Histoire ouverte et dialectique du progrès chez Marx

Il manque à ce texte ses notes de référence. Nous espérons les introduire rapidement, ainsiq ue la référence de publication.

On a souvent presenté Marx comme un penseur prisonnier de l’idéologie du progrès du l9ème siècle. Cette accusation, sous cette forme générale, est inexacte. Il existe chez Marx une conception dialectique du progrès, qui prend en compte le coté sinistre de la modernité capitaliste - ce qui la distingue radicalement des visions naïves (Condorcet) ou apologétiques (Spencer) de la graduelle et irrésistible amélioration de la vie sociale grâce à la civilisation moderne. Cela dit, cette dialectique est incomplète, et n’échappe pas toujours à une certaine téléologie. En réalité, la pensée de Marx est traversée de tensions entrer deux conceptions différentes de la dialectique du progrès.

La première est une dialectique hégélienne, téléologique et fermée, tendencielement euro-centrique. Le but final, nécessaire et inévitable, légitime les « accidents historiques » comme moments du progrès en tant que spirale ascendente. La « ruse de la raison » - en fait une théodicée - permet d’expliquer et d’intégrer tout événement (même le pire) dans le mouvement irréversible vers la liberté.

Cette forme de dialectique close - par une fin déjà pré-déterminée - n’est pas absente de certains textes de Marx, qui semblent considérer le développement des forces productives - impulsé par les grandes métropoles européennes - comme identique au progrès, dans la mesure où il nous conduit nécéssairement au socialisme. Il suffit de penser à ses articles sur l’Inde en 1853. Contrairement aux apologistes du colonialisme, Marx n’occulte nullement les horreurs de la domination occidentale : « la misère infligée par les Anglais en Hindustan est essentiellement différente et d’une espèce infiniment plus intense que tout ce que l’Hindustan a pu souffrir avant ». Loin d’apporter un « progrès » social, la destruction capitaliste du tissu social traditionnel a aggravé les conditions de vie de la population. Cependant, en dernière analyse, malgré les crimes de l’Angleterre, celle-ci a été « un instrument inconscient de l’histoire » en introduisant les forces de production capitalistes en Inde et en provoquant une véritable révolution sociale dans l’état social (stagnant) de l’Asie.

Dans le deuxième article, « Les résultats futurs de la domination anglaise en Inde », Marx explicite sa démarche : la conquête anglaise de l’Inde révèle, dans sa forme la plus nue, « la profonde hypocrisie et la barbarie inhérente à la civilisation bourgeoise ». Cependant, l’Angleterre remplit une mission historique progressiste, dans la mesure où « l’industrie et le commerce bourgeois créent les conditions matérielles pour un monde nouveau », i.e. socialiste. La célèbre conclusion de ce texte résume parfaitement la grandeur et des limites de cette première forme de « dialectique du progrès » :

« Quand une grande révolution sociale aura maîtrisé les résultats de l’époque bourgeoise, la marché mondial et les pouvoirs productifs modernes, et les aura soumis aux contrôle commun des peuples les plus avancés, c’est alors seulement que le progrès humain cessera de ressembler à cette hideuse idole payenne qui ne buvait le nectar que dans les crânes des massacrés ».

Marx perçoit clairement la nature contradictoire du progrès capitaliste, et n’ignore nullement son côté sinistre, sa nature de Moloch exigeant des sacrifices humains ; mais il ne croit pas moins que le développement bourgeois des forces productives à l’échelle mondiale - promu par une puissances industrielle comme l’Angleterre - est, en dernière analyse, historiquement progressiste (i.e. bénéfique) dans la mesure où il prépare le chemin pour la « grande révolution sociale ».

Ce type de raisonnement téléologique et euro-centrique - qui n’est pas, loin s’en faut, le seul qu’on puisse trouver dans les écrits marxiens - a sans doute servi de base pour la doctrine dite « marxiste orthodoxe » de la Deuxième Internationale, avec sa conception déterministe du socialisme comme résultat inévitable du dévéloppement des forces productives (en contradiction croissante avec les rapports capitalistes de production). Il a aussi permis l’apparition de théories « marxistes » justifiant la nature « progressiste » de l’expansion coloniale ou impérialiste, depuis les partisans social-démocrates de la « colonisation ouvrière » jusqu’à la récente défense du rôle bénéfique de l’impérialisme par l’économiste anglais (se réclamant de Marx) Bill Warren. Enfin, il a pu être utilisé par le productivisme stalinien, qui faisait du « dévéloppement des forces productives » - plutôt que de la maîtrise démocratique de l’économie par les travailleurs - le critère de « construction du socialisme ».

