Écologie : le lourd héritage de Léon Trotsky

Cela fait plus de vingt ans que les marxistes révolutionnaires s’interrogent : leur rendez-vous raté avec l’écologie, dans les années 60 à 90 du siècle passé, était-il imputable à Marx et Engels ? Si oui, dans quelle mesure ? Des centaines de pages ont été écrites sur le sujet. Quoique la thèse d’une « écologie de Marx », défendue par JB Foster, soit quelque peu abusive, plus personne n’ose soutenir sérieusement que les auteurs du Manifeste Communiste étaient des productivistes qui fétichisaient la technologie et n’avaient aucune idée des limites naturelles…

Pourquoi leurs préoccupations environnementales ont-elles trouvé si peu de relais par la suite ? La victoire de la révolution dans un pays de la périphérie – combinant les exigences de ce qui était appelé « rattrapage » et les possibilités nouvelles d’une politique centralisée à visée de transformation radicale – a certainement été pour beaucoup dans les monstrueux dégâts du productivisme staliniens. Cependant, il serait erroné de tout rapporter à la stalinisation de l’URSS : l’enthousiasme sur la possibilité que la science soit mise au service de transformations progressistes n’a sans doute pas été pour rien dans l’optimisme technico-scientifique sans limites – assez éloigné de la prudence de Marx – exprimé notamment par léon Trotsky. Il est important d’y revenir.

Après avoir, durant plusieurs années, mis les réflexions sur les enjeux écologiques à l’ordre du jour, sans leur donner tout le poids nécessaire, la Quatrième Internationale, en février 2003, a adopté une résolution « Ecologie et socialisme » [1]. En2010, elle a adopté une résolution spécifique sur les changements climatiques et, dans ce cadre, s ’est prononcée en faveur de l’écosocialisme [2]. Dans la foulée, le mouvement devrait mettre les points sur les i : son fondateur a eu l’immense mérite de s’opposer au stalinisme, ce qui a permis de transmettre l’héritage marxiste-révolutionnaire aux générations d’après-guerre. Malheureusement, le legs était incomplet : les outils élaborés par Marx et Engels pour une compréhension du métabolisme entre l’humanité et la nature n’en faisaient pas partie. Cet article n’a d’autre but que de le constater et de l’expliquer, dans l’espoir de contribuer à approfondir « l’écologisation » du marxisme.

« Ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais, en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie Mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité. Sur le versant sud des Alpes, les montagnards italiens qui saccageaient les forêts de sapins, conservées avec tant de sollicitude sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, par cette pratique, ils privaient d’eau leurs sources de montagne pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux. Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofulose. » [3]

 Une domination très dominatrice

Parmi d’autres, cette longue citation d’Engels montre que les fondateurs du marxisme avaient une vision dialectique du progrès dans la capacité humaine de transformer l’environnement. Trotsky fait entendre un son de cloche différent. Dans un ouvrage daté de 1923, le fondateur de l’Armée Rouge écrit que « L’emplacement actuel des montagnes, des rivières, des champs et des prés, des steppes, des forêts et des côtes ne peut être considéré comme définitif. L’homme a déjà opéré certains changements non dénués d’importance sur la carte de la nature ; simples exercices d’écolier par comparaison avec ce qui viendra. La foi pouvait seulement promettre de déplacer des montagnes, la technique qui n’admet rien "par foi les abattra et les déplacera réellement. Jusqu’à présent, elle ne l’a fait que pour des buts commerciaux ou industriels (mines et tunnels), à l’avenir elle le fera sur une échelle incomparablement plus grande, conformément à des plans productifs et artistiques étendus. L’homme dressera un nouvel inventaire des montagnes et des rivières. Il amendera sérieusement et plus d’une fois la nature. Il remodèlera, éventuellement, la terre, à son goût. Nous n’avons aucune raison de craindre que son goût sera pauvre. ( …) L’homme socialiste maîtrisera la nature entière (…) au moyen de la machine. Il désignera les lieux où les montagnes doivent être abattues, changera le cours des rivières et emprisonnera les océans. » [4] Il est vrai que Trotsky, en écrivant ces lignes, n’avait pas lu La Dialectique de la Nature, qui n’a été édité qu’en 1925 (en allemand). Mais l’idée que des bouleversements aussi gigantesques pourraient avoir des effets pervers ne l’a jamais effleuré dans ses textes ultérieurs, jusqu’à sa mort en 1940.

