Conservatismes et résistances des femmes : l’autonomie des femmes en question

Nous reproduisons de larges extraits de
l’introduction du livre dirigé par Josette Trat,
Diane Lamoureux et Roland Pfefferkorn,
L’Autonomie des femmes en question, qui
paraît ce mois à Paris [1]. Il vise à faire le point
sur l’offensive en cours contre les femmes et
sur les résistances qu’elle suscite. Les
contributions rassemblées permettent à un
public de non-spécialistes de prendre
connaissance de l’évolution de la situation
des femmes, de l’état des rapports de forces
entre conservateurs et féministes dans
diverses sociétés sur deux continents :
l’Amérique (du Nord et du Sud) et l’Europe
(de l’Est et de l’Ouest), dans leur diversité [2]. [Présentation de la rédaction de « solidaritéS »].


Dans la foulée des « révolutions conservatrices » de
Reagan et de Thatcher au cours des années 1980, on
a parlé à la fois de backlash antiféministe et de
postféminisme. Ces deux énoncés mettaient l’accent
sur deux phénomènes différents qui pourtant
concouraient à dégrader la situation des femmes
dans les pays capitalistes avancés.

En 1991, lorsque Susan Faludi insiste sur la notion de
backlash [3], elle fait référence à une attaque en règle
contre le féminisme qui prend les formes suivantes :
une objectivation des femmes en fonction des fantasmes
masculins ; une remise en cause des gains
féministes des décennies précédentes au nom du
dualisme sexuel, de la complémentarité et de la hiérarchie
entre les sexes ; une offensive idéologique
orchestrée par la droite conservatrice et les intégrismes
religieux qui met l’accent sur les valeurs familiales ;
une remise en cause de l’autonomie matérielle
et de la liberté reproductive des femmes.

Le postféminisme quant à lui insiste sur le fait que
le féminisme n’a plus sa raison d’être et que la
poursuite du mouvement ne pourrait que faire naître
une « guerre des sexes », préjudiciable autant
aux femmes qu’aux hommes, du moins dans une
logique hétérosexiste. Pour les postféministes,
l’égalité entre les sexes est désormais un fait
accompli : études, travail, reproduction, sexualité,
les luttes féministes ont porté leur fruit et les inégalités
statistiques que l’on peut encore constater
entre les hommes et les femmes sont appelées à
disparaître sous l’effet de l’évolution « naturelle »
des sociétés occidentales.

Faludi avait bien vu que les deux mouvements se
rejoignaient. Pour elle, le backlash antiféministe ne
vient pas du fait que l’égalité entre les hommes et
les femmes aurait été réalisée, mais plutôt du fait
que cet objectif pourrait être atteint. En somme le
backlash relève d’une logique de « guerre préventive ». Certes, la situation des femmes, sous l’effet
des luttes féministes des années 1960 et 1970, s’est
profondément transformée dans les pays d’Europe
et d’Amérique du Nord : liberté reproductive, autonomie
personnelle, réussites scolaires et accès au
marché du travail sont à mettre au compte des
acquis du féminisme. Mais ces transformations
n’ont pas produit les résultats escomptés, ni en ce
qui concerne l’égalité entre les femmes et les hommes,
ni en ce qui concerne la liberté des femmes.

Durant la même période, la chute des régimes de type
soviétique en Europe centrale et orientale et le
démantèlement de l’URSS allaient entraîner une
remise en cause importante de l’idée d’égalité dans
ces régions, y compris celle de l’égalité entre les hommes
et les femmes. Certes, là aussi l’égalité était plus
un mythe et un instrument de propagande qu’une réalité.
Il n’en demeure pas moins que les années 1990 ont
été marquées par une offensive idéologique pour
réduire les femmes à leur fonction maternelle, par un
chômage massif dont les femmes ont fait les frais, par
une réduction draconienne des services publics - dont
les services de garde des jeunes enfants -, par un repli
sur la sphère privée, par le développement de nationalismes
machistes et par une influence idéologique et
politique croissante des Eglises.

Bref, l’époque n’était guère à la fête, même si la
vague de consolidation démocratique dans le sud de
l’Europe (chute des dictatures en Espagne, au Portugal
et en Grèce) entamée à la fin des années 1970 et dans
les pays du cône sud de l’Amérique latine (Brésil,
Argentine, Chili) dans la décennie suivante, a ouvert
un espace politique pour un mouvement féministe qui
a su se développer et enregistrer des gains importants.
Les « Mères de la Place de Mai » ont joué un rôle important
dans la chute de la dictature argentine. Plus largement,
les mouvements de femmes ont largement
contribué à mettre en cause les pouvoirs responsables
des atteintes aux droits humains.

