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Du mouvement dans le Front de Gauche
26 juin 2012
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« Comment combiner les combats politiques et les combats sociaux, dans la diversité inévitable et enrichissante de ceux-ci ? Comment s’appuyer en priorité sur la dynamique de ces mouvements, sans en négliger les limites possibles ? » Par Christophe Aguiton, militant syndical et altermondialiste, Samy Johsua, militant NPA et figure historique de la LCR et Roger Martelli, ancien dirigeant et historien du PCF.

Les résultats des élections présidentielle et législatives 2012 en France offrent à ceux qui sont engagés depuis de longues années dans la critique radicale de l’ordre capitaliste une double satisfaction, mais aussi de nombreux motifs d’inquiétude.

Satisfaction évidente d’en finir avec la droite, et en particulier avec le régime Sarkozy, et satisfaction d’avoir vu émerger, avec le Front de gauche, un rassemblement de la gauche de contestation sociale qui semble échapper tout à la fois à la logique du sectarisme qui avait conduit, dans les cycles électoraux précédents, à la dispersion et à l’impuissance ; et à la logique de la satellisation par le Parti socialiste qu’aurait entraîné une participation au gouvernement de Jean-Marc Ayrault.

Les motifs d’inquiétude tiennent à la politique que vont mener François Hollande et son gouvernement, à la force du Front national et à la fragilité de ce rassemblement tout neuf qu’est le Front de gauche dans un contexte où la crise de la zone euro se conjugue avec une conjonction de crises affectant l’humanité toute entière : crise alimentaire, crise climatique et environnementale, crise de légitimité démocratique…

A la différence du Parti socialiste en 1981 et en 1997, François Hollande a très peu promis et sa politique s’inscrira – s’inscrit déjà – dans le mainstream des politiques européennes avec deux inflexions par rapport aux partis les plus à droites, une dose homéopathique de relance pour tenter d’éviter la spirale dépressive qui touche déjà la Grèce et l’Espagne, et une politique fiscale qui ne se contente pas de taxer les couches populaires et revient sur les cadeaux faits aux classes les plus aisées. Mais ces politiques, en œuvre depuis le déclenchement de la crise des subprimes, il y plus quatre ans, n’ont pas fonctionné et ne fonctionneront pas car elles ne résolvent en rien l’écart croissant de compétitivité inhérent à la construction d’une zone euro qui ne s’accompagne pas des mécanismes de redistribution en œuvre dans tous les pays. Si les marchés financiers ont réagi positivement à la courte victoire de la droite en Grèce, le répit sera de courte durée !

Les élections législatives grecques du 17 juin ont montré avec clarté les deux orientations possibles : d’un côté la droite de Nouvelle démocratie, avec le Pasok en position subordonnée mais fidèle, soutenue par la Troïka et les dirigeants des gouvernements européens, à commencer par François Hollande, de l’autre Syriza, soutenu par le Front de gauche, qui veut une autre Europe, solidaire et redistributrice.

Le Front de gauche s’est imposé à gauche du Parti socialiste parce ce qu’il est clair sur cette question de fond pour l’avenir de l’Europe et parce qu’il a commencé à mettre en pratique une politique d’alliance et de rassemblement qui n’avait pas pu aboutir en 2007. La campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon a révélé le potentiel du Front de gauche par l’intensité croissante de la mobilisation militante (la joie des grands rassemblements politiques de plein air), l’ampleur de l’espace de sympathie suggéré par les sondages et la capacité non négligeable à peser, non pas à la marge, mais au cœur des représentations et de la dynamique politique.

Les élections législatives ont permis en revanche de pointer quelques-unes des fragilités du Front de gauche. La structure exclusivement cartellisée du Front de gauche n’a pas permis de mutualiser les expériences et les suggestions. La faible campagne nationale et son manque de visibilité n’ont pas permis de continuer de porter, à la hauteur nécessaire, la voix d’une gauche plus résolument démocratique et alternative. La faiblesse de la campagne nationale a eu comme conséquence une visibilité qui, pour l’essentiel, s’est portée sur le cas emblématique d’Hénin-Beaumont. Or si la courageuse campagne contre l’extrême droite méritait un symbole fort, elle a tendu à devenir le cœur de l’intervention publique du Front de gauche, au détriment de la globalité de son message politique.

