Dr. Strauss et Mr. Kahn
26 mai 2011
version imprimable Enregistrer au format PDF n°21800

DSK, « un homme des cavernes doublĂ© d’un crĂ©tin » [1] ? Les commentateurs n’en reviennent pas. Mais l’instant de stupeur passĂ©, le dĂ©sarroi ne fait qu’empirer. DSK Ă©tait l’homme de la situation, un hĂ©ros, un cadeau de la Providence ! Face Ă  une situation qui se dĂ©grade Ă  grande vitesse en Europe, ils le pleurent Ă  chaudes larmes.

Dans les colonnes du Monde, GĂ©rard Courtois, le cĹ“ur serrĂ©, Ă©voque « un vide difficile Ă  combler ». « De par son parcours, de par son action, mĂŞme contestĂ©e, au cĹ“ur de l’actuelle crise Ă©conomique et financière, il paraissait en mesure de rĂ©concilier la gauche et la mondialisation, d’expliquer aux français la place que le pays et l’Europe pouvait s’inventer dans le grand basculement du monde Ă  l’Ĺ“uvre depuis une dĂ©cennie. [...] On voit mal Ă  ce stade qui pourrait le supplĂ©er. » [2] L’Ă©conomiste en chef du Financial Times, Martin Wolf, n’est pas moins marri. « Dominique Strauss-Kahn a Ă©tĂ© l’homme qu’il fallait au poste qu’il fallait et au moment oĂą il le fallait. [...] M. Strauss-Kahn s’est rĂ©vĂ©lĂ© un dĂ©cideur audacieux, un politicien efficace et un Ă©conomiste compĂ©tent. Cette combinaison est extrĂŞmement rare. Il est probable qu’aucun des candidats envisagĂ©s aujourd’hui ne pourra faire un aussi bon travail que celui que M. Strauss-Kahn a accompli au plus fort de la crise financière mondiale puis de celle de la zone euro. » N’en jetez plus ! Certes, il s’apprĂŞtait Ă  dĂ©missionner du FMI pour briguer la prĂ©sidence de la RĂ©publique française, mais Wolf n’en continue pas moins de se tourmenter : «  s’il avait Ă©tĂ© Ă©lu, il aurait pu modifier la capacitĂ© de la zone euro Ă  gĂ©rer sa crise interne actuelle. Il aurait mis dans cette tâche des capacitĂ©s dont manque le prĂ©sident Nicolas Sarkozy, au premier rang desquels le poids intellectuel ». Cruel....

Le New York Times vise plus juste. CalĂ© au-dessus d’un papier oĂą Krugman rappelle que la folie gouverne le monde, en s’appuyant sur l’exemple Ă©loquent de Jean-Claude Trichet, Routh Douthat imagine DSK : The Movie [3], une tragĂ©die dont DSK serait le hĂ©ros, mais dont le sujet vĂ©ritable serait l’effondrement de l’Union EuropĂ©enne. Le chef du FMI – sauveteur de la zone euro – et le prĂ©sidentiable – rempart contre Marine Le Pen et gage d’une gauche domestiquĂ©e – personnifient la fable selon laquelle la construction europĂ©enne procède de « la vision d’un continent sans frontières et sans divisions, supervisĂ© par une Ă©lite bienveillante et cosmopolite ». Lorsque, dĂ©bordĂ© par sa libido, le personnage Ă©clate en plein vol, l’image de l’homme affable s’efface derrière la figure du prĂ©dateur sexiste. Aucun scĂ©nariste n’aurait pu mieux suggĂ©rer que « les Eurocrates d’aujourd’hui sont une simple nouvelle version de la vieille aristocratie europĂ©enne – exerçant leur droit de cuissage dans des hĂ´tels de luxe en attendant de prendre leur avion en première classe pour Paris ».

En bref, la France, l’Europe et le FMI – donc le monde ! – seraient orphelins. Mais orphelins de quoi au juste ? D’un gestionnaire habile ? Dr. Strauss, comme Johann, qui, tout sourire, fait valser les dirigeants politiques de toute la planète et chavirer l’opinion française ? Ou Mr. Kahn, comme Gengis, dont la sauvagerie dĂ©borde des chambres d’hĂ´tel pour ravager l’Europe ? Les deux, mon capitaine ! L’enchanteur fait miroiter la possibilitĂ© d’une sortie de crise Ă  visage humain, tandis que le boucher taille dans la chair vive pour satisfaire aux exigences de la finance.