 Le rôle ambigu des institutions

Dans les années 1970, l’Organisation des Nations unies
(ONU) avait un peu surpris en prenant l’initiative,
suite aux pressions des Organisations non gouvernementales
(ONG) féministes occidentales, d’une
« année » et puis d’une « décennie » de « la » femme. Si,
dans un premier temps, cette prise de position a
contribué à donner une crédibilité aux revendications
féministes et à favoriser leur développement ailleurs
que dans les pays capitalistes avancés, les réseaux
féministes internationaux ne se sont pas développés
sans heurts [4]. Il n’en reste pas moins que les forums des
ONG, en marge des conférences de l’ONU, ont constitué
des occasions importantes d’internationalisation
des luttes féministes et d’échanges d’expériences
entre les femmes des divers continents.

Mais les progrès des féministes dans les institutions
internationales semblent suivre le mode du « un pas en
avant, deux pas en arrière ». Alors que la troisième
conférence de l’ONU à Nairobi (1985) permettait aux
féministes du Sud de prendre leur place et de préciser
leur agenda politique, que la conférence de Vienne sur
les droits humains reconnaissait cette évidence que
les droits des femmes sont des droits humains, la
conférence du Caire sur la population mettait en
lumière que les intégrismes religieux (toutes religions
confondues) entendaient bien se mobiliser contre la
liberté reproductive des femmes.

Un tournant se dessine lors de la conférence de Beijing
sur les femmes en 1995. Le langage devient plus policé
et l’on se contente de parler d’inégalités de genre. En
même temps, on se lance dans la logique du mainstreaming
[récupération par le discours dominant,
ndlr] des enjeux féministes qui n’est pas sans conséquence
sur les politiques suivies par les Etats.

En effet, plusieurs Etats, dans les années 1970, suite
au développement de la deuxième vague féministe et
aux pressions des organisations féminines plus traditionnelles,
avaient mis en place divers mécanismes
chargés soit d’enquêter sur la situation sociale des
femmes, soit de corriger les discriminations présentes
dans les lois, soit encore de suggérer des mesures en
faveur de l’égalité entre les sexes. C’est ainsi que la
plupart des Etats occidentaux ont réformé les lois du
mariage allant dans le sens d’une égalité entre les
conjoints (de sexe différent), ont rendu plus aisé l’accès
au divorce, ont modifié leur législation concernant
la contraception et l’avortement, ont instauré la
mixité scolaire là où elle n’existait pas et ont mis en
place divers mécanismes tendant à favoriser l’accès
des femmes au travail rémunéré.

Dans la foulée, on a vu se mettre en place des bureaux
des droits des femmes ou d’autres organismes du
même acabit qui fondaient leur existence sur le fait
qu’il existait une discrimination systémique à l’encontre
des femmes et que l’Etat avait la responsabilité de
faire en sorte de la corriger. Une telle interprétation
de la responsabilité effective des Etats dans la promotion
de l’égalité entre les sexes découle d’ailleurs de
la Déclaration universelle des Droits de l’Homme
adoptée par l’ONU en 1948 et sanctionnée par la plupart
des Etats membres de cette organisation.

C’est cela qui est remis en cause aujourd’hui, au nom
du postféminisme. Dans certains cas, les structures
étatiques ont tout simplement disparu. Dans d’autres,
les organismes de « droits des femmes » ont été transformés
en bureaux de l’égalité. A première vue, il
semble qu’il n’y a pas vraiment de différence puisque
les organismes de « droits des femmes » avaient la
charge de promouvoir l’égalité entre les femmes et les
hommes. Mais derrière ce changement de dénomination,
il y a des transformations essentielles : exit désormais
l’idée de la discrimination systémique à l’encontre
des femmes au profit du constat de l’inégalité
entre les sexes, ce qui fait que tantôt ce sont les femmes,
tantôt ce sont les hommes qui font face à des
situations d’inégalités, sans que la question des rapports
de pouvoir entre ces deux groupes sociaux soit
posée. (...)

