La nouvelle droite populiste européenne prospère sur la dénonciation de l’islam

La droite populiste se porte de mieux en mieux en Europe. Le score élevé du Front national (11,42 %) au premier tour des élections régionales françaises n’en est que l’une des faces visibles.

A l’Est, rien de très nouveau : en Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie, des partis authentiquement profascistes sont toujours en forme. Dans la filiation des idéologies nationalistes des années 1930, ils prônent une identité nationale ethnico-religieuse, raniment de vieux contentieux territoriaux et la question des minorités hors frontières.

En Hongrie, les législatives du 10 avril devraient consacrer la victoire du grand parti conservateur et nationaliste, le Fidesz, mais aussi confirmer la percée du Jobbik, antisémite, xénophobe, qui a obtenu trois députés européens. En Slovaquie, le Parti national slovaque (SNS), radicalement nationaliste, devrait se maintenir dans un gouvernement de coalition après les législatives du 12 juin.

A l’Ouest, l’extrême droite prospère sous un visage lifté. « On assiste à une grande rénovation des droites identitaires, une nouvelle génération de partis de droite radicale », analyse Jean-Yves Camus, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Les chefs de ces partis s’arrangent pour ne pas se faire attribuer l’adjectif « extrême » et rester à la lisière de ce que les démocrates et la loi considèrent comme une ligne jaune. « Populistes de droite », ils préfèrent, comme leurs homologues de gauche, la démocratie directe à la démocratie représentative, dénoncent des élites qu’ils disent déconnectées de la réalité, auto-reproduites, corrompues par le cosmopolitisme et la mondialisation.

Ils prônent une démocratie d’opinion qui transforme l’air du temps en loi. Le peuple, affirment-ils, sait ce que les élites n’ont ni vécu ni compris. Bruxelles est leur bête noire. A cela, ils ajoutent la xénophobie, la reconstitution d’une identité ethnique, la dénonciation de la société multiculturelle et, surtout, de l’islam.

Aux Pays-Bas, historiquement terre de tolérance, le retour de bâton se traduit par la montée du parti « anti-islam » : le Parti de la liberté (PVV) de Geert Wilders peut devenir la première formation du pays lors des législatives du 9 juin.

En Italie, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi fait campagne sur le rejet de l’autre, d’abord les Italiens du Sud, puis désormais les immigrés. Aux élections régionales du 28 mars, elle devrait remporter la Vénétie, peut-être le Piémont, et devenir le premier parti de droite dans le nord du pays, devant le parti de Silvio Berlusconi.

Mais l’extrême droite « traditionnelle » ne fait plus recette à l’Ouest. Question d’image et de législation : dans de nombreux pays, du fait des lois contre le négationnisme, l’antisémitisme ou le racisme, la référence à l’histoire du fascisme conduit à l’impasse.

Certes, au Royaume-Uni, le xénophobe British national party (BNP) s’est implanté localement et a obtenu deux députés européens. En Grèce, la non moins raciste Alarme populaire orthodoxe (LAOS) surfe sur le vote protestataire avec 15 députés.

Aucun de ces partis ne peut ps être accepté comme partenaires de gouvernement. « En Europe occidentale, observe Jean-Yves Camus, les extrêmes droites d’aujourd’hui s’éloignent de la référence habituelle au fascisme et aux régimes autoritaires de l’entre-deux-guerres. Les extrêmes droites traditionnelles, elles, deviennent des cultures de marge, un bruit dans la société plus qu’une réalité politique, comme le parti néonazi (NPD) en Allemagne. »

M. Camus avait théorisé le concept de « populisme alpin » à la fin des années 1990. Au même moment, le Parti autrichien de la liberté (FPÖ) de Jorg Haider s’alliait aux conservateurs en Autriche, l’Union démocratique du centre (UDC) de Christoph Blocher prenait son envol en Suisse, la Ligue du Nord était entrée dans le gouvernement de Silvio Berlusconi en Italie.

