Observation d’un Goéland marin (Larus marinus) depuis le parc des Beaumonts (Montreuil, 93)

, par ROUSSET Pierre

Dernière mise à jours : le 6 février 2012


Depuis 14h15, le 10 octobre 2009, je suivais la migration depuis la « cascade », notre point habituel d’observation au parc des Beaumonts, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). A 15 heures, un Balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) survole le site. Dans la demi-heure qui suit, une bonne quinzaine d’« argophées » (goélands argentés ou leucophées) passent en vol suivant globalement une direction SE. A 15h20, trois d’entre eux apparaissent au nord, se dirigeant sur moi. Un peu au-dessus, un quatrième oiseau les surplombe, d’une envergure beaucoup plus grande. Du Héron cendré à la Cigogne, je passe mentalement en revue toutes les hypothèses plus ou moins usuelles qui expliqueraient la taille de l’individu, mais rien ne colle. La petite formation se rapprochant, il devient évident qu’il s’agit aussi d’un laridé (*) – un Goéland marin (Larus marinus) !

Identification

L’identification a été facilitée par la possibilité de comparaison directe avec des argentés/leucophées (me concentrant sur le marin, je n’ai pas essayé de les déterminer plus précisément). D’une part, elle a permis de prendre moins subjectivement la mesure de la taille. D’autre part, elle a mis en lumière les différences de « jizz », en particulier d’allure en vol.

Beaucoup plus grand que les « argophées », l’oiseau offre une impression vivace de puissance et de poids avec des ailes plus larges et l’avant du corps (cou, tête, bec) fort – ce qui lui donne un aspect un peu trapu malgré son envergure. Son vol est bien différent des autres laridés que l’on observe habituellement des Beaumonts : il est plus posé, mesuré, les ailes battant lentement, en profondeur (il évoque un héron cendré) – en un mot, il est majestueux.

Ce n’est ni un adulte ni un jeune de l’année. Quand les oiseaux virent d’un vol sud à un vol sud-est (et cessent d’être droit devant), le manteau et le dessus des ailes apparaissent plus nettement, inégalement marqué de sombre. Cela me semble être un « troisième automne », plus contrasté qu’un deuxième hiver et moins sombre qu’un troisième hiver.

Tête blanche. Dos très sombre. Une partie des couvertures alaires noirâtres, une autre partie d’un brun plus clair. Primaires externes très sombres, les autres moins. Croupion blanc. Barre grise diffuse à l’extrémité de la queue. Dessous généralement blanc (je n’ai pas pu observer correctement le dessous des ailes).

Statut

En France. La population française de Goélands marins est d’installation récente, mais en expansion. Son arrivée semble suivre avec retard l’explosion démographique du Goéland argenté (Larus argentatus), sur lequel il exerce d’ailleurs une prédation (Vansteenwegen). Il s’alimente de mille-et-une façon, y compris en arrachant de force des proies à d’autres oiseaux (il est le plus prédateur de nos goélands) (Géroudet). On qualifie le Marin de « suiveur » et jusqu’en 1955, ses effectifs français sont restés très clairsemés : leur augmentation sur les côtes de la Manche et de l’Atlantique est intervenue trois décennies après celle de l’Argenté et du Goéland brun (Larus fuscus) (Vansteenwegen).

Le nombre de couples reproducteurs en France était estimé à un millier au début des années 1980 (J.-C Linard) et à 4000 en l’an 2000, le nombre d’hivernants se montant alors à quelque 17000 ou 20000, essentiellement sur les côtes de la mer du Nord à la Vendée (Bouzendorf ; P. Le Maréchal & G. Lesaffre). L’espèce est sédentaire, mais susceptible de dispersion (surtout chez les jeunes) (J.-C. Linard).

En Ile-de-France. Vu sa taille, le Goéland marin a besoin de beaucoup de nourriture, or il est peu enclin à se nourrir de déchets humains – à la différence de l’Argenté qui fréquente assidument les décharges –, ce qui explique probablement qu’il s’éloigne rarement de l’océan (Vansteenwegen). Les observations continentales du Goéland marin sont donc rares contrairement à celles d’autres espèces comme les Goélands argenté, leucophée (Larus michahellis) ou brun.

