16e Congrès mondial

Rapport au congrès de la QI sur la situation mondiale

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Rapport présenté au 16e Congrès mondial de la QI, réuni les 23-28 février 2010, par Laurent Carassso pour introduire le débat sur la situation mondiale.


Ce rapport ne fera pas un tour du monde détaillé. Il essaiera de mettre l’accent sur ce qui est le plus important et, à nos yeux, doit relever d’une compréhension commune des événements et des tâches. Sur beaucoup de situations régionales les camarades enrichiront largement la discussion de leurs interventions.

 I. La situation mondiale est marquée du signe de la crise

Nous sommes confrontés pour la première fois dans l’histoire à une crise globale et combinée du système capitaliste : une crise économique, sociale, alimentaire, écologique, humaine. Pour la première fois dans l’histoire, cette crise se situe et s’explique par la globalisation capitaliste. Aucun territoire n’y échappe. Tous les facteurs économiques, sociaux et politiques sont interdépendants à l’échelle mondiale. La crise économique n’est pas une crise conjoncturelle. C’est une crise structurelle, systémique, c’est la crise la plus grave depuis 1929. Les États-Unis ont perdu 35 % de leur richesse financière et la zone Euro 25 %.

« La crise n’est pas finie »

Lorsque les gouvernements parlent de « sortie de crise », nous ne sommes pas d’accord. Il peut y avoir des reprises conjoncturelles, liées aux politiques de soutien à l’activité dans tel ou tel pays, mais les pays du centre — États-Unis et Europe — ne sortent pas de la crise. L’explosion de la dette publique en Europe du Sud — en Grèce, en Espagne… — et l’incertitude bancaire et financière témoignent de l’instabilité de la situation et d’une nouvelle phase de la crise, au moins en Europe : « La crise n’est pas finie » !

La crise actuelle n’est pas une simple crise cyclique conjoncturelle mais s’inscrit dans une crise structurelle de longue durée, une crise de « l’ordre productif » mis en place par la contre-révolution néolibérale à la fin des années 1970. Les phases de « reprise » et de « récession » alternent depuis plusieurs décennies, mais les crises sont de plus en plus profondes, elles ont tendance à se succéder à un rythme de plus en plus accéléré, elles frappent maintenant le cœur du système, leur coût global est de plus en plus élevé.

La crise actuelle montre un approfondissement des contradictions et des « limites historiques » du système. Cette crise a commencé dans la sphère financière, mais elle ne peut aucunement se réduire à une crise bancaire et financière. Elle résulte de la combinaison d’une crise de surproduction de marchandises, de suraccumulation du capital et de sous-consommation.

- A la fin des années 1970, quand s’est terminée la phase de croissance des trois décennies précédentes, les classes dominantes ont lancé une offensive pour redresser le taux de profit, en baissant les salaires, en privatisant massivement, en développant un chômage de masse, en déréglementant les relations sociales.

- Cette pression sur les salaires et l’emploi, sur les budgets sociaux, a entraîné une baisse de la demande qui, en retour, a provoqué un excédent des capacités de production et donc un problème de rentabilité pour la production industrielle. Il y a, dès lors, baisse de l’investissement, parce qu’il était moins rentable d’investir dans l’industrie et plus rentable de le faire sur les marchés financiers.

- Pour compenser cette double crise — celle de la production de plus-value avec le recul de la rentabilité industrielle et celle de la réalisation de la plus-value avec la baisse de la consommation (double crise analysée, déjà, par Ernest Mandel à la fin des années 1980 et au début des années 1990), le système s’est engagé dans une fuite en avant : à la recherche croissante de profits sur les marchés financiers dans la financiarisation, l’endettement privé (celui des ménages) et public (celui des États).

C’est cela qui a craqué en 2008. Les banques et les marchés financiers ont été en première ligne. Une des dimensions de la crise est bancaire et financière, au travers de la dévalorisation de ce que certains appellent le « capital fictif ». Mais ce qui a nourri cette spirale, c’est la logique même du capitalisme : la recherche du profit, la recherche du meilleur taux de rentabilité des capitaux investis, la concurrence entre capitaux, la propriété privée des secteurs-clés de l’économie.