Pour ceux capables de regarder un film d’horreur sans plonger la tĂŞte sous les coussins, le bilan de DSK au FMI peut sembler en demi-teintes [4]. En 2007, il a pris la tĂŞte d’une institution en perte de vitesse, les pays Ă©mergents ayant profitĂ© de l’amĂ©lioration de leur situation Ă©conomique au cours de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente pour couper les ponts avec une organisation dont les diktats des annĂ©es 1980 et 1990 ne leur ont pas laissĂ© que de bons souvenirs. Conscient des nouveaux rapports de force internationaux, DSK a favorisĂ© une Ă©volution de la rĂ©partition des quote-parts entre les membres du Fonds pour faire un peu plus de place aux grands Ă©mergents, sans pour autant remettre en cause la domination europĂ©enne et Ă©tasunienne. Il a aussi contribuĂ© Ă  mettre en place des lignes de crĂ©dit auxquels ces pays peuvent avoir recours sans conditionnalitĂ©s.

Sur le plan de la doctrine, les arguments de fond justifiant les politiques, l’Ă©volution est sensible. Du bout des lèvres, les chercheurs du FMI ont rompu avec un dogme nĂ©olibĂ©ral en reconnaissant que, dans certaines circonstances, des mesures de contrĂ´le des capitaux dans les pays Ă©mergents peuvent ĂŞtre justifiĂ©es [5]. De la mĂŞme manière, il a Ă©tĂ© concĂ©dĂ© que les banques centrales avaient pu brider inutilement la croissance avec des cibles d’inflation trop faibles. Au printemps 2010, on a mĂŞme pu supputer une vĂ©ritable rĂ©orientation du FMI lorsque celui-ci s’est prononcĂ© dans un document remis au G20 en faveur d’une taxation sur les opĂ©rations financières qualifiĂ©e de « contribution juste et substantielle » [6]. Cette position bien armĂ©e s’appuyait sur des estimations de ce que les dĂ©lires du capital financier ont coĂ»tĂ© : « Nous avons essayĂ© de chiffrer le coĂ»t des aides publiques directes au secteur financier durant la rĂ©cente crise. RĂ©sultat : jusqu’à prĂ©sent, environ 2,7 % du PIB des pays avancĂ©s du G-20. Plus pour certains, moins pour d’autres — en particulier pour la plupart des pays Ă©mergents. C’est une somme considĂ©rable, mais au cours de la crise, les risques Ă©taient encore bien plus Ă©levĂ©s : les garanties et autres engagements conditionnels reprĂ©sentaient en moyenne près de 25 % du PIB des pays avancĂ©s du G-20. Et cela n’inclut pas le coĂ»t budgĂ©taire indirect de la rĂ©cession et (dans une moindre mesure) des mesures de relance — qui provoque une envolĂ©e de l’endettement public et, ce qui est sans doute bien pire que tout, une perte de production cumulĂ©e d’environ 27 % du PIB. ».

Ce glissement du positionnement du Fonds Ă©tait manifeste dans la bouche de DSK. Son dernier discours consacrĂ© au chĂ´mage et aux inĂ©galitĂ©s se terminait d’ailleurs ainsi : « Au final, l’emploi et l’Ă©quitĂ© sont les pierres angulaires de la stabilitĂ© Ă©conomique et de la prospĂ©ritĂ©, de la stabilitĂ© politique et de la paix. Cela touche au cĹ“ur du mandat du FMI et ces questions doivent ĂŞtre placĂ©es au centre de l’agenda politique. » [7]

Il y a lĂ  un peu plus que du baume pour bonnes âmes social-dĂ©mocrates. IdĂ©ologiquement, le nĂ©olibĂ©ralisme est dĂ©fait et Dr. Strauss affirmait Ă  juste titre que « le consensus de Washington relève dĂ©sormais du passĂ© ». La crise a jetĂ© dans les poubelles de l’histoire les balivernes sur l’efficience des marchĂ©s financiers. Mais avant mĂŞme cela, la doctrine Ă©tait hors-jeu. Avec le dĂ©sastre des transitions post-socialistes dans les pays de l’Est europĂ©en, la seconde dĂ©cennie perdue en AmĂ©rique latine ou encore l’inexorable en Afrique, les bons Ă©lèves des ajustements structurels se voyaient bien mal rĂ©compensĂ©s. Tandis qu’au mĂŞme moment, le soleil rouge d’un nouveau capitalisme puissamment dirigĂ© se levait sur l’orient.