Cette évolution n’est pas sans lien avec le développement
du néolibéralisme à l’échelle planétaire. Celuici
ne se limite pas à la mondialisation accrue et la
financiarisation de l’économie, la remise en cause des
lois protectrices du travail au nom de la flexibilité ou
l’exploitation d’une nouvelle main-d’œuvre, principalement
féminine dans un premier temps, dans les
maquiladoras ou autres zones économiques franches.

Il comporte aussi une vision du social qui se résume
bien dans cette boutade de Margaret Thatcher « there
is no such thing as society »
, ce qui signifie qu’on ne
prend pas en considération les rapports sociaux. Exit
donc les rapports sociaux de classe, de genre ou de
« race » au profit d’un monde où il n’y a que des individus,
dont certains sont certes mieux lotis que d’autres,
qui n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes pour
expliquer leurs malheurs ou leurs bonheurs.

 L’autonomie matérielle remise en cause

Un des principaux acquis de la deuxième vague féministe
a été de consacrer l’autonomie des femmes, tant
sur le plan matériel que personnel ou symbolique. « Une
femme sans homme c’est comme un poisson sans bicyclette
 » disait un slogan de l’époque dont le sens dépassait
largement le milieu lesbien. Il montrait aussi l’absurdité
de définir les femmes comme des êtres relatifs
qui ne prennent de sens que rapportés à d’autres êtres ;
c’est là le sens de la fameuse altérité dénoncée par
Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe.

En revendiquant l’accès à l’emploi rémunéré, aucune
femme ne cautionnait l’exploitation salariale ou la
double journée de travail. Ce dont il était question
d’abord et avant tout, c’est d’un accès individuel à
l’argent et aux couvertures sociales, gage de l’autonomie
personnelle dans une société marchande et dans
l’Etat-Providence. Les transformations du marché du
travail et des politiques publiques sous l’impact de la
mondialisation néolibérale viennent largement éroder
cette autonomie conquise souvent de haute lutte et
de fraîche date.

Dans le domaine de l’emploi, l’offensive néolibérale a
affecté les femmes de diverses façons, selon les diverses
zones économiques de la planète. Dans les pays de
l’ancien bloc soviétique, ce qui a prévalu, c’est un
chômage massif provoqué par le démantèlement des
structures étatiques et la disparition de la garantie
d’emploi (la fiction du plein emploi de l’ancien
régime). Dans les pays d’Europe et d’Amérique du
Nord, ce qui prévaut, c’est la précarisation, la flexibilisation
et le développement massif du temps partiel.

Les emplois en contrat à durée indéterminée (CDI)
sont en nette régression au profit d’emplois de plus en
plus précaires et atypiques. Par ailleurs, la régularité
de l’horaire de travail fait de plus en plus place à des
horaires à la carte, rendant encore plus périlleuse la
conciliation entre responsabilité parentale et emploi
rémunéré. Les emplois offrant des bons salaires et des
avantages sociaux intéressants se font de plus en plus
rares, remplacés par des « petits boulots » précaires
qui ne garantissent même pas de pouvoir échapper à
la pauvreté ou de pouvoir se loger convenablement.
Bref, l’emploi, quand il existe, est de moins en moins
gage d’autonomie financière.

Les femmes font également les frais de la remise en
cause de la fonction publique et de l’Etat social et ce,
à trois titres principalement. Comme travailleuses de
ces secteurs, elles font face à une dégradation de
leurs conditions de travail, quand ce n’est pas à la disparition
pure et simple de leur emploi sous l’effet de
la privatisation ou des mouvements de compression de
personnel. Comme bénéficiaires de certains programmes
sociaux, elles font également les frais de la disparition
ou de la détérioration de ces programmes ;
l’exemple le plus criant est probablement le remplacement
du welfare par le workfare [5] dans plusieurs
pays, mais on peut également mentionner la disparition
de certains services, comme les services de garde
des jeunes enfants dans les pays de type soviétique,
essentiels à la combinaison des responsabilités familiales
et de l’exercice d’un emploi rémunéré. Comme
substituts aux services publics, les femmes doivent
également assumer une part croissante des soins aux
personnes dépendantes (enfants, personnes âgées,
personnes handicapées, malades) du fait de la diminution
de l’offre de service étatique.

