Egypte : création d’un front socialiste 
12 mai 2011
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Après des années d’activités clandestines, la gauche en Égypte s’est rassemblée dans un Front unique pour agir afin que la révolution de justice sociale prenne tout son sens.

Pendant des décennies, le mot « socialisme » a suscité du scepticisme en Égypte. Après plus de quinze ans de pouvoir de Gamal Abdel Nasser, la doctrine autrefois prisée qui fut adoptée par le parti unique régnant jusqu’au début des années soixante-dix est vue par beaucoup comme la cause de l’infortune de l’Égypte dans les décennies qui suivirent. Mais, maintenant que le socialisme arabe de Nasser n’existe plus, ses adhérents, enhardis par la révolution, tentent de se frayer un chemin pour leur retour sur la scène politique.

Il y a quelques jours, cinq groupes socialistes et partis nouvellement créés se sont unis pour former un « Front socialiste ». Selon Yehia Fekry, l’un des fondateurs du parti Alliance démocratique populaire, le Front a pour objectif d’organiser les activités des différents groupes socialistes déjà à l’œuvre sur le terrain, avant et depuis la Révolution du 25 janvier, pour créer une force de gauche plus décisive. L’intention est de rendre une telle entité attractive pour les personnes qui déjà ont sympathisé avec la politique et les idées de gauche, mais qui ne s’identifient comme étant de gauche.

« Tout le monde est dans la rue », dit Fekry, « la question maintenant est de savoir qui va gagner les cœurs et les esprits des masses. La gauche a pour cela une opportunité exceptionnelle car l’une des principales exigences de la révolution, c’est la justice sociale, et l’une de ses principales forces, ce sont les travailleurs. Serons-nous en mesure d’y parvenir ? Cela reste à voir. »

Le nouveau front comprend :

  • le Parti de l’Alliance démocratique populaire, au sein duquel des membres de nombreuses organisations de gauche se sont retrouvés pour former un seul parti de gauche. Il s’agit principalement d’anciens membres du Parti Tagammu (le seul parti officiel de gauche dans l’Égypte de Moubarak) qui l’avaient quitté pour rejoindre plus tard l’Alliance après rupture sur la position du parti pour les élections parlementaires de novembre ;
  • le Parti socialiste égyptien dont les membres comptent un certain nombre de personnalités de premier plan de la politique égyptienne depuis les années soixante-dix ;
  • le Parti communiste égyptien qui, autrefois était organisé, mobilisé et militait au sein du Parti Tagammu, puisque considéré comme illégal jusqu’à la chute de Moubarak ;
  • le Parti démocratique des travailleurs, le premier parti de travailleurs en Égypte créé par des militants travailleurs et travailleurs sociaux ;
  • les Socialistes révolutionnaires, un groupe de socialistes internationaux qui milita pendant des années sous la tutelle du Centre d’Études socialistes.

Le besoin d’une alternative de gauche selon de nombreux militants de gauche est devenu une exigence très importante, même avant le 25 Janvier. « Partout où le système capitaliste existe, les gens ont besoin d’un parti de gauche » dit Gamal Abdel Fattah, militant socialiste qui a bien accueilli cette étape de la formation d’un Front uni de la gauche. « Mais maintenant, un tel parti revêt une grande importance car tous ceux qui ont fait la révolution (les travailleurs et les pauvres) ne sont pas encore au pouvoir et leurs intérêts ne sont pas encore vraiment représentés. » Mais comme beaucoup d’autres, Fattah se souvient que d’autres tentatives de créer un front uni pour la gauche échouèrent.

En 2006, différents groupes de gauche essayèrent de former ce qu’on appela l’Alliance socialiste. Cela visait à créer une alternative de gauche pour œuvrer sur le terrain, surtout avec la nouvelle vague d’actions revendicatives qui émergeaient à l’époque. Pourtant, l’Alliance fut à peine annoncée que les divergences entre ses membres paralysèrent toute coordination sur le terrain.

« Nous avons tous une expérience négative avec une tentative de créer un mouvement uni de la gauche », dit Aida Seif, éminente militante des droits de l’homme, et co-fondatrice du Parti des travailleurs. « Mais le moment actuel est différent de tous ceux que nous avons traversés jusqu’à maintenant. Nous sommes en révolution, et chacune et chacun d’entre nous veut en tirer le meilleur parti ».

