La crise du NPA et les questions organisationnelles
13 mai 2012
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Gaston, y a l’ téléphon qui son
Et y a jamais person, qui y répond

Nino Ferrer

Le texte de Pierre Rousset, Crise du NPA, pourquoi parle-t-on si peu de la politique d’organisation [1] suscite pour le moins un certain Ă©tonnement.

Ce qui fait accord

On ne peut que partager l’affirmation suivante du texte de Pierre, « la pĂ©riode a bon dos ». Les Ă©lĂ©ments gĂ©nĂ©raux d’analyse ont toute leur importance pour saisir les possibilitĂ©s d’une pĂ©riode, les tendances lourdes, les rapports de forces globaux. Mais leur invocation pour justifier les difficultĂ©s d’une organisation, d’une politique sont bien souvent un argument pour exonĂ©rer Ă  peu de frais ce qui aurait pu ĂŞtre fait, ce qui dĂ©pendait de nous. Trop souvent la mise en perspective, le temps long ne sont qu’un enrobage plus ou moins sophistiquĂ© pour expliquer le conservatisme et s’affranchir de toute vraie critique. Ce qui est pratique avec les coordonnĂ©es gĂ©nĂ©rales de la situation politique, c’est que nos responsabilitĂ©s y sont in fine assez limitĂ©es.

J’ai, avec d’autres camarades signĂ© un texte de bilan [2], qui tente par delĂ  les questions de pĂ©riode de balayer les erreurs commises depuis la fondation du NPA. Avec ce texte, nous avons essayĂ© de tirer un bilan qui ne soit pas simplement celui des autres mais aussi notre propre bilan. Si ce texte doit ĂŞtre critiquĂ© et enrichi, l’exercice qui consiste Ă  revisiter ses propres erreurs est utile dans la situation. Si le « c’est la faute Ă  la pĂ©riode » est trop commode, l’idĂ©e qui consiste Ă  penser que les erreurs ce sont celles des autres est tout aussi critiquable.

Ce qui fait débat

L’évacuation assez rapide des problèmes d’orientation dans le texte de Pierre est en revanche assez discutable. Une chose est en effet de traiter de manière spĂ©cifique les questions d’organisation. Celles-ci ont en effet une autonomie et il ne sert Ă  rien d’avoir une bonne orientation si elle n’est pas mise en pratique. Faire le choix de traiter la crise du NPA Ă  travers ce prisme est donc d’autant plus lĂ©gitime que cette question n’a Ă©tĂ© que trop peu analysĂ©e jusque lĂ . Mais dĂ©velopper l’indispensable dimension organisationnelle est une chose. En arriver pour cela Ă  relativiser les problèmes d’orientation politique, « la juste politique a bon dos », est une toute autre affaire.

Je ne reviendrai pas ici sur des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  dĂ©veloppĂ©s dans notre texte de bilan. Mais citant deux exemples, la politique du NPA aux rĂ©gionales et la question du voile, Pierre en arrive Ă  cette conclusion curieuse : «  Quand l’organisation se divise sur chaque choix tactique (au sens noble du terme), il n’y a plus de « politique juste » possible puisqu’aucune politique ne peut ĂŞtre mise en Ĺ“uvre par l’essentiel de l’organisation – et la « politique just » devient avant tout l’objet de luttes internes Ă  l’organisation ».

Incontestablement il y a eu de forts dĂ©saccords sur les choix politiques Ă  opĂ©rer et je ne suis pas convaincu qu’on puisse les qualifier de simplement tactiques. Mais ces choix politiques ont eu lieu, ont eu des consĂ©quences car contrairement Ă  ce qu’écrit Pierre une politique a bien Ă©tĂ© mise en œuvre.

Au-delĂ  de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© initiale du NPA et des divisions internes issues de l’ancienne LCR, le problème politique Ă©tait peut-ĂŞtre en rĂ©alitĂ© plus profond. Sans entrer dans une polĂ©mique sur le degrĂ© d’adhĂ©sion rĂ©el au projet initial du NPA de tous ces membres et courants fondateurs, ne faut-il pas envisager que deux approches aient coexistĂ© depuis le dĂ©but ? Pour l’une la crĂ©ation du NPA Ă©tait un dĂ©passement de la LCR avec comme consĂ©quence une certaine rupture avec la rĂ©alitĂ© d’une organisation d’extrĂŞme-gauche issue de 1968. Pour l’autre, le NPA cela devait ĂŞtre un parti rĂ©volutionnaire en plus grand. La victoire de la seconde option sur la première a Ă©videmment eu pour rĂ©sultats que le NPA est dĂ©sormais plus petit que la LCR.

Ce qui laisse perplexe

Mais ce qui surprend le plus dans le texte de Pierre, c’est évidemment la manière dont est traitée la politique d’organisation qui est la raison d’être de son texte. Et là je dois reconnaître que l’approche presque unique au travers de l’absence de permanent.e.s à temps plein parmi la direction centrale m’a laissé un peu bouche bée. Au prisme, me semble-t-il extrêmement étroit, s’ajoute des inexactitudes et des désaccords qu’il convient de reprendre.

