Copenhague : douze journées pour passer de l’espoir à la désillusion

Copenhague, envoyés spéciaux

Lundi 7 décembre. La 15e Conférence des parties (COP15) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) débute dans une atmosphère plutôt optimiste. 45000 personnes ont été accréditées : l’attente est énorme, mais l’énergie semble là.

Mardi 8. Premier dérapage de la présidence danoise : son projet d’accord, dévoilé par The Guardian, met le feu au groupe des pays en développement, le G-77, qui accuse le Danemark de « manque de transparence » et de partialité en faveur des Etats-Unis. La bataille des textes commence.

Samedi 12. L’événement se passe à l’extérieur du Bella Center : plusieurs dizaines de milliers de personnes défilent dans les rues de Copenhague pour réclamer des dirigeants un accord ambitieux. « Il n’y a pas de plan B », « Changer le système, pas le climat », sont les principaux slogans. Par ailleurs, la Chine s’insurge contre l’absence de mention de la réunion du protocole de Kyoto sur les affiches officielles de la conférence. Celles-ci ne signalent que la COP 15 et ne fait pas mention de la CMP 5 (conférence des parties du protocole de Kyoto). Ce signal aurait dû être pris davantage au sérieux : l’avenir du protocole de Kyoto va être au cœur des affrontements des jours suivants.

Dimanche 13. La présidente de la conférence, Connie Hedegaard, a fait venir de façon anticipée à Copenhague quelques ministres des différents continents, qu’elle réunit à huis clos dans un hôtel. L’initiative est mal vécue par les négociateurs, qui se sentent court-circuités. Entre l’initiative politique dont elle doit faire preuve et le respect de la procédure de la négociation internationale, la présidence ne trouve pas le bon tempo.

Lundi 14. Le malaise et la défiance s’installent. Le groupe des pays africains fait le siège du bureau de la présidence pour exiger que celle-ci réintègre dans la discussion le texte sur le protocole de Kyoto, qu’elle avait tenté d’écarter. Pour ces pays, ce texte est la seule garantie que les pays développés auront des engagements contraignants. Après plusieurs heures d’interruption de séance, Connie Hedegaard donne suite à cette demande.

Mardi 15. Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, ouvre la session ministérielle. Un parfum d’échec traîne déjà dans les couloirs du Bella Center. Les incidents de procédure se multiplient, les discussions n’ont pas commencé sur le fond. Mme Hedegaard l’admet : « Nous pouvons échouer. »

Mercredi 16. Les organisations non gouvernementales (ONG), qui ont contribué, avec les scientifiques, à faire de cette conférence un événement mondial, commencent à en être exclues. Le secrétariat réduit drastiquement le nombre d’accréditations, autant pour faire de la place aux délégations présidentielles que par crainte des manifestations. De 20 000 représentants d’ONG accrédités, on passera à 90 le vendredi. La course aux badges commence : certains gouvernements font entrer discrètement des ONG dans leur délégation. Les ministres s’exaspèrent : le temps file et ils n’ont toujours pas de texte à négocier. Les premiers chefs d’Etat arrivent.

Jeudi 17. En début d’après midi, le Danemark se résout à donner aux ministres des 193 pays deux textes truffés de crochets, préparés par les négociateurs techniques. « Tenez-vous bien et attention à la fermeture des portières, la voiture repart », claironne imprudemment Yvo de Boer, le secrétaire de la CCNUCC. Les chefs d’Etat commencent à prendre la parole à la tribune. Quand vient son tour, Nicolas Sarkozy demande une réunion d’urgence d’un groupe de pays représentatifs chargé de formuler, sous forme de déclaration politique, les bases d’un accord. La demande, faite également par l’Union européenne, est acceptée. La réunion a lieu à 23 heures, au Bella Center, après un dîner chez la reine du Danemark. Vingt-six pays sont retenus pour composer ce groupe. Leurs représentants travaillent toute la nuit pour rédiger un brouillon d’accord. Mais les dissensions sont trop fortes pour y parvenir.

Vendredi 18. Les chefs d’Etat et de gouvernement, enfermés dans une salle au premier étage du Bella Center, « draftent » eux-mêmes le projet d’accord. Plusieurs versions défilent. A chaque fois, le texte se vide un peu plus de sa substance. L’affrontement entre les Etats-Unis et la Chine domine les échanges, régulièrement suspendus. En fin d’après-midi, la Chine organise une réunion avec l’Inde et le Brésil, réunion à laquelle – selon les versions – Barack Obama s’invite ou est invité. C’est là qu’aurait été trouvé un compromis sur le contrôle des engagements climatiques qu’exigent les Etats-Unis.

