La Courneuve – Aux 4000 : l’allégresse et soudain, la douche froide
23 avril 2012
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Soleil, pluie, soleil, pluie. Et de grandes rafales de vent qui manquent de vous faire tomber. En arrivant dimanche matin au bureau numéro 11 installé dans l’école Paul Langevin, au pied de la grande tour de 26 étages de la cité des 4000, nous ne pensions pas que la météo donnerait à ce point le tempo de la journée.

Aux commandes du bureau ce matin-là, nous retrouvons des têtes connues. Annie, Courneuvienne depuis 1972. La main sur l’urne, elle prononce les « a voté ». A ses côtés, Abdel, chargé de mission « démocratie participative » à la mairie. Et Abdou qui vit avec sa famille à « la Tour » depuis 2005.

Dans les premières heures de la matinée, les électeurs arrivent doucement, comme poussés par les bourrasques de vent : des vieilles dames s’accrochant à leur caddie de courses pour ne pas s’envoler, des mères de famille à poussettes, des jeunes, casquettes sur la tête et écouteurs calés au-dessus des oreilles, et des visages de toutes les couleurs à l’image de cette cité aux 100 nationalités. « On est déjà bien enterrés ici, bien oubliés. Alors voter, c’est le seul moment où je suis vivante, où je me sens quelqu’un, où j’existe aux yeux du reste de la France ! affirme, déterminée, Farida, 46 ans, hôtesse d’accueil et mère de deux enfants. Aujourd’hui, pour une fois, ma voix compte autant que celle d’un habitant du 16e arrondissement de Paris ! »

A 18 ans, Niffay, la jeune comédienne de la troupe Babel, vote pour la première fois : « Je suis contente parce que cette année, enfin, je sens que je fais partie des citoyens et j’ai ma part de responsabilité dans le choix du futur président ! » C’est également le cas de Saïd, 20 ans, que nous avions rencontré il y a deux ans alors qu’il passait son bac : « Je m’y suis pris un peu au dernier moment, mais j’ai cherché sur Internet ce que chacun des candidats proposait pour la jeunesse ».

En fin de matinée, les files d’attente se sont étirées. Jusqu’à dix-neuf personnes à patienter à l’heure du déjeuner. « Ce n’est peut-être pas révélateur au niveau de la ville, mais ce bureau je le tiens depuis 1992 et je n’ai jamais vu ça ! », souffle un assesseur.

Ces dernières semaines, tous les militants que nous avions rencontrés nous avaient dit leur inquiétude de voir La Courneuve renouer avec les importants chiffres d’abstention qui caractérisent habituellement ce quartier populaire. En 2002, 38,29 % des électeurs ne s’y étaient pas déplacés pour le premier tour de la présidentielle : c’était 10 % de plus que la moyenne nationale, pourtant record. En 2007, deux ans après les émeutes de banlieues, au terme d’un long travail de mobilisation tant des associations que des partis politiques pour appeler à l’inscription sur les listes électorales, les quartiers populaires avaient suivi le sursaut national : avec 82,37 % de participation au premier tour, La Courneuve se hissait au niveau exceptionnel du reste de la France. Mais l’échec de Ségolène Royal, candidate plébiscitée par la ville, avait été suivi d’une nouvelle abstention massive aux législatives (50,60 % au premier tour), aux régionales de 2010 (67,41% au premier tour), et aux cantonales de 2011 (63,37 % au premier tour).

Alors, quand à midi, les taux de participation qui remontaient des bureaux de la ville ont annoncé des chiffres en légère baisse par rapport à 2007, mais en très nette hausse par rapport à 2002, on a vu peu à peu les sourires gagner les visages. « Cette mobilisation est une très bonne nouvelle : cela confirme que la présidentielle est devenue l’élection reine, ici aussi. Et que sans doute comme en 2007, il y a un très fort rejet de Nicolas Sarkozy qui a mobilisé contre lui dans ces quartiers », analysait à la mi-journée le conseiller général socialiste Stéphane Troussel. « Ce qui est fort, ce sont les jeunes, ils sont venus ! » se réjouissait une retraitée tenant l’un des bureaux de vote. A l’image de Niffay et Saïd, ils étaient en effet nombreux à se presser dans la file. Dans la bouche de beaucoup, un seul et même mot : « changement ».