D’abord, il est incontestable qu’il n’y a aucune corrélation entre une situation de permanent à vie et une situation de permanent à temps plein pour quelques années. Le premier cas de figure est à proscrire, il n’a jamais été théorisé que le second était interdit. C’est pourtant l’inverse que nous avons eu.

En préalable et avant même d’aborder la question temps partiel/temps plein, ce qu’il faut souligner c’est l’extrême faiblesse numérique de l’appareil politique de la LCR puis du NPA en terme d’équivalent temps plein (ETP). Le moins qu’on puisse dire, c’est que le spectre d’une bureaucratie tentaculaire n’a guère flotté au-dessus du siège central à Montreuil. Le nombre ETP pour le Bureau Politique, puis le Comité Exécutif, n’a jamais dépassé 6/7 et a le plus souvent tourné entre 3 et 5 ce qui est absolument ridicule pour une organisation politique ayant l’audience de la LCR ou du NPA. Le temps global de permanentat est donc un vrai problème qui a d’ailleurs été souvent discuté. Le cas du journal pourrait être abordé dans les mêmes conditions.

La première raison est évidemment financière. Hormis la période 1999/2004 où la LCR avait deux députés européens, le financement des permanents ne s’est fait qu’à l’aide des cotisations et des différentes souscriptions. Toutes les autres organisations, y compris d’extrême-gauche, bénéficient soit de la manne institutionnelle des élus, soit de financements extérieurs.

La seconde raison qui est venue se cumuler à la première, c’est le poids du passé. Pour des raisons diverses, il a fallu continuer à payer des permanents, parce qu’on ne commence pas à travailler à plus de 50 ans, même s’ils n’étaient plus en direction et même s’il n’avait pas de tâches bien définies. Si beaucoup de camarades qui avaient été permanents ont fait le choix, collectivement discuté, d’aller travailler à la fin des années 80 et au début des années 90, ce ne fut pas une préoccupation générale. La situation fut en particulier critique après 2004, et la déroute aux élections européennes, où il est resté très peu de marge pour le bureau politique.

C’est deux réalités ont pesé lourdement sur le volume possible de permanentat pour la direction centrale jusqu’à fort récemment.

L’approche sociologique et le coĂ»t politique sur les mĂ©faits du temps partiel prĂŞte en revanche vraiment Ă  sourire. Le temps partiel n’est pas plus discriminant socialement qu’un temps plein. On peut mĂŞme penser que c’est l’inverse. Il est possible dans certaines entreprises du privĂ©, mĂŞme si ce sont surtout dans les grands groupes, d’obtenir des temps partiels. En revanche, je vois mal, avec le marchĂ© de l’emploi tel qu’il est, comment demander Ă  un camarade de dĂ©missionner pour quelques annĂ©es de permanentat Ă  100%. Avec quelle perspective ensuite ? Rester permanent ? Par ailleurs on voit mal pourquoi 3 ou 4 permanents Ă  temps plein favoriseraient plus « les Ă©changes nĂ©cessaires Ă  la formation d’une Ă©quipe et Ă  la collectivisation des connaissances et de l’analyse » que 6 Ă  8 demi-permanents. Quant au tĂ©lĂ©phone qui sonne dans le vide, cela me rappelle la chanson de Nino Ferrer mais pour le reste… Quiconque a un peu rĂ©pondu et pas seulement laissĂ© sonner, sait qu’il n’y avait pas matière Ă  immobiliser en permanence un membre du BP ou du CE.

Mais dans la conception mĂŞme de l’exĂ©cutif qui apparaĂ®t en creux dans le texte de Pierre, il me semble qu’il y a matière Ă  discuter. Un membre de l’exĂ©cutif doit donner plus de temps Ă  l’organisation mais la phrase suivante pose problème : «  MĂŞme si l’on y consacre l’essentiel de son temps libre, on ne peut pas ĂŞtre disponible Ă  100% quand on travaille par ailleurs ». Elle est sensĂ©e justifier, le fait qu’il ne faille pas de temps partiel. Mais remplaçons la toute fin par « quand on a des enfants » et cela marche tout aussi bien et on a justifiĂ© qu’il ne faut pas d’enfants non plus. On peut prendre d’autres exemples mais si le critère c’est d’être disponible Ă  100%, on va très vite redevenir Ă  un schĂ©ma assez classique dans les organisations rĂ©volutionnaires.

Dans une organisation qui reste relativement petite, et qui par ce fait même ne peut prétendre être le reflet de ce qui se passe dans la société, il y a un prix à payer à être permanent à 100%. Celui d’un risque de désocialisation qui coupe de la réalité d’un milieu. Chaque milieu à évidemment ses biais, mais un tout petit bocal de quelques permanents est souvent en dehors de la vie.

Enfin, dernière explication, il se trouve qu’en général l’origine sociale des quadragénaires qui passionnent tant Pierre est beaucoup plus populaire que celle de leurs aînés. La conséquence, c’est que ne bénéficiant pas de base arrière de type familiale, ils n’ont jamais pu considérer leur salaire de permanent comme un revenu d’appoint.