Les envolées de ce genre ne sont pas cantonnées aux pages où Trotsky fait des exercices de politique fiction. Dans Culture et Socialisme (1927), il appuie sans réserve la construction du barrage hydroélectrique Dneprostroï — « gigantesque mais pas fantastique » — et prend des accents lyriques pour évoquer la centrale de Chatoura, qui brûle d’énormes masses de tourbe pour produire de l’électricité [5]. Il convient de se demander si ces projets de développement auraient pu, à l’époque, être remplacés par d’autres, écologiquement moins agressifs. La réponse est fort loin d’être évidente... Sous peine d’anachronisme, il faut en effet tenir compte des énormes difficultés du pouvoir soviétique : après quatre ans de guerre et trois ans de guerre civile, le reflux de la révolution mondiale étant une réalité, il est clair que l’URSS - arriérée, affamée, exsangue, isolée et encerclée par l’impérialisme – devait décoller économiquement, et qu’elle n’aurait pas pu le faire sans réaliser avec les moyens du bord un certain nombre d’investissements lourds, notamment dans le domaine énergétique. Autre élément du contexte : l’immensité du pays et de ses ressources naturelles n’incitait pas particulièrement à s’inquiéter des conséquences environnementales de telle ou telle installation industrielle polluante. Mais cela n’épuise pas tout à fait la question. En effet, certains scientifiques non hostiles au régime, dont certains membres du Parti Communiste, ont contesté ces projets, et l’ont fait dans le cadre d’organes officiels [6]. Or, leurs objections ne trouvent aucun écho chez Trotsky : même lorsqu’il est responsable des institutions scientifiques de l’URSS, en 1925, il n’y fait même pas allusion, pour ne pas parler d’y répondre.

Indépendamment du contexte historique, force est de constater que Trotsky n’a pas de la « domination sur la nature » tout à fait la même conception que Marx, Engels, et même Lénine. Voici par exemple la suite du passage d’Engels cité au début de cet article : « Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement ». C‘est limpide : l’humanité ne peut « dominer » la nature que dans la mesure où un bon étudiant domine sa matière d’examen ! Trotsky n’a évidemment jamais prétendu le contraire, sans quoi il ne serait pas matérialiste. Mais sa vision de la « domination » est nettement plus… dominatrice – on est tenté de dire : macho. Surtout, elle fait l’impasse sur les rétroactions négatives du progrès, alors que ce phénomène était déjà bien connu à l’époque.

 Sciences et technologies : un optimisme débridé

Ceci nous amène à creuser la manière dont Trotsky voit le progrès scientifique. Comme on le sait, l’idée que la science triomphante était en train d’élucider tous les mystères de l’univers l’un après l’autre était très répandue à la fin du 19e et au début du 20e siècle. C’était l’esprit du temps. Les fondateurs du marxisme n’y échappèrent pas toujours complètement. Cependant, Marx, qui n’avait pas une vision linéaire du progrès, méprisait profondément ce qu’il appelait « cette merde de positivisme » [7]. Quant à Engels, voici comment il règle la question du savoir absolu, de la science souveraine : « La souveraineté de la pensée humaine, écrit-il, se réalise dans une série d’hommes dont la pensée est extrêmement peu souveraine, et la connaissance forte d’un droit absolu à la vérité, dans une série d’erreurs relatives ; ni l’une ni l’autre (ni la connaissance absolument vraie, ni la pensée souveraine) ne peuvent être réalisées complètement sinon par une durée infinie de la vie de l’humanité. (…) La contradiction entre le caractère représenté nécessairement comme absolu de la pensée humaine et son actualisation uniquement dans des individus à la pensée limitée (…) ne peut se résoudre que dans le progrès infini, dans la succession pratiquement illimitée, pour nous du moins, des générations humaines. Dans ce sens, la pensée humaine est tout aussi souveraine que non souveraine et sa faculté de connaissance est tout aussi illimitée que limitée. » [8] Lénine reprend la même idée en termes plus simples : « Nous nous rapprocherons de la vérité objective (sans toutefois l’épuiser jamais) » [9].