Ces mécanismes ont débouché sur une crise de longue durée marquée par les caractéristiques suivantes :

a) Croissance limitée autour 3 % à 4 % à l’échelle mondiale avec des inégalités impressionnantes entre seulement de 1 % à 2% en Europe, 2 % à 3% aux États-Unis et 8 % à 10 % pour les « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine), bien qu’on ne puisse mettre sur le même plan la croissance de l’Inde, de la Chine et celle, par exemple, du Brésil. Sans la Chine et l’Inde, la croissance mondiale serait très faible.

b) Maintien du chômage : 50 millions de chômeurs en plus dans les pays de l’OCDE ; plus de 217 millions de chômeurs dans le monde pour l’OIT. 20 % de chômage dans un pays comme l’Espagne. Pertes irréversibles d’emplois aux États-Unis et en Europe, entre 3 % et 5 % des emplois.

c) Baisse et limites de la consommation liées à la pression sur les salaires. Nette augmentation de tous les services d’aide alimentaire d’urgence aux États-Unis et en Europe capitaliste. Plus de 26 % d’aide alimentaire en plus dans les 27 principales villes états-uniennes.

d) Déficits publics abyssaux pour contenir la crise (entre 8 % et 13 % du PIB), dette publique entre 70 % et 80 % du PIB en moyenne. e) Explosion des liquidités et nouvelles bulles spéculatives : flux de capitaux vers les pays émergents au détriment des investissement au centre, hausse des cours de la Bourse, spéculation sur les matières premières. f) Les comptes sont loin d’être nettoyés des actifs toxiques. De nouvelles faillites bancaires ne sont pas à exclure.

Cela conduit le patronat et les classes dominantes à redoubler dans les attaques contre les travailleurs et les peuples. Le moment de la crise est un moment de nouvelle offensive du capital :

a) Il y a maintenant un marché mondial de la force de travail, qui exige plus de concurrence entre capitaux et entre travailleurs. La crise de 2008 a accéléré la restructuration des entreprises, avec des plans souvent déjà prévus de réorganisation de la production dans les principales branches d’activité, avec des licenciements, plus de flexibilité et de précarité. Cela fait pression sur les salaires et tire les droits des travailleurs vers le bas. Ces attaques vont continuer et dégrader davantage les conditions de vie de centaines de millions d’entre eux.

b) Les attaques contre les services publics se multiplient. Le but, c’est l’accentuation des attaques dans toute l’Europe contre la protection sociale, la santé et les retraites.

c) Le corollaire de ces attaques sociales est l’aggravation des politiques sécuritaires, du contrôle policier et du contrôle social sur les populations avec une montée de la violence d’État, comme en témoigne au Brésil ou au Mexique la violence policière et militaire dont les pauvres, les enfants et les femmes sont les premières victimes. La Grèce et l’Espagne sont un laboratoire. Là s’annonce une vague de politiques d’austérité dans toute l’Europe.

Pour compenser la dette et les déficits, les classes dominantes, les marchés financiers et la Banque Centrale Européenne (BCE) exigent le démantèlement des services publics, la réduction du nombre de fonctionnaires, des salaires et de la protection sociale. En Grèce, le gouvernement utilise le « terrorisme de la dette » pour imposer ces reculs sociaux ainsi que la remise en cause d’une structure de services et de secteur publics qui restait importante. C’est peu dire qu’après un moment de panique et au-delà de gesticulations idéologiques « sur le retour de l’État » — comme si celui-ci avait disparu !! — et « la moralisation des marchés financiers et du capitalisme », les politiques néolibérales sont confirmées. Cela tranche un débat sur les possibilités d’un « tournant keynésien ».

Il ne s’agit pas de reprendre un débat historique mais de comprendre la dynamique de la crise. Il y a eu, à la différence de 1929, une intervention massive des États pour contenir la crise : un étatisme néolibéral. Mais à cette étape, ni les rapports de forces sociaux, ni les choix des classes dominantes ne s’orientent, comme ce fut le cas après 1945, vers de nouvelles politiques publiques, une nouvelle sécurité sociale, une relance de la demande, la création de nouveaux secteurs de production et la création massive d’emplois. Il n’y a pas en vue l’équivalent d’une nouvelle phase de « production de masse » et de « consommation de masse » comme à cette période, avec les rapports socio-politiques qui s’étaient alors construits.

 II. Crise climatique

C’est dans ce contexte que la crise climatique va s’aggraver. L’échec de la conférence de Copenhague le prouve. Nous savions que le capitalisme ne pouvait pas résoudre la crise écologique. Là où il faut penser « besoins sociaux », le capitalisme pense « profit ». Là, où il faut de la coordination, de la planification, des choix à long terme, le capitalisme pense « concurrence des capitaux et propriété privée ». Mais ce que montre Copenhague, c’est que le système capitaliste ne peut se transformer en « capitalisme vert ». Il y a seulement un capitalisme verdi, mais pas de capitalisme vert…

Les États et les gouvernements ne veulent ni ne peuvent se fixer des objectifs de réduction des gaz à effets de serre à la hauteur de la crise. Les objectifs du GIEC ne sont pas respectés. Ce qui prime ce sont les intérêts capitalistes — trouver de nouveaux marchés, notamment sur les droits à polluer — mais pas des réorganisations « vertes » de l’énergie, de l’urbanisme et des transports. Le capitalisme vert n’émerge pas comme le « New Deal » des années 2010. Au-delà même de la concurrence entre capitaux qui empêchent une réponse équilibrée à la crise écologique, le « green business » c’est à peine plus de 2 % d’emplois en dix ans. Il n’ y a pas à l’horizon une « production et une consommation de masse verte », une relance du système par un capitalisme vert, même si les gouvernements et les grands groupes manipulent la question écologique pour imposer le nucléaire ou pour justifier l’expulsion des populations indigènes de régions entières en Asie ou en Amérique latine.