Il est environ 21 heures, les principaux points de la déclaration sont réglés. Les chefs d’Etat s’en vont. Vers 22heures, Barack Obama annonce qu’un accord « significatif » a été trouvé. Pourtant le texte n’est toujours pas finalisé.

Samedi 19. A 3 heures du matin, une version définitive du texte est présentée « pour information » à la séance plénière de la CCNUCC. Une audience houleuse débute, un certain nombre de pays contestant la légitimité de texte, au statut incertain. A 9 heures, il est acquis que la déclaration ne pourrait être acceptée par consensus, et donc devenir une décision de la convention.

Laurence Caramel et Hervé Kempf


 La négociation accouche d’un texte sans ambition

Copenhague, envoyés spéciaux

Il aura fallu deux jours de discussions intenses et directes entre vingt-sept chefs d’Etat ou de gouvernement pour parvenir à un texte au statut juridique flou, dit « Accord de Copenhague ». Cette déclaration de trois pages n’était même pas, samedi 19 décembre en début de matinée, formellement adoptée par l’ensemble des participants à la conférence sur le climat de Copenhague.

Son contenu est loin d’être à la hauteur des attentes que la conférence avait soulevées : s’il affirme la nécessité de limiter le réchauffement planétaire à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle, le texte ne comporte aucun engagement chiffré de réduction des émissions de gaz à effet de serre, se contentant de prôner la « coopération » pour atteindre un pic des émissions « aussi tôt que possible ». L’accord fixe le « but de mobiliser 100 milliards de dollars par an en 2020 », ce qui est lointain et ne crée aucune obligation. Quant au protocole de Kyoto, qui engage les pays signataires à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 5 % sur la période 2008-2012 par rapport à leur niveau de 1990, il n’est mentionné qu’accessoirement et sans que soit envisagée sa prorogation au-delà de 2012.

Les quelques 120 chefs d’Etat et de gouvernement venus à Copenhague ne sont donc pas rentrés chez eux les mains totalement vides. Un échec complet a été évité et un texte de compromis a été péniblement adopté. Mais c’est un résultat sans gloire, dont personne ne pourra se vanter auprès de son opinion publique, qui épargne toute contrainte forte aux Etats-Unis et aux grands pays émergents, et qui laisse les pays pauvres presque aussi démunis qu’au début de la conférence.

PRESQUE AUCUNE OBLIGATION

Quelques points positifs ressortent cependant. D’abord, l’accord prévoit un financement à brève échéance de 30 milliards de dollars (21milliards d’euros) pour aider les pays pauvres et valide le mécanisme de lutte contre la déforestation REDD-Plus (pour Reducing Emissions from Deforestation and Degradation)

Surtout, il prévoit que les pays communiqueront « tous les deux ans » les actions de réduction des émissions qu’ils entreprennent. On peut considérer que ce point correspond à un premier pas des pays du Sud – notamment des émergents – vers une participation à un régime général de réduction des émissions, mais sur une base uniquement volontaire et sans que ces actions puissent être sujettes à une vérification internationale.

Ce principe de la vérification, souhaité par les Etats-Unis, a été combattu par la Chine, qui considère qu’il porte atteinte à sa souveraineté. Elle a obtenu gain de cause. En échange, le faible niveau des engagements des Etats-Unis n’a pas réellement discuté.

LA CONFÉRENCE « PREND NOTE » DE L’ACCORD

Le texte entérine le fait que chaque pays fera ce qu’il voudra, sans sanction ni presque aucune obligation (sinon une information tous les deux ans). Il abandonne la philosophie du protocole de Kyoto, qui posait une contrainte de réduction des émissions de gaz à effet de serre à ses participants. Négocié dans sa version finale surtout entre la Chine et les Etats-Unis, l’accord consacre la marginalisation de l’Union européenne. Mais le niveau général d’exigence est drastiquement revu à la baisse, et la concertation internationale réduite au minimum.

Cet accord de Copenhague soulève aussi de nombreux problèmes juridiques. Il n’est pas signé et n’a pas caractère de traité. Citant à plusieurs reprises des mécanismes de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), il devrait respecter les règles de celle-ci, notamment une adoption à l’unanimité.

Le premier ministre danois Lars Loekke Rasmussen, président de la conférence de Copenhague, a communiqué le texte à l’assemblée, à 3 heures du matin, samedi. Mais une vive discussion a suivi : plusieurs pays ont critiqué la faiblesse du texte.

