Esclavage : Révolution en Haïti

La Journée de commémoration de l’esclavage, fixée au 10 mai, n’a pas permis cette année d’évoquer la révolte des esclaves haïtiens. En 1791, ceux-ci abolissent l’esclavage et créent la première République noire de l’histoire.

Le 10 mai, Journée officielle de commémoration de l’esclavage, a pu tourner à l’autocélébration de la République, autour notamment de la figure de Victor Schoelcher, qui a certes aboli l’esclavage en 1848, mais qui fut un fervent partisan de la colonisation. Jean-Claude Tchicaya, du collectif Devoirs de mémoire, invité sur France inter avec Joey Starr et Lilian Thuram, remarquait justement que personne ne connaît les noms des esclaves qui se sont révoltés. Pourtant, l’histoire de la colonie française de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, est riche d’enseignements : l’île a connu la seule révolte d’esclaves ayant permis directement l’abolition de l’esclavage [1]. Les anciens esclaves ont ainsi fondé la première République noire. C. L. R. James voyait dans les luttes de ceux qu’il avait appelés les « Jacobins noirs » les prémisses des luttes indépendantistes et anticoloniales en Afrique [2].

Saint-Domingue, en 1791, est une colonie française florissante, surnommée « perle des Antilles » grâce au commerce de la canne à sucre et du café. Cette île est la première où ont abordé les marins de Christophe Colomb. La population autochtone, les Caraïbes, a été quasiment exterminée. Les colons ont alors importé des esclaves noirs pour travailler les terres. À la fin du e siècle, les Français s’emparent de la partie occidentale de l’île, l’Est reste espagnol. La colonie connaît une forte croissance économique qui assure des profits juteux à la métropole. Grâce à un monopole du commerce avec l’île, elle revend les produits beaucoup plus chers en Europe. La population est partagée en trois catégories : 465 000 esclaves, 31 000 Blancs - grands et petits planteurs, soldats et pauvres attirés par l’espoir de riches - et 28 000 libres dits « de couleur », esclaves affranchis ou métis. Les Blancs, largement minoritaires, ne peuvent conserver leur hégémonie que par un contrôle fort sur la société. Les châtiments à l’encontre des esclaves qui se révoltent sont très durs, et une législation raciste exclut les gens de couleur libres, même les plus riches ou les plus cultivés, de la vie politique de l’île.

 Proie des Empires

En 1789, la Révolution française vient bouleverser cet ordre social fragile. Les troubles en métropole ne permettent pas de maintenir sur place des forces armées conséquentes. Au sein des élites de l’île, deux stratégies. Les colons blancs veulent profiter de la révolution pour accroître l’autonomie de l’île et fixer leurs propres lois. Ils craignent la propagation à Saint-Domingue des idéaux de la Révolution. Les libres de couleur veulent utiliser les idéaux égalitaires pour faire reconnaître leurs droits et l’égalité avec les Blancs. Ils ne sont pas pour autant favorables à l’abolition de l’esclavage. Le conflit entre ces élites tourne à l’affrontement armé. Les Blancs ne peuvent supporter de voir leurs avantages remis en cause et exécutent certains de leurs adversaires. Les libres de couleur lèvent alors des armées, s’appuyant parfois sur les esclaves.

L’irruption du peuple des esclaves vient modifier les coordonnées du conflit. Les esclaves, d’origines diverses, aux deux tiers nés en Afrique, au tiers créole, sont unis par une communauté de conditions de vie et d’intérêts. Ils sont soudés par la religion, seule forme d’organisation collective tolérée par les maîtres. La révolte des esclaves, facilitée par les troubles qui déchirent l’île, éclate en 1791, violente et meurtrière. Les humiliations engendrées par l’esclavage sont lavées par le feu et le sang : plantations brûlées, familles de planteurs massacrées. La répression, terrible, s’abat sur les 20 000 à 80 000 insurgés. Des négociations échouent du fait de l’intransigeance des colons blancs.

Sonthonnax et Polverel, les commissaires envoyés par la République, décident de miser sur les gens de couleur pour conserver la colonie. En mai 1792, l’égalité des gens de couleur est proclamée en France, par décret. Les esclaves insurgés, sommés de retourner dans les plantations, sont nombreux à refuser et constituent des zones autonomes. Certains se rallient au roi d’Espagne, comme Biassou et Jean-François, secondés par Toussaint Louverture. Ils utilisent la partie espagnole de l’île comme base arrière. L’île, riche et convoitée, devient un enjeu pour les Empires britannique et espagnol, qui ont déclaré la guerre à la République, d’autant que les Anglais sont appelés au secours par les colons français.

 République noire

La République, attaquée de toutes parts, ne peut envoyer de soldats. Les commissaires de la République doivent armer des troupes d’esclaves pour conserver le contrôle de l’île. Ils promettent, en échange, d’abolir l’esclavage. La mesure est immédiate et révolutionnaire : liberté et citoyenneté sont acquises d’un coup, quand bien des abolitionnistes prônaient une démarche par étapes. Les chefs des insurgés, notamment Toussaint Louverture, se rallient un à un à la République et parviennent à repousser les Britanniques. La détermination des esclaves a empêché les libres de couleur et la République de s’entendre sur leur dos pour maintenir l’esclavage. Toussaint Louverture, aidé de son lieutenant Dessalines, s’impose comme l’homme fort de l’île. Il utilise son autorité pour convaincre les anciens esclaves de rejoindre leurs plantations, d’y travailler comme salariés pour maintenir la puissance économique de l’île. Beaucoup d’esclaves, qui préféreraient cultiver à leur compte leurs propres parcelles, se sentent floués. Louverture, propriétaire lui-même de plantations, réprime les nouvelles révoltes qui éclatent. En 1800, après des luttes sanglantes avec d’autres chefs de la révolte, il parvient à contrôler l’île dans sa totalité et entre en conflit avec la métropole.

Il refuse le monopole du commerce imposé par la France, alors que Saint-Domingue aurait intérêt à faire jouer la concurrence britannique et américaine. Il proclame, en 1801, une Constitution qui est un pas vers l’indépendance. Elle se fonde sur le rejet de l’esclavage et de la discrimination raciale, le catholicisme - religion d’État -, l’obligation pour les anciens esclaves de se fixer sur une plantation. Une paix éphémère entre la France et l’Angleterre permet à Napoléon d’envoyer des troupes. Les autres puissances laissent faire, car l’exemple de Saint-Domingue est une menace pour toutes les colonies esclavagistes. La guerre est terrible, les troupes françaises décimées, une certaine racialisation du conflit inévitable. Les anciens esclaves se défendent avec une volonté farouche, d’autant que Napoléon rétablit l’esclavage en 1802. Toussaint Louverture est arrêté et déporté en France (où il meurt en 1803), mais Dessalines parvient à chasser les Français et à se rendre maître de l’île. En 1804, il proclame l’indépendance et Saint-Domingue devient Haïti.

Notes

1. Laurent Dubois, Les Vengeurs du Nouveau monde, histoire de la révolution haïtienne, 2005, Les Perséides.

2. C. L. R. James, The Black Jacobins, Toussaint Louverture and the San Domingo Révolution, 1989, Vintage.

P.-S.

* Paru dans « Rouge » n° 2159 du 18 mai 2006.