 III. « Basculement du monde »

Une des spécificités de la crise actuelle c’est sa combinaison avec un « basculement du monde » dans le cadre de la globalisation capitaliste. Ce n’est ni un processus achevé, ni irréversible, mais les centres de gravité de la situation mondiale bougent.

Les États-Unis connaissent un déclin relatif. Les deux termes sont importants pour les raisons suivantes :

— La part de l’économie états-unienne dans l’économie mondiale diminue. Comme l’Europe, elle subit un processus de désindustrialisation. Sa dette atteint des proportions impressionnantes. Ses positions dans le monde se sont dégradées notamment dans l’enlisement en Irak et en Afghanistan. Le choix d’Obama, pour les classes dominantes, était justement de reprendre l’initiative, mais la profondeur de la crise économique aux États-Unis, les difficultés rencontrées en Irak, en Afghanistan, la nécessité d’accepter certaines formes de multilatéralisme illustrent bien les limites de sa politique. Il y a nettement une remise en cause de l ‘hégémonie américaine des années 1980-2000 et Obama n’arrive pas à inverser la tendance.

— Mais c’est un « déclin relatif » parce que les États-Unis restent la première puissance mondiale. Le marché américain est immense. Le dollar, soutenu par les placements des fonds chinois et japonais, reste la monnaie de référence… Et surtout leur hégémonie militaire est indiscutable.

Dans cette situation de recul économique, les interventions militaires et les tentatives de contrôle géostratégiques, en termes de territoire, de ressources naturelles, de matières premières, comme le pétrole, sont capitales. Le Moyen-Orient, l’Asie Mineure ou l’Amérique Latine en sont les cibles. Les choix miliaires en Afghanistan, au Honduras ou en Haïti, témoignent de cette agressivité militaire états-unienne. C’est aussi un moyen d’aligner les autres puissances impérialistes, notamment au travers de l’OTAN. Les zones de confrontations politiques et militaires avec l’impérialisme états-unien doivent concentrer toute notre attention.

Cela met à l’ordre du jour l’importance de l’intervention contre la guerre de notre mouvement, une mobilisation unitaire pour le retrait des troupes états-uniennes de ces pays, la défense de leur souveraineté et des libertés démocratiques.
Avec l’aval des États-Unis, l’État d’Israël sert de relais à cette politique de guerre agressive : en trois ans, deux guerres d’agression au Liban et dans la bande de Gaza faisant plus de deux mille victimes, et le développement actuel de nouvelles menaces contre le Liban.

Ces guerres s’inscrivent dans cette globalité de « guerre contre le terrorisme », et imposent de poursuivre notre bataille de solidarité avec la lutte du peuple palestinien et la reconnaissance de ses droits légitimes.

Dans des pays comme l’Irak, la Palestine, l’Afghanistan, nous combinons l’exigence du retrait des troupes, tâche centrale, le soutien aux militants et groupes progressistes et la bataille face à la domination des courants islamistes fondamentalistes.

En Iran, nous rejetons toutes les menaces des puissances impérialistes contre l’Iran, au moment où se construit en Europe la même campagne médiatique qui avait précédé l’invasion de l’Irak et nous soutenons les mouvements de masse contre le régime Ahmadinejad et leur lutte pour la démocratie.

Mais une des questions centrales de la situation mondiale porte sur les nouveaux rapports qui s’instaurent entre la Chine, l’Inde, les USA et le reste du monde. En ce qui concerne la Chine, alors que le taux de croissance des USA et de l’Europe tourne autour d’1 à 2 pour cent, celui de la Chine s’est maintenu à 9% en 2009 et pourrait atteindre 10% en 2010. En terme commercial, la Chine est devenue le premier exportateur mondial et le troisième importateur de marchandises, le septième et le cinquième pour les services. La Chine réalise maintenant 8,7% des exportations mondiales de marchandises (soit l’équivalent des États-Unis) et 6,7% des importations mondiales (contre 14,1% pour les États-Unis). D’ores et déjà c’est, au coude à coude avec le Japon, la deuxième économie mondiale. Des géants chinois sont en concurrence avec des transnationales dans les secteurs clés comme l’aéronautique et le transport.

