Gilgit-Baltistan (Pakistan) : Emprisonnés et torturés pour avoir soutenu les victimes d’une inondation

PAKISTAN • Incarcérés sous la loi antiterroriste, le militant de gauche Baba Jan et quatre de ses camarades paient cher leur soutien à des villageois victimes de la corruption.

Dès l’annonce des violences contre Baba Jan (médaillon), le soutien s’est exprimé dans la rue (ici à Karachi). LDD

Le 28 avril dernier, vers 6 h du matin, Baba Jan et ses quatre codétenus disparaissaient de leur cellule de prison dans le nord du Pakistan, kidnappés par des Rangers, les forces paramilitaires du pays. Le soir même, les cinq militants réapparaissaient dans un autre pénitencier après avoir étés sévèrement torturés, apparemment dans le but de les pousser à faire de faux aveux. Leur état de santé est très inquiétant et tout traitement médical leur est pour l’instant refusé. De plus, ils sont maintenant détenus avec des criminels endurcis ce qui constitue un autre réel danger pour leurs vies, selon leurs proches. Des manifestations de soutient ont étés organisées à travers le pays pour demander la libération immédiate de ces cinq personnes dont le seul crime à été d’avoir soutenu les victimes d’une inondation dans le nord du pays.

Baba Jan est en prison depuis plus de huit mois, son procès ne cesse d’être reporté et ses demandes de libération sous caution rejetées. Nous avions pu le rencontrer, il y a quelque temps, à la prison de Gilgit. Pour Le Courrier, il racontait les actes de torture dont il est victime depuis le début de son emprisonnement : « Quatre jours après mon arrestation, ils m’ont emmené dans une cellule de torture ou je suis resté pendant trois jours. Chaque nuit, pendant trois ou quatre heures, j’ai été torturé. Ils m’ont frappé à coups de bâtons, soumis aux injures les plus répugnantes, écrasé mes pieds nus sous les talons de leurs bottes. Mes pieds étaient tellement enflés que j’ai demandé qu’on m’emmène à l’hôpital. Le docteur de la prison a également recommandé que je sois traité d’urgence par un spécialiste. Après plusieurs jours et sous la pression des médias, ils m’ont emmené dans une sorte de clinique ou, au lieu de traiter mon pied, on m’a donné des médicaments pour la digestion et des analgésiques.

Promesses non tenues

« Mes amis ont étés torturés eux aussi. L’un d’entre eux, Irfan, a reçu de la cire brûlante sur ses parties génitales. Quant à Ammar, un autre de nos amis du Parti [du travail], son corps entier était noir de coups. Quand il est revenu de la cellule de torture il ne pouvait pas marcher. »

L’histoire de l’incarcération de Baba Jan et de ses camarades commence en hiver 2010, dans une vallée montagneuse du nord du Pakistan. Avec ses prairies verdoyantes et ses pics enneigés, la vallée de Hunza pourrait facilement être confondue avec les Alpes suisses. La seule différence apparente c’est qu’avec ses pics à 6000 mètres d’altitude le paysage pakistanais est beaucoup plus vertical et ses sentiers plus vertigineux. C’est dans ce décor majestueux qu’en janvier 2010, un éboulement massif bloque la rivière Hunza et entraîne la formation d’un lac, menaçant les villages de la vallée. Le gouvernement chinois, qui avait géré avec succès en 2008 une situation similaire, offre son aide. En vain. Le contrat est donné à la compagnie de construction de l’armée pakistanaise qui promet que les débris de l’éboulement seront débarrassés au plus vite. Mais l’eau s’accumule au fil des semaines jusqu’à former un lac de 23 km de long. Il faut deux heures pour le traverser en bateau. Le lac détruit les habitations d’environ 1000 personnes et fait d’eux des réfugiés. Il affecte en tout plus de 25 000 personnes en les coupant de toute communication avec le reste du pays. La situation est hors de contrôle et le drainage du lac beaucoup plus délicat.

Durant trois mois, la population de la vallée manifeste dans les rues jusqu’à ce que le gouvernement annonce une compensation financière (environ 4000 francs) pour chacune des familles les plus affectées. Mais un quart d’entre-elles ne reçoivent rien, la compensation atterrissant probablement dans les poches de fonctionnaires corrompus.

Socialiste révolutionnaire

Ceux qui ont tout perdu continuent donc à manifester pour faire valoir leur droit et reçoivent le soutien de Baba Jan et de ses camarades, membres du Parti du travail (LPP) [1] et du Front des jeunes progressistes. Le 11 août 2011, lors de l’une de ces manifestations de soutien, la police, sans aucun avertissement, ouvre le feu sur les manifestants, tuant sur le coup un jeune homme de 22 ans et son père qui essaye de le protéger.

Outrée, la population de la vallée se soulève et demande que ceux qui ont donné l’ordre de tirer sur les manifestants soient condamnés. Au lieu de cela, des dizaines de manifestants sont arrêtés et emprisonnés. Ils sont accusés de terrorisme. Cinq mois plus tard, cinq d’entre eux sont toujours détenus, tous appartiennent au LPP, y compris Baba Jan contre lequel seize accusations sont retenues.

Son nom, Baba Jan, se traduit par « charmant vieil homme ». Il n’a pourtant qu’une trentaine d’années et a passé sa jeunesse à se battre pour plus de justice sociale. Il raconte : « J’ai fais mes premiers pas dans la politique le jour ou des personnes influentes dans la région ont essayé d’exproprier les terres communales de notre village. Ces terres appartenaient à tous les habitants du village, riches et pauvres. Nous avons réussi à lutter contre cette expropriation et cela a marqué le début de ma carrière politique. » Depuis 2004, il lutte au sein du Parti du travail, un parti socialiste révolutionnaire. Il continue : « Quand des paysans ou d’autres travailleurs pauvres sont opprimés, exploités – que ce soit par l’Etat, par les féodaux ou par d’autres personnalités influentes –, on prend contact avec eux, on ajoute notre voix à la leur, les aide à s’organiser. On s’allie à leur combat. »

Malgré les difficultés, Baba Jan et les siens gardent le moral. Leur leader affirme qu’ils demeurent fermes dans leur croyance en une lutte non violente : « Plus ils nous torturent, plus notre confiance grandit. »

Sa famille le soutient dans son combat, tout particulièrement son père, qu’il décrit comme un homme simple et religieux : « Il vient me rendre visite en prison, me dit de ne jamais usurper les droits des pauvres, de ne pas être du coté de ceux qui gouvernent et qui oppriment. Il me dit que je dois être prêt à donner ma vie pour la cause des pauvres. »

L’emprisonnement de cinq de ses membres est un coup dur pour le Parti du travail, mais depuis leur arrestation il y a plus de huit mois, Baba Jan et ses camarades ont reçu d’innombrables preuves de soutien de la part de la population locale et en particulier de la part des jeunes. En l’emprisonnant, assure Baba Jan, la classe dirigeante a fait de lui un héros et a multiplié le nombre de ceux qui se sont ralliés à sa cause.

Amanullah Kariapper, Cindy Zahnd