Clergé séculier, clergé régulier

Pierre annonce en introduction un projet de texte qui sera plus ambitieux et qu’il compte intituler « Changement de pĂ©riode, crise d’organisation et engagement militant ». Un dĂ©bat sur ces questions est Ă©videmment essentiel.

Il faut donc « reconstituer aussi le fil d’une pensĂ©e sur le terrain de la politique d’organisation ». Et Ă©videmment pour reconstituer ce fil, il faut jeter un regard critique sur notre propre hĂ©ritage : « surtout sur celui des annĂ©es 1980-2000. Ma gĂ©nĂ©ration militante a dĂ» faire son introspection critique-autocritique (avec plus ou moins de bonheur) dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 70, pour apprendre Ă  construire dans la durĂ©e. C’est au tour de la gĂ©nĂ©ration suivante de devoir la faire, pour se prĂ©parer Ă  des temps plus difficiles. » Ă©crit Pierre.

Première difficultĂ© qui n’est pas mineure, c’est que pour l’essentiel la gĂ©nĂ©ration qui a dirigĂ© jusqu’aux annĂ©es 2000 et la mĂŞme gĂ©nĂ©ration que celle de Pierre, ce qui ne veut pas dire que ce fut forcĂ©ment les mĂŞmes militants pendant 30 ans. Dit autrement l’actuelle gĂ©nĂ©ration est arrivĂ©e aux « affaires » au plus tĂ´t dans les annĂ©es 90 pour quelques camarades dont je suis, le plus souvent au dĂ©but voire Ă  la fin des annĂ©es 2000. Ce qui saute alors aux yeux, c’est le saut gĂ©nĂ©rationnel entre d’une part ceux qu’on pourrait appeler les fondateurs d’une part (la gĂ©nĂ©ration 68) et des militants ayant rejoins la LCR Ă  partir du dĂ©but, milieu des annĂ©es 80, parfois beaucoup plus tard d’autre part. Bref, il manque les quinquagĂ©naires et par ailleurs il manque aussi beaucoup les femmes. La encore, on pourrait se prĂ©valoir de la pĂ©riode qui a bon dos, mais on pourrait aussi s’interroger sur d’éventuels fonctionnements qui ont favorisĂ© cette situation qui de fait a abouti Ă  une continuitĂ© rĂ©duite aux acquĂŞts.

Mais il est vrai qu’à l’épreuve de l’expĂ©rience, le bilan n’est guère probant. Ni sur le plan politique, ni sur le plan organisationnel. Je n’évoquerai pas ici « l’incapacitĂ© Ă  maĂ®triser l’entrĂ©e de groupes constituĂ©s dont l’adhĂ©sion politique au projet du NPA n’allait pas de soi ». Pas simplement parce que la conduite des discussions avec ces groupes doit beaucoup Ă  l’ancienne gĂ©nĂ©ration, mais bien parce que lĂ  encore ce serait se dĂ©fausser sur les petits groupes qui auraient bon dos, alors que le problème vient d’ailleurs.

Il faut souligner que la crise majeure de rĂ©gression sociale engagĂ©e en Europe occidentale est sans prĂ©cĂ©dent depuis la seconde guerre mondiale. Et que si nous sommes entrĂ©s dans une pĂ©riode de reconstruction, c’est bien le chaos qui l’emporte. Le passĂ© ne passe plus, et la crise de la forme parti dont on entend parler souvent et bien plus que cela, une crise de l’ensemble du mouvement ouvrier. Mais si l’hĂ©ritage ne permet pas de rĂ©pondre aux nouveaux enjeux, le neuf n’a pas (pas encore ?) montrĂ© son efficience pour rĂ©soudre mĂŞme un peu, mĂŞme avec des conquĂŞtes très partielles les problèmes du prolĂ©tariat. Et je ne parle pas ici du type de mobilisations nĂ©cessaires pour essayer de rĂ©soudre les diffĂ©rents problèmes liĂ©s Ă  la crise climatique.

Il me semble qu’un des problèmes sur lequel, toute gĂ©nĂ©ration confondue, nous n’étions guère armĂ© au moins en France peut se rĂ©sumer ainsi : comment construire une orientation politique quand on passe du statut d’organisation sympathique mais politiquement assez propagandiste Ă  celui d’un parti certes encore petit mais qui a une audience et qui suscite une attente de masse ? Bref comment on se coltine Ă  la rĂ©alitĂ© d’ensemble et pas simplement Ă  des luttes particulières. Le risque est bien connu la tentation rĂ©formiste d’un cĂ´tĂ©, le retour confortable au propagandisme d’autre part. Ni d’un point de vue politique, ni d’un point de vue organisationnel nous n’avons su apporter de rĂ©ponses satisfaisantes.

Mais pour répondre aux problèmes nouveaux, il n’y a pas de doute il faudra être dans le siècle, tel qu’il est. Bref il est temps de quitter le clergé régulier, sa vie bien organisée et ses règles qui vous balisent une vie pour entrer dans le clergé séculier au milieu des laïcs.

Guillaume Liégard


Notes
Mis en ligne le 15 avril 2012
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