Devenu « Atelier du monde », l’économie chinoise est tournée vers l’exportation. Elle connaît, aussi, un processus d’industrialisation massif, rapide et d’élargissement de son marché interne qui s’est considérablement développé ces dernières années. Au plan politique, la Chine est incontestablement la première puissance politique d’Asie. Cette région est marquée par les interventions des impérialismes US et japonais et des puissances aux ambitions mondiales que sont la Chine et l’Inde. Ces dernières années, c’est la Chine qui a le plus étendu sa domination sur la région (gel ou résolution d’un grand nombre de ses conflits territoriaux avec ses voisins, renforcement des relations avec la Corée du sud, normalisation des rapports avec le Japon, renforcement de la dépendance économique de Taïwan envers la Chine continentale, accord de libre échange avec l’ASEAN, montée en puissance de la Chine au Pakistan et au Sri Lanka…). Depuis une dizaine d’années, la Chine a multiplié ses partenariats de par le monde, en Afrique en particulier, afin de réduire sa dépendance énergétique. Des millions d’hectares en Amérique latine et en Afrique sont exploités par des sociétés et l’État chinois. Les contrats à long termes sur les matières premières sont accompagnés de l’engagement de la République Populaire de Chine de développer les infrastructures des fournisseurs à des conditions avantageuses. La Chine offre aussi des prêts à des taux d’intérêts très faibles « sans conditions » politiques.

Néanmoins, la Chine est confrontée à des faiblesses structurelles :

- Sa croissance est très dépendante des exportations. La Chine doit importer des matières premières et des composants en grandes quantités. Sa demande intérieure est très déséquilibrée. Elle est basée pour l’essentiel sur l’investissement alors que la consommation des ménages est très faible. Pour mieux échapper à la crise, il faudrait rééquilibrer la croissance en faveur de la consommation des ménages et pour cela il faudrait augmenter massivement le pouvoir d’achat, réduire les inégalités et créer une véritable protection sociale.

- Dans l’immédiat, les fortes inégalités se traduisent par un accroissement des tensions sociales et des conflits interethniques. Le PIB de la Chine est peut être le deuxième du monde mais son revenu par habitant reste celui d’un pays du tiers monde. Le vieillissement rapide de la population couplé à la quasi inexistence du système de retraite va poser un grave problème dans les décennies à venir. Chaque jeune chinois va devoir entretenir ses deux parents et ses quatre grands parents.

- La politique de relance s’est appuyée sur un développement massif du crédit qui s’est traduit par une forte reprise du marché de l’immobilier et des placements boursiers. Il existe un danger que cela dégénère en bulles spéculatives.

- Il faut aussi indiquer les faiblesses de son appareil militaire par rapport aux USA. Néanmoins, la Chine est devenue une puissance militaire régionale majeure avec une capacité de frappe nucléaire. Le gouvernement chinois veut développer sa puissance militaire pour accompagner le développement de sa puissance économique. Depuis plusieurs années, le gouvernement chinois a fortement augmenté ses dépenses militaires. Son armée de terre est d’ores et déjà une des premières du monde. Mais des faiblesses importantes demeurent dans la marine et l’aviation que le gouvernement cherche à combler. Cette modernisation de l’Armée Populaire de Libération (APL) soulève des inquiétudes, en particulier aux États-Unis et au Japon.

Les deux puissances –USA et Chine– entretiennent une dépendance mutuelle et conflictuelle Le problème du taux de change entre le dollar et le yuan en est un premier exemple. Les États-Unis voudraient obliger le gouvernement chinois à réévaluer le yuan afin de réduire son déficit commercial envers la Chine et relancer son économie. Mais l’excédent commercial chinois lui permet d’accumuler d’énormes réserves en dollars qui s’investissent en bons du trésor américains, ce qui permet aux États-Unis de financer le sauvetage de son économie.

Ces modifications dans les rapports de forces entre les USA et la Chine, permettent aujourd’hui à l’économie chinoise de tirer la croissance mondiale. C’est un facteur nouveau et fondamental dans la situation mondiale, dont il faut apprécier les limites : l’économie chinoise est encore très loin de pouvoir offrir des débouchés suffisants pour sortir de la crise à l’ensemble de l’économie mondiale. Elle est encore loin de remplacer les USA dans ce rôle.

 IV. Amérique du Sud, point clé de l’affrontement contre l’impérialisme nord américain

La crise mondiale frappe aussi l’Amérique latine, même si c’est de manière inégale avec certains pays qui connaissent de la croissance, mais aussi sous des formes particulières, comme une « crise de civilisation » sur les plans de la crise écologique, des rapports entre les luttes sociales, nationales et ethniques. L’Amérique du Sud reste un des points clés de l’affrontement social et politique contre l’impérialisme nord-américain.