Dans la confusion, les négociations se sont achevées par une pirouette diplomatique. La conférence des Nations unies « prend note » de l’accord de Copenhague, mais ne l’entérine pas. Une liste mentionnera les pays favorables et les pays opposés à cet accord. Selon Alden Meyer, directeur de l’Union of concerned scientists cité par l’AFP, le fait de « prendre note » « donne un statut légal suffisant pour rendre l’accord opérationnel sans avoir besoin de l’approbation des parties ». Cette expression permettrait de débloquer les fonds évoqués par l’accord, sans qu’il soit pour autant accepté par toutes les parties. Selon la BBC, les implications de l’accord ne sont pas encore connues.

Une décision qui complique une machinerie diplomatique déjà passablement complexe. Les chefs d’Etat et du gouvernement ont peut-être sauvé la face, mais pas le climat.

Laurence Caramel et Hervé Kempf


 Copenhague : « Une régression par rapport à Kyoto »

L’impression d’un accord adopté à la sauvette. C’est le sentiment qui se dégageait, vendredi 18 décembre, à la fin de la conférence sur le climat à Copenhague. Cet accord, rendu public vers 22 heures, a été jugé comme un « fiasco » et un « naufrager évoltant » par les ONG. Même Barack Obama l’a jugé « insuffisant ». Quant à l’UE, elle l’a trouvé « en dessous de nos ambitions ». Immédiatement après sa publication, les principaux chefs d’Etat ont quitté la capitale danoise. « Ils ont transformé cette conférence en show, a jugé Yannick Jadot, député européen (Europe Ecologie). Ils n’ont même pas assumé publiquement, en plénière, leur échec. »

L’accord, qui tient en cinq pages, a évolué à de nombreuses reprises au cours de la journée. « Mais c’est le pire de la journée qui a été retenu, a estimé Pascal Husting, directeur général de Greenpeace France. On va droit dans le mur. »

L’accord, non contraignant, prévoit de limiter le réchauffement planétaire en-dessous de 2 °C. Un point positif pour Bernard Bigras, député du Parlement canadien pour le bloc québécois. « C’est très important que cette limitation soit inscrite dans le texte. Il faut se rappeler qu’à Potsdam et Bali, ce n’était qu’un élément de bas de page. »

Concernant les réductions de gaz à effet de serre, l’accord ne fixe pas d’objectifs à l’horizon 2050. Ce qu’a regretté le président Sarkozy lors de sa conférence de presse. Quant aux objectifs à 2020, l’accord précise qu’ils ne seront donnés qu’en janvier. « C’est un open-bar, s’énerve Pascal Husting, de Greenpeace. Chaque pays industrialisé met ses objectifs sur la table. » En revanche, Abyd Karmali, qui travaille sur le marché carbone de la Bank of America à Londres, relève des aspects positifs : « Ce texte est intéressant car il inclut des engagements de réduction de gaz à effet de serre volontaires pour onze pays en voie de développement dont le Brésil, l’Inde et la Chine. »

Cent milliards de dollars (69,7 milliards d’euros) par an ont enfin été promis aux pays en développement à compter de 2020. Une somme que Narayan Bhakta Shrrestha, de la délégation népalaise, juge décevante. « Nous attendions plus. Cette somme n’est pas à la hauteur à des enjeux du réchauffement climatique que des pays, comme le Népal, doivent affronter. Nous espérions également un mécanisme économique plus clair pour permettre aux pays en voie de développement d’avoir accès aux technologies pour lutter contre le changement climatique. »

Peu sont confiants sur le fait de parvenir en 2010 à transformer cet accord en traité légalement contraignant. Même Obama a admis que ce serait « très difficile » à conclure et prendrait du temps. « Nous nous attendions à plus : à un accord contraignant avec des engagements chiffrés pour les pays développés. Nous sommes déçus », ajoute Narayan Bhakta Shrrestha. « On ne voit pas comment cet accord, qui ne va pas plus loin qu’une brochure de pub, sera traduit en un traité, juge de son côté Pascal Husting. C’est une régression par rapport à Kyoto. »

« Nous n’avions pas d’autres choix que d’accepter cet accord. Même si ce n’est pas de gaîté de cœur, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre une occasion », expliquait juste après l’annonce de l’accord, Narayan Bhakta Shrrestha, de la délégation népalaise. Une opinion que ne partage pas le délégué soudanais Lumumba Stanislas Dia-Ping, représentant des pays du G77. « C’est l’accord avec l’ambition la plus basse que l’on pouvait imaginer, a-t-il déclaré en salle de presse. Pour l’instant, l’accord est une simple idée. Si un seul pays refuse ce texte, il n’y aura pas d’accord. La partie n’est pas finie... Nous pensons qu’il est encore possible de corriger tout ça par la négociation dans les 6 ou 12 mois à venir. » Les paris sont lancés.

Raphaëlle Besse Desmoulières


P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 20.12.09. LE MONDE | 19.12.09 | 09h50 • Mis à jour le 19.12.09 | 09h50.

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