Seif croit que les exigences sont plus claires que jamais, et que toute mobilisation qui repose sur ces exigences réussira à attirer la population vers un programme de gauche. « Toutes les tendances politiques parlent de justice sociale, mais c’est cette justice-là qui compte véritablement » dit-elle. « La plupart des nouveaux partis (aujourd’hui) et des syndicats sous contrôle de l’État se sont lancés dans la défense du capitalisme égyptien. Je ne comprends pas pourquoi les gens prennent l’économie de marché pour acquise après tout ce que les travailleurs ont souffert les décennies passées. »

Pour Seif, le principal devoir pour la gauche, dans l’immédiat, est d’aider à la mobilisation des classes laborieuses (et pour elle, cela regroupe tous les travailleurs, les cols bleus comme les cols blancs) pour qu’elles défendent leurs droits. D’autres objectifs sont également cités dans la première déclaration du Front socialiste, notamment le droit à l’égalité pour tous les citoyens et le droit à un État démocratique.

Mais considérant que les partis qui participent à l’action du nouveau Front partagent des programmes similaires, beaucoup se demandent pourquoi la gauche n’a pas un seul parti ?

« Toute l’idée de l’Alliance populaire est de créer un seul parti pour la gauche » dit Fekry. En dépit de bien des efforts pour y parvenir, explique-t-il, d’autres partis n’ont pas accueilli favorablement cette idée de fusion, « aussi nous avons convenu que nous allions essayer de créer une entité d’union, à travers laquelle nous pourrions nous coordonner et travailler ensemble. »

Le Parti socialiste est l’un de ceux qui n’ont pas aimé cette idée de fusion. Ahmed Bahaa Shaaban, l’un des fondateurs du parti, pense qu’il est trop tôt pour que les militants de gauche s’engagent dans un débat sur un programme unifié. « Tous les partis doivent s’élaborer un programme concret et ensuite, nous pourrons engager des discussions sur l’unité, mais jusque-là, nous avons besoin d’un haut niveau de coordination entre nous tous, parce c’est la seule façon pour nous de pouvoir créer un pôle de gauche » dit Shaaban. « L’existence de quatre ou cinq partis de gauche dans un pays avec une population qui dépasse 85 millions ne signifie pas que la gauche a un problème d’union de ses forces. Regardez les libéraux, combien de partis ont-ils ? »

La gauche en Égypte a été une force sur le terrain dès le début du XXè siècle, mais depuis des décennies, les organisations de gauche ont dû militer clandestinement. Cela leur est reproché car elles n’ont pu recruter sur une grande échelle. Avec un mouvement de travailleurs qui prend de l’élan depuis 2006 et un terrain politique aujourd’hui ouvert à tous les groupes pour qu’ils s’organisent, le défi est aujourd’hui plus grand que jamais.

« Nous savons que parler d’une gauche unie peut être vu par beaucoup comme un coup de plus, surtout que les effectifs de chacune de ces organisations n’excèdent pas quelques centaines » dit Hesham Fouad, des Socialistes révolutionnaires. « Cependant, il se présente une énorme opportunité politique sur le terrain, et nous pouvons, avec une réelle organisation, être une vraie force avec des bases populaires profondes. »

Fouad, comme les autres socialistes, croit que la crise économique mondiale qui a éclaté en 2008 s’approfondit et que la colère devant le chômage, la pauvreté et la corruption va monter à cause de la richesse ostentatoire, très rapportée, d’une petite élite au pouvoir soutenue par un système politique impassible devant les besoins fondamentaux de la majorité de la population. « Les gens pensent maintenant que c’est tout le système qui doit être changé, ce qu’il nous faut, en tant que gauche, c’est leur expliquer pourquoi il en est ainsi, et à partir de là, vers où ils peuvent aller. Mais après tout, c’est leur bataille et la gauche ne peut la gagner à leur place, même si elle prend tous les sièges au Parlement ».

Avec un sourire optimiste teinté de scepticisme, Abel Fattah dit : « Les gens disent que chaque fois que deux personnes de gauche se retrouvent ensemble dans la même pièce, elles finissent par être en désaccord sur quelque chose qui leur paraît très important. Mais nous ne pouvons plus nous permettre ce genre de chose. »

Dina Samak


* 12 mai 2011 - AhramOnline :
http://english.ahram.org.eg/NewsCon...

* Traduction : JPP.

Mis en ligne le 22 mai 2011
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