Trotsky est moins prudent. En 1925, alors qu’il est président du Conseil Scientifique et technique de l’industrie et responsable à ce titre de toutes les institutions scientifiques soviétiques, il prend la parole devant un auditoire de chimistes. Son discours fait un éloge appuyé de « l’optimisme technico-scientifique » du grand savant russe Mendeleïev, inventeur du tableau périodique des éléments. Lev Davidovitch par cette envolée : « La foi de Mendeleïev en les possibilités illimitées de la science, de la prévision et de la domination de la matière doit devenir la foi scientifique commune des chimistes de la patrie socialiste. Par la bouche d’un de ses savants, Du Bois Reymond, la classe sociale quittant la scène historique nous confie sa devise philosophique : « Ignoramus, ignorabimus ! » c’est-à-dire : « Nous ne comprenons pas, nous n’apprendrons jamais ». Mensonge, répond la pensée scientifique qui lie son sort à celui de la classe montante. L’inconnaissable n’existe pas pour la science. Nous comprendrons tout ! Nous apprendrons tout ! Nous reconstruirons tout ! » [10].

La volonté de donner aux masses et aux militants la confiance en leur capacité de prendre leur sort en mains est une constante chez Trotsky, et elle s’exprime parfois de façon un peu excessive. Mais il y a plus ici. En effet, son enthousiasme pour Mendeleïev est motivé notamment par le fait que l’optimisme technico-scientifique du grand savant lui servait de base pour sa lutte contre les malthusiens. On comprend que Trotsky ait voulu appuyer Mendeleïev sur ce point. Cependant, pour contrer le Principe de Population, Marx n’avait pas besoin d’une foi dans les possibilités illimitées de la science : il se contentait de constater par l’absurde qu’il serait tout simplement impossible que la population dépasse les capacités nourricières de l’environnement et que, si Malthus avait eu raison, c’est-à-dire s’il y avait une contradiction insurmontable entre la croissance exponentielle de la population et la croissance linéaire de la production agricole, alors le premier homme sur terre aurait déjà été de trop. Des arguments de ce genre lui suffisaient à démontrer que le pasteur Malthus faisait de la pseudo science et que ses théories n’étaient en fait qu’un plaidoyer cynique écœurant et hypocrite contre l’assistance aux pauvres.

Approfondissons quelque peu ce débat sur les technologies. Selon nous, il est indiscutable que les techniques, pour Marx, ne sont pas neutres, elle ont un caractère de classe. Parlant du sort de la classe salariée embryonnaire avant la Révolution industrielle, aux 15e-16e siècles, l’auteur du Capital note par exemple que « le mode de production technique ne possédant encore aucun caractère spécifiquement capitaliste, la subordination du travail au capital n’était que dans la forme » [11]. Dans cette phrase, il est clair que la technologie de la Révolution industrielle est considérée comme caractéristique du capitalisme, et taillée sur mesure pour les objectifs de ce mode de production. Cette manière de voir sous-tend d’ailleurs la violente dénonciation du machinisme, des « capitalistes ingénieurs », de la science capitaliste, etc . telle qu’elle se déploie dans le chapitre XV du Capital, en particulier dans le chapitre « machinisme et grande industrie ».

Une fois de plus, on note que Trotsky voit les choses un peu différemment. Dans Culture et Socialisme, il s’interroge sur la contradiction entre deux axiomes du marxisme : celui qui affirme que la culture dominante est la culture de la classe dominante, et celui qui enseigne que la classe ouvrière, pour construire le socialisme, doit assimiler les cultures des sociétés antérieures. Le problème, dit-il, est alors le suivant : comme une société d’exploitation engendre forcément une culture d’exploitation, à quoi rime pour la classe ouvrière de s’assimiler celle-ci ? Trotsky résout la difficulté en posant que « le caractère de classe de la société réside fondamentalement dans l’organisation de la production », pas dans les forces productives – donc pas dans la technologie. « Toute société de classe, enchaîne-t-il, s’est développée selon certains moyens de lutter contre la nature, et ces moyens ont changé en fonction du développement de la technologie. » Puis, il interroge : « Qu’est-ce qui est le plus fondamental : l’organisation de classe de la société ou ses forces productives ? Indiscutablement, ses forces productives, répond-il. Car c’est sur elles, sur un certain niveau de leur développement, que les classes évoluent et se remodèlent elles-mêmes. Les forces productives expriment matériellement la compétence économique de l’homme, sa capacité historique à assurer sa propre existence. Les classes croissent sur ce fondement dynamique, et leurs relations mutuelles déterminent le caractère de la culture. » « La technologie est une conquête fondamentale de l’humanité (…). La machine étrangle l’esclave salarié. Mais l’esclave salarié ne peut être libéré que par la machine. Là réside la racine de toute la question. » [12] Là réside au contraire la racine de l’erreur !

