Bolivie : « Il faut conquérir de nouveaux changements sociaux si l’on ne veut pas retomber dans ce que les mobilisations veulent changer »

 I – Bolivie : trois révolutions se superposent

La conquête du gouvernement par une rébellion ouvrière, paysanne et populaire massive, qui impose un Parlement à majorité indigène et un président (Evo Morales) uru-aymara – dont la langue maternelle est l’aymara – ne change pas le système social en vigueur dans le pays, ni l’insertion de celui-ci dans le marché capitaliste mondial, ni le caractère même de l’Etat.

Malgré toutes les conséquences importantes de cette rébellion sur les rapports de forces entre les classes et les secteurs sociaux – et donc sur le fonctionnement de l’Etat qui est lui-même l’expression de cette rébellion – cette dernière ne représente pourtant pas plus qu’un moment d’un processus dans lequel il faut conquérir tous les jours de nouveaux changements sociaux si l’on ne veut pas retomber dans ce que précisément les mobilisations veulent changer.

Rien n’est acquis une fois pour toutes, rien n’est fermement conquis et le processus révolutionnaire constitutif ne maintient pas toujours la même vigueur et la dynamique initiale, parce qu’inévitablement le capitalisme provoque la bureaucratisation des mouvements sociaux et de l’équipe qui gouverne, laquelle ne peut échapper aux dangers professionnels du pouvoir qu’en faisant un difficile effort d’autocritique et de rénovation culturelle.

Dans le cas de la Bolivie, ce sont trois révolutions qui se superposent et s’entremêlent. La première, que l’on peut qualifier de « décolonisatrice », se bat en faveur des droits des peuples autochtones, qui sont majoritaires, et pour l’égalité de ceux-ci avec les métis et les blancs. La seconde, démocratique et « anti-oligarchie », revendique la pleine jouissance des droits pour ceux qui sont majoritaires – droits qui sont encore monopolisés par une minorité ethnique et culturelle – et la création d’un Etat de droit. Et pour finir, une troisième révolution encore en germe, que l’on pourrait qualifier d’anticapitaliste, lutte pour un système social alternatif.

Cette révolution est présente dans l’histoire bolivienne à travers la généralisation du double pouvoir et du pouvoir populaire face au pouvoir de l’Etat, même quand celui-ci fonctionne avec un gouvernement amplement majoritaire, comme ce fut le cas du premier gouvernement du MNR (Mouvement nationaliste révolutionnaire avec sa « Révolution nationale bolivienne », en 1952) et est, aujourd’hui, le cas de celui d’Evo Morales.

La première de ces révolutions s’appuie sur la reconnaissance du fait que l’Etat est plurinational et qu’il faut établir constitutionnellement une discrimination positive en faveur des peuples autochtones, dont les langues, les cultures, les us et coutumes, la justice populaire et l’autonomie doivent coexister – dans toute leur diversité – avec la justice, la législation et l’appareil étatique capitaliste, qui se proclame républicain et considère comme universelles ses lois et institutions ; c’est cette coexistence que la révolution démocratique essaie d’imposer.

En raison de la subsistance de l’exploitation capitaliste des travailleurs et des travailleuses ainsi que des opprimé·e·s par le capital international et ses agents et complices plus ou moins importants, à tout moment réapparaissent les germes de la troisième révolution. Cette révolution anticapitaliste se joue sous les différentes formes des organes de pouvoir issus d’« en bas », qui surgissent en tant qu’Etat en création dans les conflits qui les conduisent à s’affronter au gouvernement de l’Etat central, qui lui est guidé par les nécessités du développement capitaliste et par les exigences de l’économie mondiale.

Le gouvernement est forcé d’exporter des minéraux et des produits agricoles primaires afin d’obtenir des devises pour le fonctionnement de l’Etat, la réduction de la misère et de l’ignorance comme la croissance économique du pays. Se maintient ainsi une politique néo-développementiste et « extractiviste » [allusion aux mines, pétrole, etc.] et une agriculture capitaliste d’exportation qui entre en contradiction avec la faim de terres pour l’agriculture paysanne de subsistance et la défense des forêts et des ressources naturelles (eau, bois, biodiversité). L’on considère, par exemple, qu’il est logique et légal que les quelques dirigeants d’une transnationales minière ou pétrolière détériorent gravement l’environnement de tous, mais pas que 10’000 indigènes, avec leur mode de vie non capitaliste, s’opposent au tracé d’une route internationale qui détruira leur territoire [1]. On crée ainsi une opposition entre ces indigènes et les joueurs de golf, les cocaleros, les petits commerçants, les fonctionnaires et les « classes moyennes » métisses ou indigènes des zones intégrées dans le capitalisme, alors qu’en réalité ce sont les entrepreneurs brésiliens qui sont les gagnants dans ce projet routier.