Le statut de diverses espèces de Laridés en Ile-de-France s’est rapidement modifié au cours des dernières décennies. L’historique régional des Laridés n’est pas simple à reconstituer. Jusqu’à récemment, Goélands argenté et leucophée étaient considérés comme appartenant à une même espèce et les guides d’identification en France ne s’attardaient pas sur ce dernier. Plus généralement, les plumages juvéniles et de transition des goélands sont complexes et les guides d’antan n’ont pas la précision des plus récents.

On a peu de données concernant l’apparition dans notre région du Goéland marin. On trouve dans la revue Le Passer une mention qui remonte à 1973 (D. Coulon), puis quelques autres pour 1980 (P. Dubois). Dans le département limitrophe de l’Yonne, ce n’est qu’en 2005 qu’il est pour la première fois identifié (Siblet).

Quelque 35 données ont été recensées en Ile-de-France de 1973 à 1998 (P. Le Maréchal & G. Lesaffre). Actuellement d’apparition presque annuelle dans la région, le Goéland marin a été signalé à trois reprises à Paris (deux fois en février et une en mars) (F. Malher). Grâce à un signe particulier – une malformation (?) sous le bec –, la présence régulière d’un même goéland marin adulte sur la base de loisir de Jabelines, en Seine-et-Marne, a pu être vérifiée pendant six hivers consécutifs (de 2001-2002 à 2006-2007) (Bouzendorf) (Chambris, com. pers.). La fidélité de l’espèce à ses sites d’hivernage a été relevée sur les côtes françaises et en Grande-Bretagne et semble donc se confirmer en France continentale.

En Île-de-France, ce goéland est généralement observé en fin d’automne (faiblement en novembre) et surtout en hiver (décembre-février), mais des données existent pour d’autres mois, notamment octobre (comme l’individu des Beaumonts). La population française du Goéland marin ayant augmenté et les déplacements d’autres laridés semblant inciter des individus au vagabondage, il est possible que la présence de cette espèce devienne moins rare.

Il s’agit de la première mention de cette espèce pour le parc des Beaumonts ; et aussi pour le département de la Seine-Saint-Denis (Chambris).

Pierre Rousset

* La famille des Laridés regroupe mouettes et goélands.

Références

François Bouzendorf, « Hivernages successifs d’un goéland marin Larus marinus en Ile-de-France », Le Passer, vol. 42 n°2 (2005).

Stéphane Chambris, Les oiseaux de la Seine-Saint-Denis, à paraître.

Daniel Coulon, « Notes d’ornithologie : le Goéland marin et le Milan noir », Le Passer 20 : 116, 1983.

Philippe Dubois, « Premières observations du Goéland marin, Larus marinus, en région parisienne, Le Passer 18 : 146-148, Paris : 1981.

Peter J. Grant, Gulls : a guide to identification, deuxième éd., T. & AD Poyser, Calton : 1986.

Paul Géroudet, Les pamipèdes d’Europe, Delachaux et Niestlé : Lausanne, Paris 1999, pp. 341-347.

Pierre Le Maréchal & Guilhem Lesaffre, Les oiseaux d’Ile-de-France, Delachaux & Niestlé, Paris : 2000.

Jean-Claude Linard, « Goéland marin » in Dosithée Yeatman-Berthelot, Atlas des oiseaux de France en hiver, SOF, Paris : 1991, pp. 280-281.

Frédéric Malher et al., Oiseaux nicheurs de Paris, Corif, Paris : , p. 173.

Klaus Malling Olsen & Hans Larsson, Gulls of Europe, Asia and North America, Christopher Helm, Londres : 2003.

Jean-Philippe Siblet, « Observation d’un Goéland marin (Larus marinus) à Villeneuve-la-Guyard (Yonne), Bulletin de l’ANVL n°2 2005, vol. 81, p. 94.

Lars Svensson, Killian Mullarney, Dan Zetterström & Peter J. Grant, Album ornitho, Delachaux & Niestlé, Paris : 2000.

Christian Vansteenwegen, L’histoire des oiseaux de France, de Suisse et de Belgique, Delachaux et Niestlé : Lausanne, Paris 1998, pp. 155-156.