 Une vision très linéaire du progrès

Si la technologie, en général, était une conquête fondamentale de l’humanité, les anticapitalistes d’aujourd’hui devraient inscrire à leur programme la mise en œuvre socialiste des OGM, du clonage des animaux et de l’énergie nucléaire. C’est en effet ce que font certains courants marxistes : pour eux, les dangers de ces technologies découlent uniquement des rapports de production capitalistes, de sorte que le contrôle ouvrier sur la production suffirait à les éliminer. L’exemple de la fission nucléaire montre que c’est une illusion : une fois que la réaction est lancée, aucun contrôle, ouvrier ou bourgeois, ne peut l’arrêter. Le génie génétique présente des risques analogues. C’est donc bien la technologie elle-même qui est en cause, pas seulement l’organisation de la production.

A la décharge de Trotsky, on soulignera que les dangers possibles des technologies connues en 1927 n’avaient pas grand-chose en commun avec les périls actuels. C’est indiscutable. Mais, d’autre part, ce passage comporte à notre avis deux erreurs théoriques sérieuses et d’une portée plus vaste, qui sont très loin de s’expliquer par le contexte historique et technologique :

1°) Trotsky raisonne comme si, à chaque niveau de connaissance scientifique, correspondait une filière technologique, et une seule. Or, l’histoire fournit de nombreux exemples de choix, et même de carrefours technologiques [13]. Cette réalité était connue à l’époque. Trotsky aurait dû en être conscient, elle aurait enrichi sa condamnation du capitalisme. Malheureusement, alors qu’il a une vision ouverte des possibles de l’évolution sociale, sa vision des technologies s’inscrit dans un schéma de développement unilinéaire ;

2°) Trotsky semble considérer ici que l’organisation sociale de la production (les classes) et les forces productives matérielles (dont la technologie) sont séparées par une muraille de Chine. Alors que la technologie n’est rien d’autre que l’application des sciences à la production, il ne paraît pas intégrer le fait qu’une culture de domination peut engendrer des technologies intrinsèquement dominatrices au niveau de l’appareil productif. Pour lui, la tendance du capitalisme à développer de plus en plus les forces destructives, en lieu et place des forces productives, se concrétise essentiellement dans la barbarie militaro-policière de l’impérialisme en général, et du fascisme en particulier. Sur ce point, sa conception est plus étroite que celle des fondateurs du marxisme qui, dans L’idéologie allemande, citent le machinisme et la monnaie comme forces destructives [14].

Dans ce cadre méthodologique, il n’est pas étonnant que Trotsky n’exprime aucune réserve face aux technologies, quelles qu’elles soient. En fait, rien chez lui ne ressemble de près ou de loin au principe de précaution. Il évoque bien « la contradiction sociale inclue dans la technologie elle-même », mais l’espoir que cette formule soulève chez le lecteur d’aujourd’hui retombe immédiatement. En effet, en guise d’exemple, l’auteur cite… les wagons de première, deuxième et troisième classe dans les chemins de fer ! Or, dans cas, la contradiction sociale n’est évidemment pas « inclue dans la technologie elle-même » : elle découle de l’usage social qui en est fait.

Le lecteur passe par un autre chaud et froid de ce genre lorsque Trotsky contrepose le fait que les révolutionnaires doivent briser l’appareil d’Etat au fait « ne doivent pas briser la technologie » : « Le prolétariat prend possession des usines équipées par la bourgeoise et il le fait dans la forme où la révolution les a trouvées. ». Vient ensuite la phrase prometteuse : « Cependant, dans la forme où nous l’avons prise, cette vieille technologie est complètement inappropriée au socialisme. » Hélas ! une fois de plus, ce n’est pas la technologie proprement dite qui est visée, mais le mode social de sa mise en œuvre, car celui-ci concrétise « la concurrence entre entreprises, la course au profit, le développement inégal des branches séparées, l’arriération de certaines régions, la petite échelle de l’exploitation agricole, le gaspillage des ressources humaines » [15].

 Eugénisme socialiste, alchimie… et Lyssenko ?

Un point particulièrement troublant est que son optimisme technico-scientifique entraîne Trotsky sur le terrain glissant de l’eugénisme (très en vogue au début du siècle) et de la sélection du surhomme socialiste. En conclusion de son pamphlet Si l’Amérique devait virer au communisme (1934), il fait une tentative maladroite pour opposer un eugénisme socialiste à l’eugénisme des Nazis : « Tandis que les imbéciles romantiques de l’Allemagne nazie rêvent de restaurer la vieille race des sombres forêts d’Europe dans sa pureté, ou plutôt dans son ordure originale, vous, Américains, après avoir pris en mains fermement votre machine économique et votre culture, appliquerez des méthodes scientifiques originales aux problèmes de l’eugénisme. D’ici un siècle, votre melting pot de races aura donné naissance à une nouvelle variété d’hommes – la seule digne du nom d’Homme ». [16] On ne peut que saluer l’antiracisme du propos, mais que viennent faire ici les « méthodes scientifiques originales » et en quoi consistent les « problèmes de l’eugénisme » ?