Ainsi, pour le gouvernement d’Aymaras et de métis intégrés, les Guaranis sont des « sauvages » qui doivent être ignorés ou réprimés ou, pire encore, ils sont considérés comme des arriérés qui se laissent toujours manipuler par les Etats-Unis ou les propriétaires terriens. C’est le prix à payer pour avoir théorisé, comme l’a fait le vice-président bolivien [Alvaro Garcia Linera], la formation d’un capitalisme andin, au sein duquel une bourgeoisie aymara naissante exploite de manière brutale la main-d’œuvre des communautés familiales qu’elle maintient dans une situation de semi-esclavage pour s’assurer les avantages d’une accumulation capitaliste primitive. Cela avec l’accord des dirigeants des mouvements sociaux (que représente le MAS). Ils remplacent, dans les faits, les ayllus [en langue quechua et ayamara « ayllu » signifie « communauté » de familles ayant la même origine, réelle ou fictive, dont le chef, sélectionné, s’occupe de la répartition des terres, des travaux collectifs, etc.] qui sont en état de désagrégation en raison de l’émigration et de l’urbanisation. Celui qui travaille à la construction d’un capitalisme national différent ferme la voie à une alternative au capitalisme et perpétue dans son pays la dépendance, l’exploitation, l’inégalité et le retard.

Il n’est pas possible de rayer de la carte les peuples autochtones de l’est du pays ni de créer pour eux une réserve naturelle dans une partie du TIPNIS [Territoire Indigène et Parc National Isiboro Sécure] où ils pourraient vivre, comme les éléphants et les rhinocéros du Kenya, dans une aire protégée. Il n’y a donc pas d’autre solution que de respecter la Constitution, d’accepter la volonté des peuples guaranis qui n’ont pas été consultés préalablement sur le tracé de la route et de modifier le tracé du projet pour préserver le TIPNIS. [1]

Une alternative aux contraintes économiques, politiques et idéologiques du capitalisme n’est pas possible sans la participation consciente et volontaire des indigènes et des indigènes-paysans. Ceux-ci doivent sentir qu’ils sont les protagonistes du changement et avancer sur cette voie avec une vision solidaire se situant à une échelle plus vaste que celui de leur propre territoire. Il s’agit de construire l’unité des autonomies et des diversités.

Guillermo Almeyra

[1] La route qui doit traverser le TIPNIS fait partie, en réalité, d’un vaste réseau de routes, de voies ferrées et d’infrastructures énergétiques qui a pour nom Iniciativa para la Integracion Sudamericana (IIRSA), projet dans lequel le Brésil, depuis l’an 2000, joue un rôle important ; mais dont la BID (Banque Interaméricaine de Développement) n’est pas absente ! (Ndr A l’Encontre)

* Article dans le quotidien mexicain La Jornada, le 16 octobre 2011.


 II - Bolivie : néo-développementisme et alternative au capitalisme

En Bolivie, les paysans-indigènes qui produisent pour leur propre consommation, mais en vendant leurs surplus (et qui peuvent produire soit individuellement, soit sous des formes communautaires variées), les journaliers ruraux et les petits éleveurs, les mineurs privés, les mineurs salariés, les salariés urbains qui travaillent dans des ateliers semi-artisanaux ou dans des usines, dans le petit commerce informel ou formel, dans les organismes étatiques ou dans des institutions privées, coexistent avec les indigènes de l’Oriente qui vivent en communautés autonomes liées à des cultures vivrières. Ils n’ont avec le marché que de très faibles relations, vendant parfois quelques produits, achetant quelques intrants et offrant à l’occasion leurs services pour un salaire [voir l’article publié sur ce site en date du 21 octobre 2011].

L’influence des idées et des valeurs capitalistes dominantes est, en général, plus grande dans les villes que dans les zones rurales, plus grande sur les hauts plateaux que dans la forêt orientale [départements du Beni, du Pando…], plus grande parmi les métis que parmi les indigènes, plus grande parmi les Aymaras de El Alto [ville en partie « auto-construite » qui surplombe la capitale et rassemble une population ayant quitté les zones rurales de hauts plateaux et des vallées] et de La Paz que parmi ceux qui vivent encore dans ce qui reste des communautés ayllus [voir article du 21 octobre 2011] proches de la frontière péruvienne.

Quant à elle, l’économie de la Bolivie est capitaliste, extractive [mines, pétrole, gaz], et dépend, comme tout le pays, des changements technologiques qui se succèdent dans le capitalisme international. Comme cela s’est concrétisé dans les cycles successifs de l’argent, de l’étain, avec aujourd’hui le pétrole et le gaz, le lithium et les terres rares [terme qui recoupe un groupe de métaux ayant des propriétés voisines, tel que le scandium], à quoi il faut ajouter le soja.

Le capital financier international dirige cette économie en étant imbriqué avec la grande bourgeoisie bolivienne, surtout celle de l’Oriente [Santa Cruz, avant tout]. L’Etat, lui, qui est extrêmement faible, se confronte à la multitude des autres pouvoirs embryonnaires, que ce soit dans les conflits avec les ouvriers et les paysans-indigènes qui le défient pour des motifs « corporatistes », que ce soit dans les luttes contre les tentatives réactionnaires des secteurs capitalistes locaux (grands propriétaires fonciers et industriels) de se procurer une autonomie régionale semi-séparatiste.

