrière pour les jeunes assurés, nouveau calcul des indemnités
journalières, diminution des rentes pour enfants. Elle allonge la durée de cotisation minimale nécessaire pour avoir droit au versement d’une rente AI, qui passe de un à trois ans. Le but avoué : diminuer de 30 % les prestations versées. Elle institue en outre une nouvelle notion de l’invalidité, ne prenant en compte, pour statuer sur la capacité de travail de l’assuré, que les conséquences de l’atteinte à la santé, et non plus des éléments socioprofessionnels tels que l’âge, le degré de formation ou encore les connaissances linguistiques de la personne. Une des principales nouveautés de la révision est l’introduction d’un système de détection précoce permettant d’intervenir très rapidement si l’assuré présente une incapacité de travail. Un objectif utile en soi ; seulement les mécanismes mis en place pour y parvenir sont fort problématiques, du point de vue de la liberté individuelle et du droit à la protection de la personnalité.

Sous prétexte de détection précoce, l’Office AI est en droit de mener une enquête, sur dénonciation de l’entourage personnel, professionnel, social ou médical du malade. L’absence de dénonciation peut être sanctionnée de l’emprisonnement ou de l’amende, selon les règles générales du droit des assurances sociales. Cette dénonciation, possible dès le premier jour d’incapacité de travail pour cause de maladie ou d’accident, pose un problème de protection de la sphère privée et de respect du secret médical, puisque celui-ci est levé d’office si le malade refuse d’en délier son médecin. La vie privée, voire intime, de la personne en arrêt de travail est dès lors brutalement livrée aux investigations de l’Office AI, car l’enquête diligentée par l’office porte sur le contexte social, la situation familiale et profession- nelle, les facteurs personnels, les dettes et la situation médicale. Le malade peut être convoqué à un entretien avec son employeur qui saisira l’occasion pour apprendre tout ce qu’il ignorait encore de
son employé·e L’employeur peut licencier le malade au terme de cet entretien pourvu qu’il respecte les délais légaux. Lorsque l’enquête de détection précoce met à jour un risque d’invalidité, elle aboutit à une injonction de se présenter à l’AI sous menace d’un refus ultérieur de prestations pour l’assuré.e qui ne s’y plierait pas. La 6e révision de l’AI, qui vient d’être annoncée, devrait supprimer des dizaine de milliers de rentes. Elle s’inscrit, comme la 5e, dans une politique brutale de régression de la protection sociale, pourtant très minimale, existant en Suisse.

 « La Commune n’est pas morte ! »

Les attaques antisociales de ces dernières années se combinent avec une mise en cause toujours plus systématique de certaines libertés fondamentales. Dernières illustrations en date, l’interdiction par le gouvernement genevois, à majorité dite « de gauche », de la manifestation anti-WEF du 31 janvier 2009, ou, à Lausanne, lors de la manifestation du 1er Mai 2009, le déploiement policier massif avec intervention dans le cortège, arrestations et fichages préventifs, également sous l’égide d’une Municipalité dite « de gauche ». Le grand retour de l’ordre, de la matraque, du bâton, mais sans la carotte... l’Etat gendarme, sans l’Etat pro- vidence !

Les dominants veulent des sujets disciplinés, formatés, obéissants, subissant sans réaction les politiques antisociales et auto- ritaires. Ils entendent faire plier l’échine à celles et ceux qui pourraient leur résister. En 1886, Eugène Pottier, écrivait, après l’écrasement sanglant de la Commune de Paris en mai 1871, un poème, devenu chanson, dont le refrain ne manquera pas de résonner aujourd’hui aux oreilles de ceux qui gouvernent le monde... « tout ça n’empêche pas Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte » !

Jean-Michel Dolivo

Fin juillet 2009


P.-S.

* « Cahiers émancipationS » n° IV paru dans le quinzomadaire suisse « solidaritéS » n° 156 (22/10/2009)..

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