Nous voudrions insister sur 3 points, témoignant des trois projets à l’œuvre aujourd’hui dans la région :

— Le trait marquant c’est l’offensive de l’impérialisme états-unien et de la droite latino-américaine contre les peuples. Après l’échec de la Zone du libre échange des Amériques (ZLÉA ou ALCA), il s’agit de reprendre une offensive directe et indirecte : diplomatique, comme au travers du « sommet des Amériques » à Trinidad, et militaire, comme au Honduras et en Haïti. Cela peut aller jusqu’à des formes de recolonisation comme en Haïti, avec la démonstration de force des troupes américaines à quelques centaines de kilomètres du Venezuela. Dans ce dispositif la Colombie a un rôle central. Cette offensive se traduit aussi par des victoires électorales comme au Chili et des offensives politiques de la droite comme en Argentine, au Venezuela ou au Paraguay.

— Le deuxième facteur à souligner, c’est la place du Brésil dans l’économie et la politique internationales. En matière d’infrastructures, d’exploitation des ressources naturelles, d’agro-exportation, le Brésil joue un rôle majeur. Des entreprises multinationales brésiliennes soutenues par le gouvernement, comme la Petrobras, jouent clairement un rôle impérialiste dans les pays voisins. Le Brésil garde des traits de pays capitaliste dépendant, ainsi ses exportations des produits industrialisés diminuent et celles des produits primaires augmentent relativement. Mais il faut noter aussi de nouveaux rapports de forces ente les États-Unis et le Brésil. Cela donne au Brésil de nouvelles capacités d’initiative politique. La position du Brésil sur le Honduras le montre bien. La place du Brésil dans la coalition impérialiste pour Haïti indique aussi sa nouvelle place, aux côtés des États-Unis. Dans les années 1960, on parlait déjà de « sous-impérialisme » – certains utilisent la notion « d’impérialisme périphérique ». On peut discuter cette notion, et c’est aux camarades latino-américains de nous éclairer sur ce point, mais il y a incontestablement un nouveau rôle du Brésil.

— Les principaux pays de l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) – Équateur, Bolivie, Venezuela et Cuba – constituent un troisième groupe de pays. Ce sont des pays qui à divers niveaux ont opéré des processus de ruptures partielles avec l’impérialisme états-unien, en termes de confrontations politiques, de mesures sociales progressistes et de réformes constitutionnelles. Mais chaque pays a une situation spécifique. L’Équateur a vu des mobilisations sociales indigènes importantes qui ont arraché de nouveaux droits démocratiques au gouvernement Correa. Cela s’est fait, d’ailleurs, par une série de confrontations. L’expérience bolivienne, avec la création du Mouvement pour le socialisme - Instrument politique de la souveraineté du peuple (MAS-IPSP) par les mouvements sociaux, est celle où les mobilisations sociales, indigènes, nationales et les mesures progressistes du gouvernement s’interpénètrent le plus. Evo Morales a gagné les élections. Les classes populaires et les mouvements sociaux attendent beaucoup de cette victoire. Le Venezuela est, lui aussi, à la croisée des chemins : soit il y a une avancée de la révolution dans le processus bolivarien, en ripostant aux attaques de la droite mais aussi en s’attaquant aux structures fondamentales de l’économie en termes de conquêtes sociales, de nationalisations, de contrôle des travailleurs, ce qui suppose de stimuler la mobilisation des masses et la démocratie ; soit le projet de capitalisme d’État et les traits « bonapartistes » du régime se consolident avec une bureaucratie interne du régime qui étouffera le processus. Il peut y avoir des mesures positives comme les nationalisations ou interventions pour des aides sociales, mais l’allure générale du processus montre une série de signes inquiétants.

Quant à Cuba, qui occupe une place particulière et qui devrait mériter un traitement plus approfondi dans nos discussions, elle reste la cible des États-Unis et nécessite de notre part une défense active contre l’impérialisme.

Mais au-delà de ces classifications politiques, il y a, en Amérique latine, une dynamique de polarisation entre les luttes populaires et l’impérialisme. Les tensions sociales et politiques prennent toujours un caractère plus aigu. C’est le continent où il y a eu dans la dernière période le plus d’accumulation de résistances sociales, d’expériences révolutionnaires. Son développement inégal et combiné peut créer les conditions d’une alliance des travailleurs, des paysans et des peuples indigènes pour leurs droits fondamentaux, d’une alliance de l’anticapitalisme et du nationalisme radical ou révolutionnaire contre l’impérialisme.

