Les Nôtres

Jakob Moneta (1914-2012)

Le 3 mars 2012, le doyen de notre Internationale s’est éteint à l’âge de 97 ans. Pendant soixante-dix années, à travers les tourmentes du XXe siècle, il a prouvé qu’un militant marxiste-révolutionnaire peut agir efficacement même dans des conditions difficiles.

Jakob Moneta est né le 11 novembre 1914 à Błażowa (Blasow en allemand), en Galicie, une région qui appartenait alors à l’empire austro-hongrois. Quand la Pologne redevint indépendante en 1918, il y eut de nombreux pogroms anti-juifs, dont Jakob garda toujours un souvenir très précis. Après en avoir publiquement dénoncé les instigateurs, son père, un petit industriel du textile, fut contraint de quitter le pays et de retourner à Cologne, sa ville d’origine. Mais là aussi, Jakob fut confronté aux menées des antisémites. C’est donc naturellement qu’il devint membre d’une organisation de jeunesse sioniste de gauche. En 1931, à 17 ans, avec d’autres membres de son groupe, il passa à l’organisation de jeunesse du SAP, une scission de gauche du SPD qui luttait pour l’unité d’action avec le KPD. Il y rencontra celui qui allait devenir l’éminent professeur de littérature, marxiste, Hans Mayer, qui défendait alors les positions de l’Opposition de gauche et lui fit connaître les écrits de Trotski, en particulier son analyse du fascisme…

En 1933, à peine le bac en poche, la victoire des nazis força la famille à émigrer de nouveau. Tandis que ses parents partaient pour Cuba puis les États-Unis, lui décida de réaliser son rêve et d’aller en Palestine. Il y travailla dans le bâtiment, puis dans une fabrique de caisses d’oranges. Mais il n’était pas sioniste et luttait pour une Palestine binationale. En plein soulèvement arabe de 1936-1939, au bout de six années en kibboutz, la majorité sioniste l’expulsa, lui et quelques autres, après qu’il eut mené une lutte (victorieuse) pour la journée de 8 heures. Il créa ensuite à Haïfa le seul syndicat ouvert aussi bien aux Juifs qu’aux Arabes, aux musulmans qu’aux chrétiens. Cela lui valut d’être emprisonné par l’administration britannique et interné sans jugement « pour un an minimum ». Cela dura en fait vingt-sept mois, et la libération fut assortie d’une obligation de se présenter régulièrement à la police qui fut maintenue plusieurs années. C’est en prison qu’il commença sa carrière de journaliste, écrivant en particulier pour l’AFP. Avec d’autres, il mit sur pied une sorte d’université populaire, il se consacra à l’étude des langues (il en maîtrisait dix) et organisa une grève de la faim. Après sa libération, il travailla avec la gauche arabe. Entre-temps, il s’était rapproché du mouvement trotskiste. Mais à la fin de la guerre, l’attitude des sionistes le déçut de plus en plus : « Ici, ce sont les Juifs qui organisent les pogroms », écrivit-il.

En 1948, il retourna donc en Europe, avec sa femme Mathilde (qui elle aussi avait fuit les nazis en 1933), dans l’espoir d’y vivre le début de la révolution allemande. A Cologne, il adhéra à l’IKD (Communistes Internationalistes d’Allemagne), la section allemande de la IVe Internationale. Ce petit groupe était alors, composé d’émigrants rentrés au pays, de jeunes travailleurs et d‘étudiants.

De 1949 à 1951, il travailla pour un journal social-démocrate de Cologne, le Rheinische Zeitung. En 1951, il en fut licencié à cause de ses désaccords avec la direction du SPD. On lui reprochait d’avoir pris position contre le réarmement de l’Allemagne de l’ouest et d’avoir publié des articles sur l’autogestion en Yougoslavie d’un dénommé Ernest Mandel…

Atteint de tuberculose, il lui fallut passer plusieurs mois dans un sanatorium en Suisse. Il y traduisit, entre autres, des ouvrages scientifiques anglais et rédigea une critique du manuel d’histoire du parti communiste d’URSS, intitulée Montée et déclin du stalinisme.

Lorsque la tactique entriste fut adoptée, il adhéra au SPD. Il était un défenseur résolu des positions de la majorité internationale, qui misait sur une évolution vers la gauche des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier.