L’idée d’un surhomme socialiste sélectionné artificiellement et scientifiquement revient plusieurs fois dans l’œuvre de Trotsky : dix années auparavant, le dernier chapitre de Littérature et Révolution s’achevait ainsi : « Enfin, l’homme commencera sérieusement à harmoniser son propre être. Il visera à obtenir une précision, un discernement, une économie plus grands, et par suite, de la beauté dans les mouvements de son propre corps, au travail, dans la marche, au jeu. Il voudra maîtriser les processus semi-conscients et inconscients de son propre organisme : la respiration, la circulation du sang, la digestion, la reproduction. Et, dans les limites inévitables, il cherchera à les subordonner au contrôle de la raison et de la volonté. L’homo sapiens, maintenant figé, se traitera lui-même comme objet des méthodes les plus complexes de la sélection artificielle et des exercices psycho-physiques.(…) L’homme s’efforcera de commander à ses propres sentiments, d’élever ses instincts à la hauteur du conscient et de les rendre transparents, de diriger sa volonté dans les ténèbres de l’inconscient. Par là, il se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme, si vous voulez. » (nous soulignons)

Ce n’est pas tout. En effet, son approche de la technologie amène Trotsky à affirmer péremptoirement que le vieux rêve des alchimistes pourra être réalisé : « La chimie est, avant tout, la science de la transmutation des éléments », lance-t-il lors du congrès Mendeleïev. Il revient sur le sujet un an plus tard : « La parenté des éléments et leur mutuelles métamorphoses peut être considérée comme prouvée empiriquement dès le moment où, avec l’aide des éléments radioactifs, il est devenu possible de résoudre l’atome en ses composants ». Le point le plus surprenant ici est que Trotsky recourt à la dialectique comme s’il s’agissait d’une métathéorie dont les lois gouverneraient l’univers : « Jusqu’à récemment, les scientifiques supposaient qu’il y avait dans le monde à peu près 90 éléments (…) qui ne pouvaient pas être transformés l’un en l’autre (…) Une telle notion contredit la dialectique matérialiste, qui parle de l’unicité de la matière et, plus important encore, de la transformabilité des éléments de la matière ». Et de conclure que « la chimie des radioéléments célèbre le triomphe suprême de la pensée dialectique ». [17] Étonnant, de la part de l’auteur brillant du texte Qu’est-ce que la dialectique.

Dans le même ordre d’idées, il convient de noter que Trotsky semble avoir été peu enclin à critiquer les élucubrations de Lyssenko. En 1938, exilé au Mexique, l’ex dirigeant bolchévique écrit une courte introduction pour l’édition anglaise de son discours au congrès Mendeleïev. On peut y lire que « le régime totalitaire exerce une influence désastreuse sur le développement des sciences naturelles ». C’est, à notre connaissance, la seule allusion de Trotsky au pseudo-savant stalinien et ambitieux qui, condamnant la génétique mendélienne comme « bourgeoise », se prétendait capable de modifier les caractéristiques d’une plante en agissant sur son environnement… Ayant dit sa confiance dans la sélection d’un surhomme socialiste, Trotsky aurait-il prêté une quelconque foi à l’idée que la science soviétique, en libérant les forces productives des entraves capitalistes, pourrait faire pousser du blé dans la toundra sibérienne ? Ce point reste obscur, mais il est permis de se poser la question ! En tout cas, il est curieux que La révolution trahie ne consacre pas même un paragraphe à l’impact du stalinisme sur les sciences exactes, la recherche, etc.

Trotsky passe parfois tout près de questions écologiques intéressantes, mais sans les voir. Son discours devant les chimistes comporte un passage qui aurait pu favoriser une réflexion sur la capacité du communisme de mettre en œuvre un mode de développement post-industriel non destructif de l’environnement. L’orateur cite Mendeleïev : « A l’époque industrielle succédera peut être une époque plus complexe qui, à mon avis, sera marquée par l’allégement ou la simplification extrême des méthodes pouvant servir pour la production de la nourriture, des vêtements et des habitations. La science expérimentale doit aspirer à cette simplification extrême vers laquelle elle s’est déjà partiellement dirigée au cours des dernières décennies ». Trotsky souligne que cette perspective est celle du communisme parce qu’un « tel développement des forces productives, qui aboutira à la simplification extrême des méthodes de production de la nourriture, des vêtements et des habitations, permettra évidemment de réduire au minimum les éléments de coercition dans la société. » Il aurait pu ajouter que ce développement réduirait aussi l’impact destructeur de l’économie sur l’environnement. Mais il ne le fait pas. Cette aspect des choses, pourtant présent chez Marx et Engels, ne fait décidément partie de ses préoccupations.