Comme en Bolivie, traditionnellement, les charges publiques s’achetaient, le gouvernement doit, d’une part, combattre la tendance à l’usage privé des fonds publics, à la corruption, à la jouissance de prébendes, et au caudillisme. En même temps, il doit réduire le régionalisme, la vision provincialiste et corporatiste qui place les intérêts de chaque secteur professionnel ou partie, au-dessus de ceux de l’ensemble des exploité·e·s et opprimé·e·s. La fragilité de l’Etat et la pénurie de cadres formés au service du gouvernement conduisent ce dernier, d’autre part, à imposer la dépendance envers des entreprises et des capitaux étrangers ou envers des ONG qui leur sont liées.

Tout cela renforce en son sein le jacobinisme centralisateur et autoritaire, le verticalisme en termes de décision, la concentration du pouvoir et la tendance à chercher à unifier la population en recourant fondamentalement à une rhétorique nationaliste similaire à celle de German Busch, puis de Gualberto Villarroel [officiers nationalistes qui occupent le pouvoir après la défaite de la guerre du Chaco en 1935 contre le Paraguay ; la Bolivie ayant le soutien de sociétés pétrolières américaines et le Paraguay des britanniques] et du MNR [Mouvement nationaliste révolutionnaire] qui prend la direction de la révolution de 1952. Une rhétorique que le gouvernement présente et décore d’une sauce indigéniste de type new age, en bonne partie inventée, pour tenter d’unir Aymaras, Quechouas, Urus, Guaranis et autres ethnies du Chaco ou les peuples de l’Amazonie bolivienne.

A l’autorité effective du marché mondial et du capital international, et à ses diktats, l’Etat bolivien – comme les Etats d’autres pays dépendants – oppose essentiellement un volontarisme néo-développementiste, en cherchant à tout prix des devises fortes pour que la chaîne qui l’enserre soit plus légère et plus longue. Comment combiner le développementisme et l’extractivisme hérités du passé – et nécessaires dans une première phase de transition vers l’indépendance économique et politique – avec la mise en œuvre de mesures qui encouragent une production et une consommation alternatives à celles du capitalisme ?

En premier lieu, en ne se fixant pas l’objectif de développer un « bon » capitalisme, andin-amazonique, parce que cet animal n’existe pas [référence aux élaborations du vice-président Alvaro Garcia Linera]. A sa place on crée un monstre. En deuxième lieu, en respectant les formes non dommageables d’utilisation de la nature : les cultures dans la forêt, et la chasse et la pêche en forêt, le petit élevage, la petite activité minière, l’artisanat traditionnel, l’économie paysanne basée sur la production combinée de céréales, tubercules, fruits, légumineuses et cultures maraîchères et l’élevage d’animaux d’arrière-cour. En troisième lieu, avec une réforme agraire qui ne voue pas les terres de l’Oriente à la monoculture capitaliste du soja pour l’exportation, ou à l’exportation de bois précieux, mais qui y installe des familles paysannes des hauts plateaux qui vont de toute façon en être chassées par la pénurie d’eau.

En outre, en développant les coopératives, l’esprit de collaboration communautaire ou collectif et en respectant la volonté des indigènes, qu’ils soient paysans ou non, et des communautés rurales, ainsi que les diverses formes d’autonomies que leur garantissent les lois, au lieu de tout décider depuis La Paz.

Le conflit avec les peuples du Chaco et du Beni, et avec, par exemple, les Guaranis, a surgi d’un outrage : il n’y a pas eu de consultation préalable, comme l’exige la Constitution, pour fixer le tracé de la route qui allait traverser leur territoire. Et après les avoir obligés à entreprendre une marche de protestation de 650 kilomètres à pied, depuis la forêt vierge jusqu’à La Paz, il y a eu un deuxième outrage encore pire. C’est-à-dire : ces déclarations que la route « se ferait de toute façon », la répression policière sauvage et les fausses négociations avec une poignée de gens du TIPNIS [Territoire Indigène et Parc National Isiboro Sécure] non représentatifs.

Si aujourd’hui les marcheurs sont reçus nombreux à La Paz et si Evo Morales doit négocier avec eux directement et non dans le cadre du TIPNIS, c’est parce qu’il n’y a pas eu de consultation préalable sinon une tentative de leur imposer – comme ce fut le cas avec le gazolinazo [hausse du prix des produits pétroliers décrétée fin décembre 2010, puis abrogée suite aux manifestations] – un projet en prenant des décisions arbitraires, sans consultation, sous la houlette du gouvernement et du marché.

Si un problème technique se transforme en une affaire politique grave, c’est parce que le gouvernement ne comprend pas que le caractère plurinational de l’Etat et la Constitution née des luttes ne peuvent pas être ignorés ni réduits à la rhétorique et aux rites new age, mais qu’ils ont force de loi. Les politiques économiques dépendent du consensus et de la stabilité politique, et non pas le contraire.

Guillermo Almeyra

* Cet article a été publié dans le quotidien mexicain La Jornada, le dimanche 23 octobre 2011.