Dinshwaï, 1906 – la lutte toujours recommencée des paysans égyptiens

Bras droit de M. Oussama Ben Laden, le Dr Ayman Al-Zawahiri se félicitait, le 16 novembre 2005, de l’attentat du 7 juillet à Londres. Le Royaume-Uni, dénonçait-il, est un des pires ennemis de l’islam, responsable de la mort de dizaines de milliers de musulmans à travers l’histoire, de la Palestine à l’Afghanistan, de Delhi à Dinshwaï. Le nom de ce village égyptien a dû sembler bien mystérieux au public occidental. En revanche, l’évocation de Dinshwaï rencontra un écho dans la mémoire de millions d’autres personnes. Le président Gamal Abdel Nasser lui-même l’avait évoqué lors de son discours historique annonçant la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, le 26 juillet 1956.

Le 13 juin 1906, un petit groupe de soldats britanniques chassant le pigeon dans la campagne égyptienne eut une altercation avec des paysans du village de Dinshwaï, dans le Delta. Un officier mourut. Proconsul britannique en Egypte – le pays était sous le contrôle direct de Londres depuis 1882 –, lord Cromer réunit une cour militaire pour faire un exemple : il annonça à l’avance qu’elle prononcerait des peines de mort. Quatre paysans furent condamnés à la pendaison et certains furent fouettés, devant leurs familles. D’autres furent envoyés dans des bagnes.

Ces jugements iniques soulevèrent une énorme indignation en Egypte et furent le point de départ de la renaissance du mouvement national après plus de vingt années de léthargie. Ahmed Chawqi, qui sera plus tard sacré « prince des poètes », écrivit des vers pleins de rage, et Moustapha Kemal, éditeur du Liwaa, journal jusque-là de faible audience, réussit à mobiliser l’opinion et à créer le premier grand parti nationaliste.

Pendant ce temps, à Londres, lord Cromer recevait... l’ordre du Mérite. Pourtant, très vite, une partie de l’opinion, de la presse et des députés émirent des doutes sur les mesures prises. Dès le 21 juin 1906, The Guardian Mail protesta contre les projets de condamnation. L’écrivain Bernard Shaw aussi. Wilfrid Scawen Blunt, un Britannique qui connaissait bien le monde musulman et la plupart de ses intellectuels, pouvait écrire dans son journal, le 24 décembre 1907, après l’annonce de la libération de tous les prisonniers de Dinshwaï : « L’épisode est donc terminé, mais il a plus fait pour ébranler l’Empire britannique d’Orient que n’importe quel autre événement de ces dernières années. Il a permis d’en finir avec Cromer [qui dut abandonner ses fonctions]. (...) Son écho s’est répercuté à travers l’Inde, la Perse et l’Asie. L’Egypte a été secouée de sa longue apathie et elle a été la source d’un nouveau nationalisme [1]. »

Alain Gresh


P.-S.

* Paru dans Le Monde diplomatique, Édition imprimée — octobre 2007 — Page 10.

Notes

[1Wilfrid Scawen Blunt, My Diaries, Part Two : 1900 to 1914, Martin Secker, Londres, 1920, p. 198.

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