Mais plusieurs évoquaient aussi leur rejet des récentes polémiques sur la viande halal ou les « civilisations qui ne se valent pas ». « J’ai voté parce que j’en ai marre qu’on parle toujours de l’Islam par ci, l’Islam par là et toujours avec haine, comme s’il n’y avait pas d’autres sujets. Ce serait bien qu’ils nous oublient un peu », disait ainsi Dramane, 22 ans. « Je suis sûre que beaucoup vont voter Marine Le Pen donc il fallait vraiment que je me déplace pour équilibrer leur vote ! » expliquait Samira, aide-soignante.

Elle ne pensait pas si bien dire. Vers 18 h 30, les premières estimations données par la RTBF arrivent sur quelques portables semant le trouble sans alarmer. Mais à 20 heures, quand tombent les premiers résultats officiels, certains visages se décomposent. Embauché pour son tout premier dépouillement, Roven, 20 ans, lève timidement les yeux vers les visages consternés. « C’est sûr, ça ne peut plus bouger ? » Il n’aura pas de réponse. « Ça fait un peu peur, glisse-t-il. Parce qu’un résultat comme ça va forcément compliquer la vie des gens qui vivent ici, qui viennent du monde entier. »

Alors que le dépouillement se fait au son des « Hollande », « Mélenchon », « Hollande », « Mélenchon », plusieurs représentants du Front de gauche et du PS n’y prêtent pas attention, le regard dans le vide. « Je suis dégoûté », lâche Abdel sans détour. Arrivé du Maroc à l’âge de 7 ans, il a grandi dans le bidonville de la campa et vit aujourd’hui dans un pavillon du quartier. Il fait partie de ces militants qui ont tapé aux portes encore et encore ces dernières semaines pour les convaincre de voter Jean-Luc Mélenchon. Jeudi soir, il avait assisté, enthousiaste, au meeting du candidat à Paris. Et ce soir, le voilà qui rassure Mohamed, son fils de 10 ans, qui s’inquiète de voir Marine Le Pen devenir présidente. « Je croyais vraiment à cette force du Front de gauche, confie-t-il, dépité. Et sûrement pas à un tel score du FN... Ici, ils n’ont pas collé une seule affiche, on n’a même jamais vu un militant. Mais on se rend compte qu’ils n’ont pas besoin de faire campagne. Ceux qui arrachent les sacs font campagne pour eux ».

Abdou Ahmed, éboueur et père de deux enfants, nous avait raconté, dans son appartement de la Tour, combien La Courneuve est connue dans son pays, les Comores. Il a, lui, tracté pendant toute la campagne pour François Hollande. Ce dimanche soir, son candidat est en tête. Mais sa mine est défaite. « La place de Marine Le Pen ne me réconforte pas. Les récents événements, avec Mohamed Merah à Toulouse, elle a joué dessus. Et je me rends compte que ça a marché, déplore-t-il s’interrogeant sur la façon dont les socialistes ont fait campagne. Peut-être qu’on s’est trompé en se mobilisant contre la finance... Parce qu’elle a visiblement réussi à toucher le cœur des Français... » On voit bien qu’il ne nous parle plus. Abasourdi, il réfléchit à haute voix. « En 2002, le père est passé. En 2007, on a cru qu’il était balayé. Mais non. Et cette fois, contrairement à 2002, on ne peut pas se réfugier derrière l’abstention : les gens sont allés voter massivement, et l’ont portée à près de 20 % ! »

Combien de fois les avait-on entendu se réjouir dans la journée de la bonne participation ? On n’aurait pas pensé que quelques heures plus tard, ce pourrait être un facteur de désolation. Dans le bureau 11 de la cité des 4000, comme dans toute La Courneuve, on n’a pas voté massivement pour Marine Le Pen. On a voté Hollande, à 47 %, puis Jean-Luc Mélenchon à 20,5 %, puis Nicolas Sarkozy à 13,5 %. Marine Le Pen n’est qu’en quatrième position. A 11,5 %.

Aline Leclerc


Mis en ligne le 23 avril 2012
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