 Un développement harmonieux… et la nature ?

Mais laissons là science et technologie, et abordons la question générale des rapports globaux entre humanité et nature. En cette matière, Karl Marx a produit un concept remarquable : la régulation rationnelle des échanges de matière (ou métabolisme social) entre l’humanité et la nature comme seule liberté possible. Comme on le sait, Marx était arrivé à cette conclusion à partir des travaux de Liebig sur l’épuisement des sols, du fait que l’industrialisation, en favorisant l’exode rural, interrompait le cycle des nutriments. Armé de ce concept, Marx était revenu au problème des sols pour voir dans leur dégradation une raison supplémentaire d’abolir la séparation entre la ville et la campagne.

Ces développements n’occupent qu’une place relativement limitée dans Le Capital, mais ils n’avaient pas échappé aux théoriciens marxistes de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Dans La question agraire et les critiques de Marx, Lénine répond aux auteurs qui considèrent que l’invention des engrais de synthèse rend l’analyse de Marx obsolète : « La possibilité de substituer des fertilisants artificiels aux engrais naturels (…) ne réfute en rien l’irrationalité qui consiste à gaspiller des engrais naturels en polluant ainsi les rivières et l’air dans les districts industriels ». [18] Dans son ouvrage de vulgarisation « La théorie du matérialisme historique. Manuel de sociologie marxiste », Boukharine fait une synthèse du concept de « métabolisme social », et l’agrémente de considérations pertinentes sur la possibilité d’estimer la productivité sociale du travail en ramenant les différentes activités à leur dénominateur commun : la dépense d’énergie [19].

Et Trotsky ? De toutes ces questions, la seule qui semble l’intéresser est celle de l’abolition de la séparation entre villes et campagnes. De plus, il l’aborde exclusivement par le biais de la lutte contre « l’idiotisme paysan » (la formule est de Marx). La problématique des sols n’est pas mentionnée. L’abolition de la séparation entre villes et campagnes, pour lui, c’est plus d’espaces verts dans les villes, d’une part, et l’industrialisation de la production agricole dans le cadre d’exploitations géantes, d’autre part. On doit à l’honnêteté de dire que cette conception était partagée par tous les marxistes de l’époque — il ne pouvait sans doute pas en être autrement à ce stade de développement de l’économie et de la société. Du moins Kautsky, dans La Question agraire, avait-il mis en lumière certains effets négatifs de la concentration des terres et de la mécanisation. [20] Rien de tel chez Trotsky : il est unilatéralement positif. Dans Culture et socialisme, après avoir fait l’éloge de la chaîne de montage fordiste, il écrit que « de gigantesques systèmes d’amélioration des terres – pour une irrigation ou un drainage adéquats — sont les chaînes de montage de l’agriculture. Au plus la chimie, la construction de machines et l’électrification libèrent la culture du sol de l’action des éléments, au plus complètement l’actuelle économie de village sera intégrée à la chaîne de montage socialiste qui coordonne toute la production ».

La vision développée dans ces pages illustre malheureusement les pires caricatures sur le socialisme en tant que libérateur des forces productives prisonnières des entraves capitalistes : « Même en Amérique, le capitalisme est clairement incapable de hisser l’agriculture au niveau de l’industrie. Cette tâche incombe entièrement au socialisme ». Plus loin, Trotsky détaille les deux processus qui concourent selon lui à l’industrialisation de l’agriculture :

• premièrement la spécialisation et l’industrialisation de toute une série de procès de production qui sont aujourd’hui entre l’économie du village et l’industrie (« L’exemple des Etats-Unis montre les possibilités illimitées qui sont devant nous », commente-t-il) ;

• deuxièmement « l’industrialisation de la production des plantes de culture, de l’élevage du bétail, de l’horticulture, etc. (…) Il ne suffit pas de socialiser, il faut tirer l’agriculture de son état actuel en remplaçant l’actuel grattouillage sordide du sol (today’s squalid digging around in the soil) par des ‘usines’ scientifiquement organisées de grain et d’orge, par des ‘fabriques’ de bovins et d’ovins, etc ».