 V. Inégalités asiatiques

L’Asie est l’une des parties du monde où l’implosion de l’URSS a eu des conséquences particulièrement profondes, « dégelant » les alliances nouées durant la « guerre froide ». Non seulement Pékin affiche ses ambitions, mais New Delhi joue un rôle politique et militaire croissant du Sri Lanka à l’Afghanistan, déstabilisant encore plus le Pakistan. Toute cette région est entrée dans une phase d’instabilité géopolitique favorable à la remontée des nationalismes militaristes, comme au Japon, des tensions interethniques et des fondamentalismes religieux. Le rapport des forces entre puissances régionales et mondiales (USA, Japon, Chine, Inde…) devient indécis. Un nouvel arc de crise apparaît qui va de la péninsule coréenne à l’Afghanistan et à l’Asie centrale, en passant par Mindanao ou le Sri Lanka, multipliant les foyers potentiels de guerre alors que plusieurs des pays concernés possèdent l’arme nucléaire (USA, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord dans une certaine mesure, demain le Japon ?). Dans ce contexte, l’impérialisme étatsunien tente pour sa part de renforcer ses bases, de Diego Garcia à Okinawa, ainsi plus généralement que sa présence et ses possibilités d’action, comme aux Philippines (en particulier à Mindanao).

Globalement l’Asie a mieux résisté à l’actuelle crise économique que d’autres régions, les taux de croissance restant en moyenne plus élevés. Mais cela ne doit pas cacher de fortes disparités entre pays, ni l’acuité des tensions sociales nourries par l’enrichissement des classes capitalistes et de certaines couches moyennes contrastant avec la surexploitation de millions d’ouvriers et de paysans. Depuis la crise financière de 1997, les couches populaires ont subi une série d’attaques contre leurs droits sociaux et environnementaux aux effets cumulatifs. Certains pays traversent des crises institutionnelles et sociales aiguës comme la Thaïlande ou les Philippines.

Les capacités de résistance et de riposte populaires s’avèrent très inégales suivant les cas. Dans certains pays, des forces de gauche, bien qu’au départ faibles, ont récemment connu un développement significatif encourageant (Pakistan, Malaisie…). Bien qu’étant plus importantes, elles restent divisées dans d’autres pays comme l’Inde ou les Philippines. Dans certains cas, elles n’ont pu encore surmonter un état de fragmentation (Indonésie…) alors qu’ailleurs il faut reconstruire un mouvement politique et syndical sur une base d’indépendance de classe (Thaïlande, Chine…). Cependant, par-delà cette diversité de situations, les liens régionaux entre mouvements politiques, associatifs et sociaux se sont notablement renforcés dans la région : affirmation des solidarités, combat anti-impérialiste et anti-guerre, résistance des paysans et autres travailleurs aux politiques néolibérales, appels à l’annulation de la dette et au respect de la souveraineté alimentaire, luttes combinant exigences sociales, droits démocratiques et réponses à la crise écologique… Le renforcement de ces réseaux régionaux et leur intégration dans des mouvements mondiaux constituent un point d’appui pour les combats à venir.

 VI. Le continent africain dévasté

L’Afrique, quant à elle, reste le continent dévasté par la globalisation capitaliste et les effets de la crise mondiale. La crise climatique et la crise alimentaire connaissent une gravité particulière. Après des décennies de politiques d’ajustement structurel (privatisation du secteur économique d’État, libéralisation des marchés, priorité aux exportations et au remboursement de la dette publique) imposées par l’impérialisme, au travers des institutions internationales comme l’OMC et le FMI, l’Afrique demeure dépendante de l’exportation des matières premières agricoles, énergétiques et minière vers les pays du centre. C’est ainsi qu’elle est frappée par la baisse de la demande de celles-ci. Malgré la demande chinoise importante, la croissance est passée de 9 % en 2007 à 5,1 % en 2008 et à 1 % en 2009.

Cette chute du taux de croissance s’est encore accompagnée de la gravité particulière sur le continent de la crise alimentaire consécutive à la hausse du prix des denrées alimentaires. Exclues du partage des fruits de la croissance par les capitales impérialistes et les bourgeoisies locales, les couches populaires voient leur situation se dégrader davantage : baisse des salaires réels, difficultés d’accès aux terres fertiles, milliers de victimes des guerres néocoloniales dites « tribales » ou « confessionnelles », chômage des jeunes, violence à l’égard des femmes, catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique. La violence de la néolibéralisation a produit une dynamique de mobilisation populaire dans divers pays. Des luttes contre la vie chère, pour l’accès à l’eau potable, à l’électricité, à la santé, pour le droit aux études marquent la vie sociale et politique africaine. Dans ce processus, il est urgent que les militants et organisations partisans d’une alternative socialiste entreprennent un travail commun au-delà des traditions différentes. Dans le Maghreb, ces dernières années ont vu la multiplication de luttes sociales importantes, provoquées notamment par le rôle d’arrière-cour que veut faire jouer l’Union européenne à ces pays.