L’indépendance à l’égard du PS est un acquis ; la confiance ne peut être accordée et donc votée à une politique qui s’inscrira peu ou prou dans une matrice sociale-libérale européenne. Il reste que deux dimensions seront à partir de là essentielles à l’ancrage et à l’élargissement du Front de gauche. La première relève de la construction d’une politique alternative qui ne se résume pas à la critique légitime du PS : l’affirmation de la nécessaire rupture ne suffit pas à faire projet ; l’invocation d’un nouveau rapport du social et du politique ne dit pas les formes sans lequel ce rapport reste un vœu pieux. La seconde touche à la novation. Tout ce qui est neuf n’est pas révolutionnaire, mais on sent bien, dans toute la société, travailler la double tentation de la sécurité (et du « retour à ») et le besoin de neuf : c’est le second qu’il nous faut stimuler, sous peine de voir la première envahir le champ. Le nouveau ne se limite aux questions portées par les mouvements les plus récents – comment penser la « vraie démocratie » qu’entendent porter les indignés ou occupy, par exemple – ou par l’irruption d’Internet, des réseaux sociaux et d’une « culture libre » qui a fait descendre des dizaines de milliers de jeunes contre l’Acta en Allemagne, en Pologne et dans toute l’Europe de l’est. Le nouveau émerge dans toutes les couches sociales et oblige à revisiter toute une série de questions anciennes : place du salariat quand la précarité se généralise et du travail quand ses rythmes et ses formes sont en permanent bouleversement ; remise en cause du « progrès » quand des mouvements chaque jours plus massifs s’opposent à des grands travaux comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou le train à grande vitesse dans les Alpes italiennes ou au Pays basque ; relations producteurs-consommateurs, portées en particulier par de jeunes paysans, et pratiques alternatives ; paroles politiques des militant issus des quartiers populaires ; question urbaines et « droit à la ville », etc.

Tout ceci ouvre de plus sur une question plus globale, tenant à la manière même de concevoir une stratégie émancipatrice. Comment combiner les combats politiques et les combats sociaux, dans la diversité inévitable et enrichissante de ceux-ci ? Comment s’appuyer en priorité sur la dynamique de ces mouvements, sans en négliger les limites possibles ? Comment traduire l’espoir dans une société massivement auto-organisée et gérant démocratiquement tout ce qui la concerne à partir des luttes et des organisations qui existent aujourd’hui ?

Les fragilités peuvent être surmontées, mais cela ne pourra se faire que si la dynamique de la campagne présidentielle trouve – au moins partiellement – une expression pérenne dans un Front de gauche élargi. Cet élargissement numérique, social et politique ne sera possible que si les « adhérents directs », celles et ceux qui ne se reconnaissent dans aucun des partis et courants membre du Front du Gauche, peuvent y trouver toute leur place et participer à l’élaboration des politiques et aux décisions qui les concernent. Mais nous savons aussi que, dans le court et le moyen terme, les deux principales composantes du Front de gauche, le PCF et le PG, ne se dissoudront pas. Il faut donc que tous ceux qui sont sensibles aux préoccupations que nous avons résumées ici se regroupent et apportent au Front de Gauche cet élargissement politique. Des forces existent pour cela, dans les courants politiques qui ont déjà rejoint le FdG ou qui ont fait la campagne de Jean-Luc Mélenchon, chez ceux qui refusent le sectarisme au NPA comme l’alignement sur la politique du Parti socialiste chez EELV et surtout chez les très nombreux militants associatifs et syndicaux qui ont soutenu la campagne du FdG.

Ce regroupement de force renforcera le FdG en l’ouvrant à des problématiques qui ne sont pas – ou trop peu –portées aujourd’hui. Il peut et doit être également un point d’appui pour l’ouverture du FdG à toutes celles et ceux qui aimeraient le rejoindre et y militer.

* 26 Juin 2012 Par Les invités de Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/edition/l...

Mis en ligne le 29 juin 2012
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