Femmes, féminismes : notes de lecture (2)

Violences, clichés et domination masculine

Didier Epsztajn

* ATTAC : Mondialisation de la prostitution, atteinte globale à la dignité humaine, Mille et une nuits, Paris 2008, 3 euros

Dans ce petit livre très clair est abordé l’ensemble des problématiques et des débats actuels autour de la prostitution : marchandisation des corps, traite, tourisme sexuel, rapport de domination, violences, abolitionnisme et réglementation, etc.

Les auteur-e-s nous rappellent « que le système de la prostitution n’est pas seulement fondé sur les inégalités entre hommes et femmes. Il est aussi structuré par les inégalités entre catégories sociales et par les inégalités d’origine ethnique. »

La place des clients de prostitué-e-s n’est pas contournée et l’expérience de la Suède (criminalisation des clients) est valorisée sans pour autant clore le nécessaire débat.

Un chapitre « ni métier, ni offre de service » très argumenté, polémique sur les thèses hasardeuses d’un lien entre le combat des féministes pour la maîtrise du corps, de la contraception et de la sexualité et le droit de se prostituer.

Les nouvelles réglementations et leurs conséquences sont aussi analysées, sans oublier les remises en cause des clichés liant prostitution et désirs irrépressibles ou la misère sexuelle des hommes.

Parmi de nombreuses mesures proposées, les auteur-e-s soulignent la nécessité de supprimer toutes les lois tendant à pénaliser, voire à criminaliser les prostituées.

Une lecture très abordable à compléter éventuellement par La condition prostituée (Lilian Mathieu, Textuel 2007) ; La mondialisation des industries du sexe (Richard Poulin, Imago 2005) et le numéro d’Alternatives Sud (Centre tricontinental et Éditions Syllepse 2005) déjà chroniqués.


IVG : Les femmes ont de tout temps avorté

* Collectif IVP : avorter, Histoires des luttes et des conditions d’avortement des années 1960 à aujourd’hui, Éditions tahin party, Lyon 2009, 131 pages, 6 euros

Dans la chronologie des dates qui semblent faire histoire de l’avortement, loi de 1920, loi Veil, loi Neiertz, etc. « nous ne retrouvons pas les femmes et leurs luttes, individuelles quand elles avortaient en risquant leur vie et la prison, puis collectives avec le mouvement des femmes. »

Illustré par des affiches, des exemples et témoignages situés à Grenoble, ce livre revient sur les luttes des femmes, des féministes, sur leur occultation dans l’institutionnalisation précaire des années 1980. « Nous allons parler de ce que nous, femmes d’âges, de classes, de sexualités, de cultures et d’origines différentes, nous avons subi, conquis, vécu, dans nos vies et dans nos corps quand il s’agit de choisir d’enfanter ou non. »

Y compris dans l’usage du vocabulaire, le point de vue ne peut être neutre. « Les femmes sont réellement invisibilisées puisque l’on parle au masculin d’hommes et de femmes » Pourquoi ne pas généraliser l’utilisation, comme proposé, d’un illes pour les pluriel-le-s.

Avant 1961, les histoires de « faiseuses d’anges » punies, guillotinées, oublient et dénient le rôle central des politiques étatiques et des institutions médico-religieuses. « En réalités, les terribles conditions d’avortement sont le fruit d’un système politique qui condamne les femmes à faire ce choix dans les plus mauvaises conditions. »

L’ouvrage est divisée en plusieurs chapitres.

« Avant 1961 : la répression de l’avortement » analyse l’unité des pouvoirs politiques, médicaux et religieux contre la maitrise de la fécondité par les femmes et les premiers actes publics de résistance.

« De 1961 à 1974 : Les luttes pour l’avortement libre et gratuit » et le rôle du planning familial, sans omettre la place des groupes non-mixtes, « le privé est politique », le « manifeste des 373 salopes », les comités MLAC, la méthode Karman (avortement par aspiration), le tout abondamment illustré.

« De 1975 à 1979 : la légalisation de l’avortement », « De 1980 à 2000 : L’institutionnalisation des luttes » mais aussi les centres autonomes d’IVG, et « De 2000 à 2008 : Progrès et détérioration du droit à l’avortement ».