La logique de cette vision de l’histoire peut se résumer par une épigramme ironique du grand historien marxiste anglais E.P. Thompson :

« Quel que soit le nombre de ceux que l’empereur a massacré
 »l’historien scientifique
« (tout en prenant note de la contradiction)
 »affirme que les forces productives ont augmenté"
.

Si cette philosophie « progressiste » à coloration déterministe et économiciste peut se référer à certains écrits de Marx, il n’existe pas moins chez lui une autre « dialectique du progrès », critique, non-téléologique et fondamentalement ouverte. Il s’agit de penser simultanément l’histoire comme progrès et comme catastrophe, sans privilégier un des aspects, puisque l’issue du processus historique n’est pas pré-déterminée. Un commentaire de Frederic Jameson sur le Manifeste Communiste, rend bien compte de cette demarche : « Marx nous exige, de façon puissante, de faire l’impossible, c’est-à-dire de penser ce développement [du capitalisme ML] positivement et négativement à la fois. Il s’agit d’une façon de penser qui serait capable de saisir les traits demonstrablement sinistres du capitalisme ainsi que son dynamisme extraordinaire et libérateur simultanément dans une seule pensée, et sans atténuer la force d’aucun des deux jugements. Nous sommes censés éléver notre esprit à un point à partir duquel il serait possible de comprendre que le capitalisme est en même temps la meilleure chose qui soit jamais arrivée l’espèce humaine et la pire ».

Cette dialectique est présente par exemple dans certains passages du Capital, où Marx constate que, dans le capitalisme, « chaque progrès économique est en même temps une calamité sociale » ; ou encore, lorsqu’il observe que la production capitaliste agresse aussi bien les êtres humains que la nature elle-même :

« Ainsi elle détruit et la santé physique de l’ouvrier urbain et la vie spirituelle du travailleur rural. Chaque pas vers le progrès de l’agriculture capitaliste, chaque gain de fertilité à court terme, constitue en même temps un progrès dans les ruines des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, les Etats Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ».

Dans le cadre de cette variante critique du matérialisme historique, en rupture avec la vision linéaire du progrès, la civilisation bourgeoise moderne apparaît, par rapport aux sociétés pré-capitalistes, à la fois comme un avancée et une régression. D’où l’interêt de Marx et d’Engels pour les travaux de Maurer ou Morgan sur des formes communautaires « primitives », depuis les tribus iroquoises jusqu’à la « Marche » germanique. L’idée que le communisme moderne retrouve quelques unes des qualités humaines du « communisme primitif » détruites par la civilisation fondée sur la propriété privée et l’Etat est un thème qui traverse plusieurs de leurs écrits.

Les derniers travaux de Marx sur la Russie sont une autre document capital de la « dialectique du progrès » non-linéaire, et dégagée de l’héritage euro-centrique. Dans sa célèbre réponse à Mikhailovsky (1877), il critique les tentatives de « métamorphoser mon esquisse historique de la génèse du capitalisme en Europe occidentale en une théorie historico-philosophique du développement général, imposé par le destin à tous les peuples, quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils sont placés ». Et dans les brouillons de lettre à Vera Zassoulitsch, Marx envisage la possibilité d’épargner à la Russie les tourments du capitalisme, dans la mesure où, grâce à une révolution russe, la commune rurale traditionnelle (obschtchina) pourrait être la base d’un développement spécifique vers le socialisme. Nous sommes ici aux antipodes du raisonnement évolutioniste et déterministe des articles sur l’Inde en 1853.

Il est d’ailleurs intéréssant d’observer que dans cette lettre, qui date de 1881, Marx revient sur la question de la colonisation anglaise : « Quant aux Indes orientales par exemple, tout le monde, sauf Sir H. Maine et d’autres gens de la même farine, n’est pas sans savoir que là-bas la suppression de la propriété commune du sol n’était qu’un acte de vandalisme anglais, poussant le peuple indigène non en avant, mais en arrière ». Ce jugement n’est pas strictement contradictoire avec celui de 1853, mais il met l’accent sur l’aspect socialement régressif de la modernisation capitaliste induite par le système colonial.