HĂ©las, ce bon Dr Strauss, celui qui citait Keynes Ă  foison, celui pour qui il fallait que « la main passe – au moins dans une certaine mesure – du marchĂ© Ă  l’État » [8] a laissĂ© une dĂ©lĂ©gation de signature Ă  l’abominable Mr. Kahn. Le grand retour opĂ©rĂ© par le FMI Ă  la faveur de la crise l’a conduit Ă  imposer dans la plupart des cas des politiques pro-cycliques restrictives et violemment anti-sociales [9]. Ă€ la demande du gouvernement allemand, qui comptait sur son pouvoir disciplinaire, le FMI s’est engagĂ© dans la crise de la dette publique au sein de la zone euro. Entre un Jean-Claude Trichet Ă  la tĂŞte de la BCE obsĂ©dĂ© par l’idĂ©e de ne rien faire payer aux banques et une Angela Merkel bien dĂ©cidĂ©e Ă  ne consentir aucun transfert de l’Allemagne aux pays de la pĂ©riphĂ©rie europĂ©enne, il n’est pas sĂ»r que DSK ait Ă©tĂ© l’artisan le plus acharnĂ© des politiques sauvages d’austĂ©ritĂ©. Il n’en a pas moins contribuĂ© Ă  Ă©crire une nouvelle page dans le livre des crimes Ă©conomiques dont le FMI est comptable. Ceux-ci, s’ils ne sont malheureusement pas sanctionnĂ©s par une juridiction quelconque, n’en sont pas moins bien Ă©tablis. Un exemple est frappant : des chercheurs ont pu isoler l’impact sur la mortalitĂ© des privatisations en Russie dans les annĂ©es 1990 et Ă©valuer qu’elles ont conduit Ă  la mort prĂ©maturĂ©e d’1 million de personnes [10]. Concernant l’action du FMI au cours de cette crise, il est encore trop tĂ´t pour Ă©tablir un bilan humain et sanitaire des coupes claires dans les services publics, des privatisations Ă  la pelle et de la brusque dĂ©gradation des standards sociaux imposĂ©s ou encouragĂ©s dans des pays tels que la Lettonie, l’Irlande, l’Islande, la Grande-Bretagne, l’Espagne ou le Portugal [11]. Il sera Ă  coup sĂ»r important, tant ces politiques brutales malmènent de mille façons le bien-ĂŞtre des populations.

Politiquement le bilan est aussi dĂ©sastreux pour la gauche et marque une nouvelle Ă©tape dans la dĂ©rive de la social-dĂ©mocratie. En connaisseur, le secrĂ©taire d’État aux Affaires europĂ©ennes Pierre Lellouche, avait relevĂ© que DSK « est un grand bourgeois, qui vit la mondialisation des gens en gĂ©nĂ©ral très riches et des grands chefs d’entreprise » et qui par consĂ©quent « pourrait ĂŞtre un parfait candidat de droite » [12]. Mais, rĂ©vĂ©lant encore mieux la confusion politique qui règne au PS, celui-ci s’Ă©tait fait Ă  l’idĂ©e – parfois mĂŞme avec enthousiasme ! – qu’un des principaux responsables de la plus massive vague d’accumulation par dĂ©possession des temps modernes puisse incarner une option politique de gauche Ă  la prĂ©sidentielle. La triste rĂ©alitĂ©, il est vrai, est que leurs camarades espagnols et grecs sont en première ligne pour faire le sale boulot qu’exige la finance internationale. C’est en suivant une telle logique de gestion sĂ©rieuse des affaires du capital que Martine Aubry a pu se ranger derrière la candidature de Christine Lagarde. Bel exemple de double standard d’ailleurs [13] : l’argument avancĂ© est que le FMI prĂŞte aujourd’hui massivement Ă  l’Europe et que, par consĂ©quent, un-e EuropĂ©en-ne sera mieux Ă  mĂŞme de cerner les problèmes ; pourtant, jamais une telle logique ne fut envisagĂ©e quand les pays d’Afrique et d’AmĂ©rique latine eurent massivement recours au Fond dans les annĂ©es 1980 et 1990, ni lorsque ce fut le tour des pays asiatiques au lendemain de la crise de 1997... Il n’empĂŞche, si Lagarde finit par arracher le poste, c’est sans doute le dernier tour de piste Ă  la tĂŞte de cette institution pour une rĂ©gion dont les valseurs effarĂ©s voient le sol se dĂ©rober sous leurs pieds.

La parabole du Dr. Strauss et de Mr. Kahn nous conte une bien triste histoire. Celle de la social-dĂ©mocratie europĂ©enne de notre temps. CoupĂ©e socialement des aspirations populaires, elle conserve, dans certains discours, comme une rĂ©miniscence de son passĂ© Ă  gauche. Mais, incapable d’assumer l’Ă©preuve de force avec la puissance du capital coalisĂ© dans la finance, lorsqu’elle est aux affaires, elle passe de l’autre cĂ´tĂ© du manche.

CĂ©dric Durand


Notes

* Mis en ligne sur le site de ContreTemps le 26/05/2011 - 14:46.

Mis en ligne le 3 juin 2011
   Cliquer sur la flèche pour remonter en haut de la page