En outre, la mondialisation a considérablement développé
la mobilité internationale de la main-d’œuvre
domestique, principalement des femmes, qui se
retrouvent souvent à la merci de leur employeur,
lorsqu’elles ignorent la langue et la législation du travail
du pays d’accueil. Ce secteur d’emploi se situe
dans une zone grise de la migration internationale de
la main-d’œuvre, conjuguant les traits du salariat, du
trafic international des femmes, de la servitude et
quelquefois de l’esclavage sexuel.

 L’autonomie personnelle remise en cause

S’il n’est pas vraiment question de remettre en cause
le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes,
ni de l’égalité juridique des femmes mariées dans
les pays occidentaux, dans ce domaine des reculs sont
enregistrés à la marge. Le Traité constitutionnel européen
ne prévoyait pas de garantir le droit au divorce,
même s’il s’élevait contre les mariages forcés. (...)

Cependant, le droit à la contraception et à l’avortement,
élément décisif de l’autonomie personnelle des
femmes, dans la mesure où cela permet de dissocier
durablement « femmes » et « mères », est remis en
question dans nombre de pays, sous l’impact des droites
religieuses. En Irlande, au Portugal, en Pologne, au
Chili, au Mexique et en Espagne, l’Eglise catholique
mobilise contre la liberté d’avortement. Aux Etats-
Unis, les Eglises protestantes font de même et reçoivent
un soutien accru des autorités politiques fédérales
et locales. Des voix s’élèvent même contre le pouvoir
« indu » des femmes de contrôler leur fécondité et
arguent en faveur des droits des pères putatifs. (...) Mais la liberté d’avortement est toujours absente de la Charte européenne des droits.

Par ailleurs, dans beaucoup de pays, la législation
contient encore des dispositions qui font des femmes
d’éternelles mineures, ne pouvant se passer de la
tutelle d’un père, d’un mari ou d’un frère. Les mariages
forcés, la polygamie, la répudiation, les mutilations
sexuelles sont encore le lot de nombre de femmes. Dans certains pays, la liberté de déplacement
des femmes est entravée de toutes sortes de façons,
allant des contraintes vestimentaires à l’interdiction
de prendre le volant d’une automobile.

Dans plusieurs pays la possibilité pour les femmes
d’échapper à l’institution du mariage s’amenuise.
Ceci est lié aux mesures multiformes qui mettent en
cause directement l’autonomie financière des femmes
ou le service public dans le domaine des soins aux personnes.
Sans compter tous les pays où les protections
sociales minimales n’existent pas ou plus, l’Etat se
déchargeant sur l’aide internationale de sa mission
sociale. Dans tous les cas, c’est aux femmes qu’il
revient le plus souvent de remplir un rôle de soutien. Qui doit réduire ses heures de travail, parfois quitter
son emploi, pour prendre soin de ses vieux parents,
d’un enfant handicapé ou de jeunes enfants ?

Mais ceci est également lié à la transformation des programmes
de welfare en programmes de workfare, principalement
en Amérique du Nord, mais aussi de plus en
plus en Europe. Lorsque l’Etat ne propose plus des
emplois suffisamment payés pour que les intéressé-e-s
puissent penser échapper à la pauvreté, il n’a d’autre
ressource que de conseiller fortement à une mère
monoparentale de se trouver un conjoint qui puisse la
prendre en charge ainsi que ses enfants. Les législateurs
étasuniens ont même défendu la transformation du
welfare en workfare dans ce pays en se posant comme
les défenseurs des vraies valeurs familiales.

Les violences contre les femmes sont également un
phénomène de plus en plus remarqué. Difficile de dire
si c’est imputable à une augmentation de ces violences
proprement dites ou à une moins grande tolérance
à la fois personnelle et sociale qui fait que ces violences
sont nommées, comptabilisées et que, parfois,
elles donnent lieu à une poursuite au pénal de leurs
auteurs. Il n’en reste pas moins que l’ampleur du phénomène
est alarmante et témoigne de l’atmosphère
misogyne qui prévaut dans nombre de sociétés.

Quant aux politiques concernant les immigrant-e-s et
les réfugié-e-s, elles sont de plus en plus restrictives et
habituellement teintées de sexisme. La réunification
familiale est souvent interprétée comme la possibilité
pour un travailleur immigré de faire venir sa femme et
ses enfants, ce qui accentue leur dépendance par rapport
au mari et père, puisque très souvent leur possibilité
de séjour légal dans le pays d’immigration est liée
au maintien du lien avec le demandeur du regroupement
familial. Le statut de réfugié, dans la plupart des
pays, ne tient pas compte des violences contre les femmes
ou de la discrimination à l’égard des lesbiennes. Et
il aura fallu attendre la guerre en ex-Yougoslavie pour
que le viol puisse être reconnu comme crime de guerre,
alors que les témoignages écrits attestent qu’il se pratique
au moins depuis la guerre de Troie.