« Dans le discours, explique M. Camus, les trois partis se rejoignent : aux marges de la Mitteleuropa, ce cœur alpin véhicule des souvenirs de la menace ottomane, un fantasme de l’islam et le spectre de la guerre yougoslave, à l’origine de flux migratoires. »

Le populisme alpin est le prototype des nouvelles droites populistes de l’ouest de l’Europe. S’y est ajouté, depuis, un événement aisément exploitable : les attentats du 11 septembre 2001 et la phobie de l’islam qu’ils ont parfois provoquée.

La Suisse vient de voter par référendum contre la construction des minarets, s’inspirant de la réglementation « anti-minarets » de deux Länder autrichiens, le Vorarlberg et la Carinthie.

En Scandinavie, la rhétorique sur le danger de l’islam et des immigrés musulmans est efficace : le Parti du peuple danois (DF) est depuis 2001 l’indispensable soutien parlementaire du gouvernement libéral-conservateur ; le Parti du progrès (FrP) est le deuxième parti en Norvège ; et les Démocrates de Suède (SD) pourraient entrer au Parlement à l’automne.

Marion Van Renterghem


Les formations fonctionnent en réseau

Il y a presque un an, le 9 mai 2009, le mouvement d’extrême droite allemande Pro-Köln avait invité ses correspondants européens à son rassemblement de protestation contre le projet de construction d’une grande mosquée à Cologne. Il y avait là le FPÖ autrichien, des partis de dissidents du Front national (FN) français, la Phalange espagnole, les Catalans de Plataforma per Catalunya.

Et surtout le Vlaams Belang (VB), la formation xénophobe et séparatiste flamande, dont le dirigeant et député européen Filip Dewinter est à l’origine d’un réseau européen des « villes contre l’islamisation ». Une réunion de même nature est prévue cette année, le 27 mars, à Duisbourg, où un représentant de la Ligue du Nord italienne est attendu.

La votation suisse du 29 novembre 2009 qui a interdit la construction de nouveaux minarets a donné un coup de fouet à toute cette « nouvelle » extrême droite qui se définit par sa dénonciation de l’islam vécu comme « une colonisation ». Une peur de l’islam directement inspirée de la théorie du « choc des civilisations » popularisée depuis 2001 et sur laquelle a surfé le parti populiste suisse UDC, à l’origine de la votation.

Cette « nouvelle » extrême droite présente la particularité de fonctionner en réseau. Le FPÖ autrichien et le Vlaams Belang belge y font figure de partis grands frères auxquels s’agrègent des formations plus modestes telle, en France, la Nouvelle Droite populaire (NDP) de Robert Spieler, qui a présenté aux régionales deux listes estampillées « Non aux minarets » en Lorraine et Franche-Comté. Ou encore le MNR, parti créé en 1999 par Bruno Mégret.

Autre formation française à se placer dans une perspective de réseau européen : le Bloc identitaire. Créée en 2002, ce groupe d’extrême droite qui se revendique « populiste » prend comme modèle la Ligue du Nord italienne et fait de « l’incompatibilité de l’islam » avec la société française sa marque de fabrique. Les identitaires entretiennent aussi des relations avec le Vlaams Belang belge. A tel point que lors de leur dernière « convention » en octobre 2009, Mario Borghezio, représentant de la Ligue du Nord, a proposé de créer « une école européenne de formation pour cadres politiques » avec le Vlaams Belang et le Bloc identitaire. Des réunions mensuelles ont lieu à Bruxelles entre ces partis.

Cette extrême droite n’est pas la seule à entretenir des liens avec d’autres partis européens. Ainsi, même s’il est quasiment privé de correspondants européens, le Front national est lié au British National Party de Nick Griffin. Il a aussi participé à un grand colloque sur l’Europe organisé le 25 février par le mouvement des étudiants nationalistes flamands, le NSV, à Gand (Belgique). Frank Vanhecke, député européen, ancien président du Vlaams Belang et Andreas Mölzer, député européen du FPÖ, et Bruno Gollnisch, pour le Front national, étaient présents.

Abel Mestre et Caroline Monnot


P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 18.03.10. LE MONDE | 17.03.10 | 16h15 • Mis à jour le 17.03.10 | 16h15.

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