En 1953, il obtint un poste d’attaché aux affaires sociales à l’ambassade d’Allemagne de l’ouest à Paris. Il mit cette position au service du travail clandestin de l’Internationale avec le FLN dans la guerre pour l’indépendance de l’Algérie. Il rédigea alors son livre Le Parti communiste français et la question coloniale, 1920-1965, qui ne sera publié en français qu’en 1971, chez Maspero. En 1962, à la mort de sa femme, il retourna en Allemagne de l’ouest avec sa fille de 12 ans. Il n’eut aucune difficulté à renoncer à une carrière dans la diplomatie, car Otto Brenner, ancien membre du SAP comme lui, devenu secrétaire général du syndicat des métallurgistes, IG Metall, lui avait demandé de prendre la direction du mensuel du syndicat, Metall, ainsi que de la publication destinée aux militants, Der Gerekschafter (le syndicaliste). Il en fit des publications vivantes et appréciées, au service d’un syndicalisme de contre-pouvoir, au plus près des réalités de l’exploitation. C’est ce type d’enquêtes, menées sous un nom d’emprunt, qui firent connaître le jeune journaliste Günter Wallraff, qui se faisait engager dans les entreprises pour y enquêter sur les conditions du travail. Il y publiait aussi des articles d’Ernest Mandel (écrits sous pseudonymes). Il veilla aussi à ce que Metall soit publié dans les langues des travailleurs immigrés. Pendant les conflits importants, comme lors du renouvellement d’accords salariaux, il accordait une importance particulière à la sortie de « grève infos » percutantes, en lien avec les responsables syndicaux les plus actifs et combatifs. . Il dirigea Metall jusqu’à sa retraite, en 1978 et en fit passer le tirage de 1,8 à 2,2 millions.

En 1976, c’est encore Jakob Moneta qui organisa le concert historique de Wolf Biermann à Cologne. Ce chanteur et poète, alors critique de gauche de la bureaucratie de la RDA, était assigné à résidence à Berlin-Est et ses œuvres interdites de diffusion. Les autorités est-allemandes, qui s’étaient engagées à le laisser rentrer, ne tinrent pas leur engagement et en profitèrent pour l’extrader. C’est tout naturellement qu’il s’installa un moment chez les Moneta. Lorsque Biermann, devenu une caricature de lui-même, se mit, bien plus tard, à l’accuser d’être un agent de la Stasi, ce fut un coup pour Jakob, qui avait lui-même été interdit de séjour en RDA à la suite de ce concert ! Mais il se défendit avec un brio et un mordant qui clouèrent le bec de l’accusateur. Les officines de renseignement des deux États allemands auraient pu témoigner elles, que « Jankel », toujours formellement membre du SPD, était un dirigeant discret du « Groupe des marxistes internationalistes » (GIM), constitué en 1968 après la sortie du SPD de la section allemande de l’Internationale. Il écrivait régulièrement dans ses publications et signait souvent « Anna Armand », avant que la retraite ne l’autorise à utiliser son propre nom. Il a aussi écrit d’innombrables articles pour la presse socialiste. En 1986, il participa à la fusion avec un groupe post-maoïste pour former le VSP (Parti socialiste unifié), qui ne put se maintenir après le soulèvement démocratique contre le stalinisme en RDA. Mais son journal, le bimensuel SoZ (Sozialistische Zeitung, qui compte parmi ses rédacteurs bon nombre de membres de la IVe Internationale), lui a survécu : J. Moneta y tint encore une rubrique jusqu’à plus de 90 ans

Il fut de tous les combats : avec le mouvement antiguerre, contre le nucléaire… Comme révolutionnaire internationaliste il s’engagea non seulement pour la victoire de la révolution algérienne et de la révolution indochinoise, mais aussi aux côtés de Cuba et du Nicaragua. Avec sa seconde épouse Sigi, il soutint en particulier la lutte de Neville Alexander, qui avait étudié en Allemagne, contre l’apartheid en Afrique du sud, tout comme il se retrouva aux côtés de Michel Warschawski et de ses camarades dans leur lutte contre le sionisme en Israël. Il prit parti pour les travailleurs qui se soulevèrent contre le stalinisme en 1953 en RDA, en 1968 en Tchécoslovaquie ou en Pologne en 1981. Ceux qui l’ont vécu n’oublieront jamais comment, lors de l’hiver 1981, à la demande des comités locaux de soutien à Solidarnosc, il dictait au téléphone le texte de tracts dénonçant l’écrasement du mouvement d’appropriation des usines par les travailleurs. L’enregistrement sur bande magnétique était ensuite tapé à la machine, porté en toute hâte à l’imprimerie et distribué le lendemain matin dans un froid glacial à la porte de grandes entreprises…

Après la chute du mur, il adhéra avec d’autres camarades de la IVe Internationale au Parti du socialisme démocratique (PDS), successeur du parti au pouvoir en RDA, et pièce maîtresse de ce qui est aujourd’hui Die Linke. Il fut alors exclu du SPD. Au PDS, il fut membre de la direction nationale avec la responsabilité du travail syndical jusqu’à l’âge de 80 ans.

Ces derniers mois, il suivait encore avec un grand intérêt l’actualité nationale et internationale et se consacrait passionnément à la lecture.

C’est une très longue vie de combat pour l’émancipation de l’humanité qui a pris fin.

Voici ce qu’il écrivait en 1978 : « Celui qui n’a pas été assassiné dans un camp de concentration, celui qui n’est pas tombé pendant les guerres impérialistes, celui-là n’a pas le droit d’abandonner le combat pour le socialisme ».

Pierre Vandevoorde