 Montée des nationalismes et des conservatismes religieux

En plus des remises en cause de l’autonomie acquise
de haute lutte par les femmes, il est à remarquer que
le développement des nationalismes de type xénophobe
a largement contribué à essayer de ramener les
femmes à un rôle purement privé de mères, quand ce
n’est pas de poules pondeuses de la nation. Le phénomène
a été particulièrement marqué en ex-
Yougoslavie mais il se fait sentir dans la plupart des
pays de l’ancien bloc soviétique.

Quant à la montée des conservatismes religieux,
elle a pour effet de vouloir maintenir les femmes
dans une position de sujétion et à l’intérieur d’une
stricte délimitation des rôles féminins et masculins.
Ces rôles sont définis comme complémentaires, ce
qui est fortement teinté d’hétérosexisme, et surtout
hiérarchisés. De plus, loi divine et loi naturelle
se confondent pour assigner les femmes au féminin
et les hommes au masculin.

Dans les pays de l’ancien bloc soviétique, la double
montée des nationalismes et des conservatismes
religieux a eu pour effet de cantonner les femmes
à un statut de « mère » et à rendre suspect celui de
« travailleuse ». Le retour en force de l’Eglise catholique
en Pologne s’est accompagné d’une campagne
de dénonciation de l’avortement et en faveur des
familles nombreuses. L’église orthodoxe en
Bulgarie, en Russie et en Roumanie a également
mené campagne pour la restauration de la famille
traditionnelle, entendre le retour au foyer des femmes
qui travaillaient à l’extérieur. Mais dans plusieurs
pays, c’est surtout le nationalisme qui a eu
une influence majeure en assignant aux femmes un
rôle dans la reproduction de la nation, gardiennes
de l’authenticité nationale et cibles privilégiées de
la haine de l’autre comme on a pu le voir dans les
guerres de l’ex-Yougoslavie alors que le viol des
femmes de la nation « ennemie » a été utilisé systématiquement
pour contrer l’authenticité de l’ennemi.

Aux Etats-Unis, la montée des conservatismes protestants
s’est accompagnée d’une levée de boucliers
contre l’avortement, la contraception, la
sexualité hors mariage et l’homosexualité6. Tout
cela au nom des valeurs familiales, c’est-à-dire de
l’image d’un père pourvoyeur, d’une mère nourricière
et de leur progéniture. L’avortement et la
contraception sont perçus comme des outils qui
contribuent à l’indifférenciation sexuelle, en ne
soumettant plus l’exercice de la sexualité féminine
à la crainte d’une grossesse non désirée, tandis que
l’homosexualité est perçue comme une dégradation
parce que « contre-nature ».

On retrouve un discours similaire dans la hiérarchie
catholique. En 2004, dans sa lettre sur les rapports
entre les hommes et les femmes le cardinal
Ratzinger, depuis monté en grade et devenu pape,
se basait à la fois sur un discours anthropologique
de l’invariant de la différenciation sexuelle pour
condamner le féminisme, à l’origine d’une « guerre
des sexes » et surtout l’homosexualité qui introduit
une indifférenciation sexuelle et qui s’avère donc
contre-nature. Lorsque le pape Paul VI a interdit
l’usage de la pilule contraceptive aux catholiques
et que le pape Jean-Paul II a préconisé l’abstinence
sexuelle comme moyen le plus sûr d’éviter les
maladies transmises sexuellement, l’Eglise catholique
a connu une désaffection importante, notamment
parmi les jeunes. Mais ces positions vaticanes
ont aussi conforté les courants intégristes catholiques
tels ceux présents dans l’organisation « provie » violemment hostile au droit à l’avortement.

Et d’un point de vue féministe, il importe de s’inquiéter
de la montée des courants traditionalistes
islamistes, tant dans les pays à majorité musulmane
que dans une partie de l’immigration de plusieurs
pays d’Europe. Le double standard sexuel qui en
résulte pour les filles et les garçons, les violences
éventuelles pour faire respecter ce double standard,
la dichotomie entre la « mère » et la « putain »,
comme seules façons de concevoir les femmes, qui
en résulte, tout cela contribue à enfermer les femmes
dans l’univers familial. (...)