La conclusion « Comment voulons-nous avorter et dans quelles conditions ? » est suivie de la reproduction partielle d’un beau texte de Christine Delphy, paru dans Le Monde.

« En tant que femmes, nous ne nous satisferons désormais de rien de moins que tout. » Cette phrase donne le ton de cet ouvrage à diffuser très largement.

Sur le même sujet : CADAC, Une conquête inachevée : le droit des femmes à disposer de leur corps, coordonné par Valérie Haudiquet, Maya Surduts, Nora Tenenbaum (Éditions Syllepse 2008).

* Inprecor, novembre 2009 n°555.


Et encore — sur d’autres questions...


PULSION DE MORT : Pouvoir être

* Nicole-Édith Thévenin, Le prince et l’hypocrite — Éthique, politique et pulsion de mort, Éditions Syllepse, Paris 2008, 229 pages, 20,00 €

Il convient de lire attentivement le livre de Nicole-Édith Thévenin, au-delà des approches divergentes que chacun pourra avoir avec les théories de Freud ou l’analyse de l’idéologie.

Le cœur de cet ouvrage est l’impact de la première guerre mondiale sur les théorisations de Freud, et en particulier sur la pulsion de mort. « Freud dépasse l’analyse de la stabilité des groupes humains, des règles de filiation, d’alliances et reproduction de structure, pour entreprendre d’approcher ce qui dissout et subvertit tout lien social, ce qui oblige toute organisation humaine à se confronter à un irreprésentable, sur lequel se construisent les formes de l’illusion et en même temps qui va venir à chaque fois les remettre en question, les désintégrer au profit d’un renouvellement de l’histoire et de l’investissement de la libido. »

En désillusionnant la violence étatique, la question du pouvoir peut être posée autrement, de même que les modalités des processus d’assujettissement des individus.

L’auteure souligne que « l’individu ne fait pas que subir, mais il contribue activement à reproduire ce qui l’asservit, courant après une reconnaissance qui le légitime dans son existence. » Elle nous rappelle aussi que «  Se libérer de cette emprise et de cette appropriation demande, non seulement une créativité qui ouvre l’espace à une désidentification, mais la constitution d’une puissance qui par les luttes menées au sein des rapports de force, active les contradictions et subvertisse aussi bien les conditions sociales et le processus économique que les structures symboliques et imaginaires qui les soutiennent. »

Agir en politique c’est s’opposer à « Appartenir une fois pour toutes pour ne plus avoir à se poser de questions, ne plus avoir à se confronter à la mort », c’est aussi « recomposer le narcissisme individuel éclaté et dilué », « pouvoir penser par soi-même » ou « prendre le temps quel que soit le temps qui presse. »

La richesse de cet ouvrage ne découle pas seulement des problématiques rapidement présentées ici. Il insiste sur les dimensions subversives de la psychanalyse. Contre l’ordre du temps, mais avec le réel incompressible, une invitation à inventer et non se soumettre.

« L’issue est improbable désormais, il nous revient de le savoir. Seul ce savoir de la chose peut encore peser sur l’inéluctable. »


Parodies et vertige littéraire

Roberto Bolano, La littérature nazie en Amérique
(Traduit de l’espagnol), Christian Bourgois, collection de poche Titres, Paris 2006, 278 pages, 7 euros.

Au travers d’une trentaine de « biographies », l’auteur traite de la fascination pour le fascisme ou le nazisme. Ces parodies, inscrites dans les réalités sud-américaines des années 1980, ne sont pas que des exercices de styles.

Elles parcourent ou utilisent une bonne partie des possibilités de la littérature. Je ne cite que quelques regroupements évocateurs : « Héros mobiles ou la fragilité des miroirs », « Précurseurs et adversaires des Lumières », « Poètes maudits », « Vision, science fiction », « Mages, mercenaires, misérables », « La fraternité aryenne » ou « Épilogue pour des monstres ».

Au lecteur, à la lectrice, de passer de la reconstruction de passés plus ou moins imaginaires, aux présents plus ou moins réels, de suivre les inventions sérieuses, comiques ou grinçantes de Roberto Bolano.


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