La question clé reste celle de l’ouverture du processus historique, dont les résultats ne sont pas déteminés d’avance par un vecteur de progrès irréversible (« le devéloppement des forces productives »). C’est elle qui permet de laisser en suspens la définition de la nature ultime du progrès capitaliste : le « pire » ou le « meilleur » dans l’histoire de l’humanité (pour reprendre la formule de F. Jameson), l’anti-chambre de la catastrophe ou celle de la « grande révolution sociale ». En d’autres termes : le développement historique doit être conçu comme un processus « plein d’embranchements et de bifurcations, de fourches et d’aiguillages ».

Il s’agit d’un problème qui est loin de trouver une réponse univoque chez Marx. Par exemple dans Le Capital on trouve cette formule célèbre : « La production capitaliste engendre à son tour, avec l’ineluctabilité d’un processus naturel, sa propre négation. C’est la négation de la négation ». Des expressions analogues figurent dans d’autres textes de Marx, de différentes époques. Ainsi, dans le Manifeste Communiste Marx et Engels écrivent : « La bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inéluctables ». Cependant, dans le même ouvrage il est clairement affimé qu’à chaque époque, la lutte des classes peut se terminer soit par une réstructuration révolutionnaire de la société, soit par la ruine commune des classes en conflit. Appliquée à la lutte de classes moderne, cela signifierait que la révolution socialiste n’est pas la seule possibilité : l’histoire reste ouverte, et son dévéloppement n’est pas décidé d’avance par les « lois immanentes du mode de production ».

Commentant ce genre de textes, Daniel Bensaïd souligne, avec raison, qu’on trouve chez Marx « une contradiction non résolue entre l’influence d’un modèle scientifique naturaliste ( »l’ineluctabilité d’un processus naturel« ) et la logique dialectique de l’histoire ouverte ».

Au vingtième siècle

Dans le marxisme du 20e siècle, c’est la première version de la théorie du progrès, déterministe et économiciste, qui a prédominé, aussi bien dans la Seconde Internationale que dans la Troisième (après 1924 en tout cas). Mais l’on trouve tout de même un courant « dissident », qui reprend et développe les intuitions de la « dialectique ouverte » esquissée par Marx.

Rosa Luxembourg a été la première a tirer, explicitement, des conclusions contemporaines à partir de l’hypothèse générale suggérée par le Manifeste : par sa formule célébre, socialisme ou barbarie, elle a rompu, de la façon la plus radicale, avec toute téléologie déterministe, en proclamant l’irréductible facteur de contingence du processus historique - ce qui rend possible une théorie de l’histoire qui reconnait enfin la place du facteur « subjectif ». La conscience des opprimés, leur organisation revolutionnaire et leur initiative politique ne sont plus simplement - comme chez les prétendus « marxistes orthodoxes » Kautsky et Plekhanov - des facteurs accélérant ou retardant le progrès historique, dont l’issue est déjà pré-déterminée par « la contradiction entre forces et rapports de production », mais des forces décisives pour l’issue de la crise capitaliste : vers l’émancipation sociale ou vers la la barbarie. Cette dernière expression ne désigne pas, chez Rosa Luxembourg, un impossible retour au passé, une « régression » à des étapes antérieures du développement social, mais plutôt une barbarie moderne, dont la Première Guerre Mondiale offrait un exemple à l’échelle planétaire (d’autres encore pires allaient s’ensuivre).

La pensée de Lénine et celle de Trotsky n’est pas tout à fait dégagées du lourd héritage du « progressisme » et du productivisme de la Seconde Internationale, mais sur un certain nombre de questions clés, ils contribuent de façon significative à une vision dialectique-critique du progrès. La théorie de l’impérialisme de Lénine envisage l’expansion mondiale du capitalisme non comme un processus bénéfique (« en dernière analyse ») de développement des forces productives, mais avant tout comme une intensification des formes les plus brutales de domination sur les pays coloniaux ou semi-coloniaux, et comme source de guerres (inter-impérialistes) de plus en plus meurtrières. Pour reprendre l’image de Marx dans l’article de 1853 sur l’Inde, la monstrueuse idole payenne continue à exiger des sacrifices humains illimités, mais pour Lénine elle ne peut plus être être perçue comme « instrument inconscient » du progrès.