 VII. L’Europe — « maillon faible » de la chaîne impérialiste

La crise affaiblit l’Union Européenne. Elle montre l’incapacité structurelle de « gouvernance » de l’Europe : extrême faiblesse du budget européen (moins de 1 % du PIB), pas de politiques industrielles européennes, pas d’agence de la dette, absence de politique sociale européenne. Les « dynamiques divergentes » jouent à plein en fonction de la place de chaque pays dans l’économie mondiale et dans la division du travail. La Grande-Bretagne avec sa puissance financière, l’Allemagne avec ses biens d’équipements industriels, la France avec ses spécialisations adossées à une industrie d’État comme le nucléaire, l’industrie d’armement, l’aéronautique ou les transports. Du coup, loin de « faire des grands groupes européens pour un capitalisme européen », les grandes entreprises croisent leurs capitaux, leurs techniques avec d’autres groupes mondiaux et la concurrence entre pays s’exacerbe. L’Europe est particulièrement frappée par l’explosion de la dette comme l’a montré la crise grecque et les faiblesses espagnoles et portugaises. Les pays de l’Est de l’Europe sont aussi touchés par la crise qui aggrave leurs inégalités de développement, leur déficit et leur dépendance en particulier vis-à-vis de l’Allemagne.

Pour compenser cette faiblesse dans une concurrence mondiale de plus en plus aiguë, les bourgeoisies européennes doivent « casser ce qui reste du modèle social européen ». Du coup, on s’attaque aux libertés démocratiques, en particulier aux droits des immigrés. Mais ces attaques ne débouchent pas mécaniquement, automatiquement, sur un développement des résistances sociales ni sur une croissance du mouvement ouvrier et des anticapitalistes. Il y a des résistances sociales mais pas à la hauteur des attaques. Dans les années 1930, il y avait eu un délai entre la crise et les réactions sociales et politiques. Nous pouvons dire : « attendons »… mais à cette étape, il n’y a pas eu de luttes sociales généralisées. A droite, la crise économique pose un problème représentation des classes dominantes. Cela sape même la base sociale des partis bourgeois classiques et provoque des tensions et contradictions internes, favorise l’émergence de partis populistes ou fascistes. La crise a affaibli la droite traditionnelle. Mais elle a aussi affaibli la gauche traditionnelle qui n’a pas, fondamentalement, de politique différente de la droite, face à la crise.

La crise n’a pas provoqué de tournant à gauche des partis sociaux-démocrates. Elle a approfondi leur processus d’adaptation sociale libérale. La social-démocratie garde des rapports sociaux et politiques avec l’histoire et la réalité du mouvement ouvrier mais elle connaît une intégration de plus en plus grande dans les institutions et les sommets de l’État et du capitalisme. Il peut y avoir tel ou tel positionnement tactique, des inflexions « à gauche », mais, plus que jamais, la social-démocratie se situe sur le terrain de la gestion de la crise au service des capitalistes. Ce processus est aussi marqué sur le plan syndical, notamment dans le cadre de la Confédération européenne des syndicats (CES). Cela débouche sur un affaiblissement de la social-démocratie, confirmé en Allemagne, au Portugal et en France lors des dernières élections européennes de 2009. Elle bénéficiera probablement de nouveaux retours de balanciers électoraux, mais elle connaît un affaiblissement organique et une mutation sociale libérale accentuée par la crise.

A l’Est de l’Europe, le mouvement ouvrier ne s’est pas encore rétabli après les destructions staliniennes. La restauration du capitalisme dans ces pays a aggravé les conditions de vie de millions de personnes. Le rôle de sous-traitance des grands trusts européens, de sources de production a été frappé de plein fouet en 2008. Ici ou là de nouvelles formes d’organisation du mouvement ouvrier indépendantes des vieux appareils issus du stalinisme voient le jour, mais elles en sont à leurs premiers pas. C’est aussi le cas de petits groupes ou organisations anticapitalistes. Du coup les marges de manœuvres pour les classes dominantes ne résident pas dans la force des partis de droite mais plutôt dans l’affaiblissement de la gauche et dans sa politique de soutien aux régimes capitalistes. Cette vision de la situation nous conduit aussi à une appréciation sobre des processus de réorganisation du mouvement ouvrier en cours. Cette double crise de direction — droite et gauche traditionnelle — ouvre des espaces pour de nouvelles formations politiques à gauche. Mais ces espaces sont plus le produit d’une évolution à droite des vieilles formations politiques traditionnelles de la gauche que d’une nouvelle montée de la lutte de classes. Cela doit nous conduire à saisir les opportunités mais aussi à comprendre qu’il y a dans ces espaces nécessité d’une lutte politique entre radicaux anticapitalistes et réformistes de gauche, post-staliniens, écologistes de gauche. D’où l’importance de notre intervention propre et de nos réponses politiques.