La rupture du cycle des nutriments n’est pas évoquée. Trotsky écrit que « le principe de l’économie socialiste est l’harmonie », mais il n’a en vue que l’harmonie résultant de la coordination interne, selon le principe de la chaîne de montage fordiste. A la différence de Marx, il ne montre aucun compréhension de la nécessité de tendre à une plus grande harmonie dans les relations entre l’économie et la nature…

 En guise de conclusion provisoire

On ne saurait suffisamment insister sur la nécessité de tenir compte du contexte historique. Nous avons déjà évoqué le cadre général : l’URSS exsangue, encerclée, isolée, etc. Mais un autre élément, plus précis, est le débat qui s’amorce au sein du parti soviétique sur la manière de répondre à cette situation difficile. A partir de 1923-24, face au reflux de la révolution mondiale et à la démobilisation de la classe ouvrière russe, deux orientations alternatives se dessinent de plus en plus nettement :

• celle du « socialisme dans un seul pays », qui se construit « à pas de tortue », avancée par Boukharine et Staline — qui renoncent en fait à l’extension de la révolution et comptent sur l’enrichissement des campagnes pour donner au régime les moyens de construire une hypothétique société nouvelle. Jusqu’au tournant à 180° de la collectivisation forcée et du premier plan quinquennal, elle se traduit par un manque total de vision sur les besoins du développement industriel.

• et celle de Trotsky, qui voit dans le développement planifié de l’industrie lourde nationalisée le moyen pour le régime soviétique de tenir sans dégénérer en attendant et en favorisant une nouvelle montée des luttes à l’échelle internationale. Face à un Staline qui déclare stupidement que « La Russie a autant besoin d’un barrage sur le Dnieper qu’un moujik d’un phonographe » [21], pour Trotsky, il est indispensable de développer une industrie capable de fournir les moyens d’un développement de la campagne tout en favorisant une différenciation de classe au sein de la population paysanne. Dès avril 1923, dans les Thèses sur l’industrie qu’il présente au 12e congrès du Parti communiste russe, il explique qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour le régime. [22]

Les faits ont montré la justesse fondamentale de cette dernière analyse. Vu l’énormité des enjeux et les méthodes de plus en plus brutales de la fraction Staline-Boukharine, il n’est pas étonnant que Trotsky ait parfois « tordu le bâton dans l’autre sens », selon une expression célèbre. Notons toutefois, à sa décharge que, ce faisant, il était tout simplement fidèle à la culture techniciste et moderniste de l’époque - qui était celle de toute la direction bolchévique et qui trouvait son expression artistique dans le courant futuriste. [23]

Cependant, on l’a vu, le contexte historique n’explique pas tout. Sur une série de questions telles que la « domination de la nature », les perspectives de transformation qui en découlent, la vérité scientifique absolue, le statut des technologies, etc., on constate que Trostky est en retrait par rapport à certaines positions nettement plus nuancées de Marx, Engels et même de Lénine. Un point très surprenant est que certains raisonnements sur le développement scientifique ou technique font appel à la dialectique comme une sorte de métathéorie transcendante. Cette conception de la dialectique est complètement à l’opposé de celle que Trotsky met en œuvre quand il analyse les phénomènes sociaux et politiques.

Par ailleurs, très souvent, le ton des textes cités dans cet article laisse une impression désagréable d’arrogance dominatrice, voire de mépris, non seulement pour la nature sauvage mais aussi pour ce qui est naturel, physiologique, non maîtrisé chez l’être humain. Ce point est plus important qu’il y paraît. En effet, la version très dominatrice qu’a Trotsky de la « domination de la nature » et le discours impératif qui en découle ne laissent pas de place à la pensée du « prendre soin » de ce qui est, alors que celle-ci est indispensable au développement d’une conscience et d’une pratique écologiques.