Quant à la théorie de la révolution permanente de Trotsky, son grand apport c’est de rompre avec l’euro-centrisme, en cassant le lien mécanique entre niveau des forces productives et maturité révolutionnaire, et en proclamant sans hésitation le « privilège du retard » : loin de suivre une évolution linéaire - féodalisme, révolution bourgeoise, développement du capitalisme moderne, croissance-des-forces-productives-à un-degré-tel-qu’elles-ne peuvent-plus-être-contenues-par-les-rapports-de-production, révolution socialiste - le mouvement social-révolutionnaire tend à commencer dans les pays périphériques, moins développés et moins modernes.

Les travaux de Marx et d’Engels sur le « communisme primitif » ou la commune rurale traditionnelle n’ont pas trouvé un grand écho dans le marxisme européen, à l’exception de Rosa Luxembourg, qui leur a dédié la plus grande partie de son cours d’ Introduction à l’Economie Poitique. Elle avance dans ce texte deux thèses parfaitement hérétiques du point de vue de la doctrine évolutioniste du progrès : la période dominée par la propriété privée pourrait n’être qu’une parenthèse dans l’histoire de l’humanité, entre deux grandes époques communistes, celle du passé archaïque et celle du futur socialiste. Dans cet esprit, elle appelle de ses voeux à une alliance entre le prolétariat européen moderne et les peuples indigènes des pays coloniaux, c’est-à-dire entre le communisme moderne et l’archaïque contre leur ennemi commun, l’impérialisme.

Cependant, la tentative la plus importante de critique marxiste de l’idéologie du progrès est sans doute l’œuvre - tout à fait hétérodoxe - de Walter Benjamin. Il est peut-être le seul à se proposer explicitement le développement d’un matérialisme historique qui aurait radicalement aboli l’idée de progrès (cf. Livre des Passages Parisiens). Pour Benjamin, la révolution n’était pas « inévitable » et encore moins déterminée par le niveau des forces productives : au contraire, il la concevoit comme l’interruption d’un « progrès » catastrophique, dont l’index était le perfectionnement croissant des techniques militaires - c’est-à-dire, pour reprendre son image, comme extinction de la mèche avant que le feu de la technologie devenue incontrôlable ne provoque une explosion fatale pour la civilisation humaine (Sens Unique).

D’où son « pessimisme révolutionnaire », son appel angoissé en 1929 à une « organisation du pessimisme » par le mouvement communiste, puisque, selon sa formule ironique - et étrangement prémonitoire - « on ne peut faire une confiance illimitée qu’à l’I.G. Farben et au perfectionnement pacifique de la Luftwaffe » (Le surréalisme). Benjamin reconnait l’apport positif du développement des connaissances et des techniques, mais il refuse de le considérer, ipso facto, comme un progrès humain. Sans nier le potentiel émancipateur de la technologie moderne, il est préoccupé par sa maîtrise sociale, par le contrôle de la société sur ses rapports avec la nature. La société sans classes de l’avenir devra mettre fin non seulement à l’exploitation de l’homme sur l’homme mais aussi à celle de la nature, en remplaçant les formes destructrices de la technologie actuelle par une nouvelle modalité de travail.

Refusant une écriture de l’histoire en termes de progrès - que ce soit celui de la « civilisation » ou des « forces productives » - il se propose de l’interpréter du point de vue de ses victimes, des classes et peuples écrasés par le char triomphal des vainqueurs. Dans cette perspective, le progrès lui apparaît comme une tempête maléfique qui éloigne l’humanité du paradis originaire et qui a fait de l’histoire « une seule catastrophe qui continue a empiler ruine sur ruine ». La révolution n’est plus la locomotive de l’histoire mais plutôt l’humanité qui tire les freins d’urgence avant que le train ne tombe dans l’abîme (Thèses sur le concept d’histoire).

P.-S.

* Ce texte constitue . Critique Communiste.

* Michael Löwy est chercheur au CNRS - Paris.