 VIII. Réponses anticapitalistes et écosocialistes

Il y a donc nécessité d’une lutte politique autour de réponses anticapitalistes et écosocialistes.

a) Par un programme d’urgence de revendications immédiates et anticapitalistes : refus des licenciements, réduction du temps de travail, augmentation des salaires, défense, extension ou création des services publics et des systèmes de protection sociale et d’éducation. La classe ouvrière n’a jamais été aussi nombreuse dans le monde, mais elle est fragmentée, divisée, socialement et politiquement. Il faut réorganiser des luttes sociales contre la crise sur des revendications élémentaires notamment par une politique d’unité d’action et de front unique des organisations syndicales et des mouvements sociaux.

b) Il faut imposer une répartition des richesses qui remette en cause la logique du profit, en reprenant les parts de valeur ajoutée que le capital a enlevé aux salaires ces dernières décennies, en donnant la priorité aux besoins sociaux — emploi, santé, éducation, revenu décent, loisirs — et en pratiquant des incursions dans la propriété capitaliste. Ainsi le financement budgétaire de ces besoins sociaux doit remettre en cause radicalement les politiques d’ajustement structurel imposées par l’impérialisme, il passe par une fiscalité qui taxe le capital et une appropriation publique du secteur bancaire sous contrôle des travailleurs. Dans une série de secteurs frappés par la crise, il y a eu, comme en Argentine ou au Venezuela, des expériences de contrôle, de remise en marche de la production, de gestion des entreprises. Ces expériences doivent être popularisées.
L’appropriation collective des ressources naturelles est une exigence fondamentale en Asie, en Amérique latine et en Afrique.

Ce programme anticapitaliste est aussi écosocialiste. Il implique, notamment face au changement climatique, une nouvelle politique qui mette au centre un nouvel urbanisme, une politique des transports, une réorganisation du secteur de l’énergie au profit des énergies renouvelables, une réorganisation de branches entières de l’économie.

Ces choix sur le moyen et le long terme ne sont pas compatibles avec la recherche du profit et la concurrence capitaliste. Ils impliquent des débats et des décisions démocratiques dans le cadre d’une économie coordonnée planifiée sous contrôle des travailleurs et de la population, qui pose les problèmes d’appropriation publique et sociale, de choix de production correspondant aux besoins des populations locales. Ce sont ces dynamiques qui sont à l’œuvre dans les mobilisations des peuples indigènes. Dans ce cadre la question du contrôle populaire et celle de la démocratie sont centrales.

c) Nous voyons bien, que face à la crise, d’autant plus qu’elle est une combinaison des crises économique et écologique, nos réponses ne peuvent se réduire à une relance de la demande et à une réforme du fonctionnement des marchés financiers, bref à un programme keynésien. Il faut une refonte d’ensemble.

d) Enfin ces axes programmatiques doivent aussi être considérés comme les tâches d’un gouvernement des travailleurs. Nous ne sommes pas confrontés à cette question dans tous les pays, mais là où c’est le cas, la défense de ce programme est incompatible avec le soutien ou la participation à des gouvernements de gestion de l’économie et des institutions capitalistes. C’est une question stratégique clé. Dans les pays dominés la question de la souveraineté nationale et populaire et celle de la lutte pour une Assemblée Constituante doivent être combinées à l’exigence de gouvernements populaires anticapitalistes.

Pour conclure, cette crise rappelle « les limites historiques du système ». If faut, au-delà des cycles de luttes, prendre appui sur les milles conséquences de la crise politique et idéologique du système pour construire des forces anticapitalistes.

Mais en disant cela il ne faut pas tomber dans le catastrophisme. Il n’y a pas de situation sans issue pour le capitalisme. Le système peut survivre et fonctionner avec la crise. C’est le coût social, écologique et humain qui sera de plus en plus élevé. C’est cela qu’il faut dénoncer, l’incapacité structurelle du capitalisme à répondre aux besoins sociaux. C’est cette incapacité qui met à l’ordre du jour la nécessité d’un changement de système socio-économique, d’une rupture avec le capitalisme. Le débat qui renaît sur les perspectives socialistes est de la première importance. Il n’y aura pas d’issue sans le renversement du système capitaliste fait d’exploitation et d’oppression, sans appropriation collective des moyens de production. Mais ce mouvement ne résultera pas des seules contradictions du système : pour renverser le système, il faut, à l’échelle nationale, régionale, internationale une mobilisation sociale exceptionnelle, révolutionnaire, et surtout, une alternative crédible, en termes de conscience, d’organisation, de direction. C’est la tâche historique et pratique qui est à remplir et dans laquelle nous devons prendre toute notre place.

P.-S.

* La ligne générale de ce rapport a été approuvée par 95,92 % des mandats, avec 2,04 % d’abstentions et 2,04 % ne participant pas au vote.

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