On ne saurait non plus passer sous silence l’impunité
dont jouissent les meurtriers de femmes dans
plusieurs pays, que ce soit lors des crimes dits
« d’honneur » ou encore dans des situations comme
celle qui prévaut à Ciudad Juárez au Mexique, où
l’on peut parler de féminicide, i.e. d’une violence
de genre qui s’exerce principalement à l’égard de
femmes travaillant dans les maquiladoras de cette
zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
Comme quoi, les droits des femmes ne sont pas
encore tout à fait des droits humains...

 Le développement des résistances des femmes

Il faudrait cependant se garder de penser que les
femmes assistent passivement à toutes ces remises
en cause. Le féminisme, que l’on donnait parfois
pour mort à la fin des années 1980, a connu des
développements importants et a induit des changements
sociaux profonds partout sur la planète. La
mondialisation de l’offensive anti-femmes a permis
également la mondialisation des résistances,
comme en témoignent la Marche mondiale des femmes,
les luttes des femmes dans plusieurs pays tant
du Nord que du Sud, la participation des femmes
aux mouvements altermondialistes et la présence
des femmes qui ont aussi été à l’origine de certaines
transformations décisives dans le monde associatif
ou dans le monde syndical.

C’est d’ailleurs l’ampleur de ces résistances qui
permet de comprendre pourquoi l’offensive antiféministe
des dernières décennies n’a pas nécessairement
conduit à des reculs majeurs dans plusieurs
pays. C’est aussi ce qui a permis aux femmes
d’améliorer leur situation dans certains cas. (...) Les
femmes ont souvent joué un rôle de premier plan
dans les luttes syndicales pour la défense de l’emploi
et pour l’équité salariale, en plus de se battre
pour le maintien ou la création de services publics
de qualité dont elles ont besoin. Les luttes se sont
également développées sur la question des violences
et on a pu voir des avancées significatives sur
ces questions récemment en Espagne.

Enfin, la stabilisation de la forme démocratique
dans la plupart des pays d’Europe et d’Amérique a
favorisé l’émergence de mouvements pour l’égalité
des femmes dans la représentation politique. Un
des objectifs de ces mouvements, c’est la possibilité
d’utiliser l’appareil d’Etat pour réguler les rapports
sociaux de sexe et faire en sorte que l’Etat
promeuve l’égalité entre les sexes et mette en
place des programmes sociaux permettant d’y parvenir.

(...)

L’offensive antiféministe [en cours], confortée par
l’offensive néo-libérale et alimentée par les campagnes
menées par différents courants religieux (...)
parviendra-t-elle, ou non, à remettre en cause les
mutations profondes suscitées par la croissance
sans précédent (bien qu’inégale) de la scolarisation,
de la salarisation des femmes et du contrôle,
par elles-mêmes, de leurs maternité et sexualité,
tel est l’enjeu des confrontations sociales et politiques
contemporaines.

Notes

1. Antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe, sous ladirection de Josette Trat, Diane Lamoureux, Roland Pfefferkorn. aux
éditions L’Harmattan, Paris 2006, collection bibliothèque du féminisme.

2 Ont contribué à cet ouvrage : Marie-Jeanne Da Col Richert,
Jeanne Fagnani, Marie France Labrecque, Diane Lamoureux,
Roland Pfefferkorn, Maria-Lucia da Silveira, Sophie Stoffel,
Josette Trat, Katia Vladimirova, Monika Wator.

3 Faludi Susan (1993). [1991]. Backlash. Paris : Des femmes ;
première édition 1991, Crown Publishers, USA.

4 Druelle Annick (responsable du numéro) (2004).
Recherches féministes, vol. 17 n° 2, « Féminisme, mondialisation
et altermondialisation ».

5. NDLR : welfare, dénomination des prestations sociales traditionnelles ;
workfare, conditionnement de l’aide sociale à un comportement
défini par l’autorité. (cf. solidaritéS no 42, p.21)

6. Lundi 23 janvier à Washington, plusieurs dizaines de milliers
de manifestants contre le droit à l’avortement, ont
reçu le soutien du président Bush.

P.-S.

* Publié sous cette forme dans le Cahiers émancipationS n° 8, supplément du périodique suisse solidaritéS n°83 (28/02/2006).