Léon Trotsky est un grand révolutionnaire internationaliste et un penseur brillant. On lui doit notamment l’analyse du fascisme, celle de la bureaucratie et la théorie de la révolution permanente. En fondant la Quatrième Internationale alors qu’il était presque « minuit dans le siècle », il a permis le transfert de l’héritage marxiste-révolutionnaire aux générations ultérieures. Lire Trotsky, c’est toucher du doigt la réalité de la révolution russe, de l’Internationale communiste, de la vague révolutionnaire à la fin de la première guerre mondiale et de son reflux. C’est comprendre le fascisme et le stalinisme, le front populaire, la révolution espagnole et la commune de Canton, le déclin de l’empire britannique et la montée en puissance de l’impérialisme américain. En un mot, c’est comprendre le 20e siècle et assimiler des éléments programmatiques et méthodologiques absolument indispensables au développement d’une orientation anticapitaliste au 21e siècle. Mais toute médaille à son revers. Chez Trotsky, la conscience écologique est au degré zéro. Dans le legs qu’il transmit à ses successeurs manquaient les quelques outils génialement précurseurs de l’écosocialisme, tels que Marx et Engels les avaient mis au point. Comble de l’ironie : de tous les dirigeants d’Octobre, le seul qui ait attaché une certaine importance au concept de régulation rationnelle du métabolisme social entre l’humanité et la nature fut le dirigeant de l’aile droite, le théoricien de l’enrichissement des koulaks et du socialisme dans un seul pays, le marchepied de Staline : Boukharine. Cela ne suffit pas à faire de lui un théoricien écosocialiste, loin de là (nous y reviendrons), mais c’est un fait, et ce fait n’a pu que contribuer à expliquer que les marxistes révolutionnaires d’après-guerre aient perdu le fil de « l’écologie de Marx ».

Daniel Tanuro


P.-S.

* Paru sur le site de la LCR (Belgique) :
http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=1739:ecologien-le-lourd-heritage-de-leon-trotsky&option=com_content&Itemid=53

Notes

[3F. Engels, La dialectique de la nature, Paris, Editions Sociales, 1968, pp. 180-181.

[4Léon Trotsky, Littérature et Révolution.

[5Léon Trotsky, Culture and Socialism, 1927 (notre traduction).

[6Douglas R. Weiner, Models of nature. Ecology, Conservation and Cultural Revolution in Soviet Russia.

[7Karl MARX, Lettre à Engels du 7 juillet 1866.

[8F. Engels, Anti-Dühring, pp.136-137.

[9Lénine, Matérialisme et Empiriocriticisme, p. 147.

[10L. Trotsky, Mendeleiev et le marxisme, discours au congrès Mendeleïev, 17 septembre 1925, Marxists Internet Archive.

[11Marx, Le Capital, I, Chap XXVIII, Garnier Flammarion 1969 p.546 — nous soulignons.

[12L. Trotsky, Culture et Socialisme, op. cit. Marxists Internet Archive (nouis soulignons).

[13Dans le domaine clé de l’énergie, par exemple, dès la deuxième moitié du 19e siècle, certains ingénieurs plaidaient pour que le soleil remplace le charbon comme source. Ce n’étaient pas que des idées en l’air : des machines solaires performantes furent effectivement mises au point dans toute une série de domaines d’application. Si cette filière énergétique avait décollé, elle aurait changé la face du monde. Mais elle ne décolla point, non pas pour des raisons techniques, et même pas toujours pour des raisons d’efficience-coût, mais principalement parce que les monopoles du charbon avaient déjà le pouvoir de verrouiller l’innovation, afin de maintenir leurs surprofits (cf. D. Tanuro, L’impossible capitalisme vert).

[14Marx, Engels, L’Idéologie allemande, Marxists Internet Archive.

[15L. Trotsky, Culture et socialisme, op. cit.

[16L. Trotsky, If America Should Go Communist, Marxists Internet Archive (notre traduction).

[17L. Trotsky, Radio, science, technique et société, 1926 Marxists Internet Archive (notre traduction).

[18Lénine, La question agraire et les critiques de Marx, chapitre IV, Marxists Internet Archive.

[19Boukharine, La théorie du matérialisme historique. Manuel de sociologie marxiste, ed. Anthropos, Paris, 1967. La version anglaise (Historical Materialism. A System of Sociology) est consultable sur //www.marxists.org/archive/bukharin/library.htm

[20Kautsky, La Question agraire, réédition fac similé Maspéro, Paris 1970.

[21Cité par M. Liebmann, Entre histoire et politique. Dix portraits. ed. Aden , Bruxelles 2006.

[22L. Trotsky, Theses on Industry, Marxists Internet Archive.

[23Il est frappant que la plupart des textes où Trotsky s’exprime sur la nature ont pour sujet principal la culture. En fait, mais ceci dépasse à la fois les limites de cet article et les compétences de son auteur, sa manière d’appréhender la nature est très étroitement liée à ses conceptions sur l’art. Cela apparaît notamment dans son évocation lyrique de la centrale thermique de Chatoura comme un objet d’art (a thing of beauty).