Sadocapitalisme – Préface à « Sexe, capitalisme et critique de la valeur »

Traduction française de la préface à l’édition en castillan du livre Sexe, capitalisme et critique de la valeur [1] La version en castillan de cette introduction est aussi reproduite ci-dessous.

« Que vient faire le marquis de Sade au milieu d’une crise comme celle-ci ? » Voici la question qui pourrait assaillir le lecteur - et peut-être, surtout, la lectrice - au moment d’ouvrir ce livre. L’Europe devient l’épicentre de la crise du capitalisme mondial. Une crise profonde et multiforme, turbulente, à l’issue incertaine : crise économique, sociale, écologique, politique et institutionnelle, crise de la civilisation... Des décennies de politiques néolibérales de déréglementation ont accumulé les conditions du plus grand conflit entre les classes sociales depuis la Seconde Guerre mondiale. Toutes les réalisations, tous les paramètres de l’État-providence – sous lesquels ont grandi déjà plusieurs générations - sont menacés. Le rêve d’un havre de droits sociaux et de démocratie vole en éclats par la cupidité des marchés financiers. Abasourdi, le public constate que les institutions représentatives, les parlements et les gouvernements, ne sont que des théâtres d’ombres. La démocratie politique a été littéralement kidnappée par les conseils d’administration des plus puissantes banques et sociétés multinationales. Au milieu d’une déstabilisation croissante, qui plonge des pays entiers dans la ruine et approfondit les inégalités sociales, l’Europe voit réapparaître ses vieux démons.

Est-il nécessaire de souligner la situation critique de l’État espagnol, au cœur même de la tempête ? Le modèle économique, qui a prévalu pendant des années, entraîné par une spéculation immobilière effrénée, s’est effondré. À l illusion de richesse, favorisée par l’expansion du crédit - un mirage qui cachait une précarité croissante des conditions contractuelles, des bas salaires, l’insuffisance des services publics, une structure fiscale régressive et, en général, une économie subordonnée -, a succédé une longue et profonde récession. Le chômage de masse et la pauvreté se sont installés dans la société. L’éclatement de la bulle immobilière laisse un nombre incalculable d’appartements vides et une forte empreinte dans l’environnement. Des centaines de milliers de familles sont expulsées de leurs logements… saisis par des banques, dont la mise à flot oblige à mobiliser d’énormes sommes d’argent public, vouant le pays à un « plan de sauvetage européen » ; c’est-à-dire, à sa mise sous tutelle par des créanciers étrangers, avec la menace d’une régression de décennies dans la vie, les droits et libertés de la population.

Dans ce contexte d’urgence et d’incertitude, au seuil d’une période qui va changer le visage de l’Europe, est-il sensé de s’attarder sur les fantaisies d’un libertin du XVIIIe siècle ? Est-ce le moment de se pencher, comme le font les auteurs de cet ouvrage, sur la sexualité humaine et ses représentations, sur la construction du genre à l’aube du capitalisme et ses chaotiques développements postmodernes ? Notre réponse à ces questions est doublement affirmative. La nature systémique et la portée historique de la crise actuelle met à l’ordre du jour la nécessité d’étayer un point de vue radical sur le capitalisme. Plus que jamais, nous avons besoin d’en saisir la logique interne, de démêler les racines d’une violence intrinsèque et prédatrice qui nous pousse vers la barbarie. Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que les mouvements d’émancipation - le mouvement ouvrier, la gauche, le féminisme… - sont contraints de revoir leur pensée au milieu de bouleversements qui questionnent d’anciennes certitudes. Dans la tempête, nous découvrons que nos vieilles cartes de navigation ne sont plus guère fiables. Faudrait-il s’en étonner ? Les idées sont elles-mêmes un objet de la lutte des classes. Le travail choral conduit par Richard Poulin et Patrick Vassort représente, en ce sens, une précieuse contribution intellectuelle et militante à la clarification idéologique.

Non, il n’y a pas l’ombre d’un divertimento académique dans la lecture de l’œuvre de Sade qu’ils nous proposent. L’univers libertin est une parfaite allégorie du capitalisme néolibéral, un délire de domination et de déshumanisation qui, mieux que de nombreux traités, nous permet de saisir la logique impitoyable du système de production marchande. Sade, c’est la modernité qui s’affiche avec une fureur triomphante et décomplexée. « Pour Sade - écrit Richard Poulin - l’homme a le droit de posséder autrui pour en jouir et satisfaire ses désirs ; les humains sont réduits à des objets, à des organes sexuels et, comme tout objet, ils sont interchangeables et, par conséquent, anonymes, sans individualité propre ». Voici le paradigme de notre époque. La mondialisation néolibérale a trouvé dans la croissance rapide des industries du sexe, la prostitution et la pornographie - et avec elles, dans le trafic et l’exploitation des êtres humains, en premier lieu de femmes et enfants - l’un de ses signes les plus authentiques de une identité. Surfant sur chaque innovation technologique, dépassant toutes les frontières sous l’impulsion de ses propres crises, le capitalisme se déploie sous nos yeux, avec une dimension transcendante et planétaire, sa violence originelle. Les révolutions et les mouvements populaires du XXe siècle l’ont forcé à accepter quelques concessions sociales qu’il voudrait aujourd’hui balayer comme une ennuyeuse parenthèse dans son histoire d’accumulation et destruction. Mais ce capitalisme usuraire et prédateur de nos jours n’est pas simplement une répétition sénile de lui-même : il est l’expression paroxystique de ses traits de naissance. Sade se reconnaîtrait dans les paramètres du nouveau millénaire.

La chercheuse italo-américaine Silvia Federicci a soulevé avec toute pertinence la question dans son livre Caliban et la sorcière. Loin d’être le produit d’une évolution naturelle, logique ou progressive, le capitalisme a émergé des entrailles de la société médiévale comme une contre-révolution sanglante des classes privilégiées face aux aspirations de la plèbe et des nécessiteux. Les guerres paysannes, la persécution des hérésies, l’appropriation des terres communales, la chasse aux sorcières, le génocide des peuples indigènes d’Amérique et l’esclavage, ont jeté les fondements de la modernité dont Sade célèbre avènement. L’accumulation par dépossession, que le géographe marxiste David Harvey a détectée comme une caractéristique du capitalisme tardif et contemporain, est dans l’ADN même du régime marchand. De la même manière qu’on y trouve la construction moderne des genres. À partir de différentes disciplines, depuis l’historiographie, la sociologie ou la critique de l’économie politique, Federicci de même que le auteurs de Sexe, capitalisme et critique de la valeur parviennent à une même conclusion : loin d’être un vestige du passé, une relique ancestrale dont la modernité n’aurait pas su se défaire, la domination patriarcale telle que nous la connaissons, l’oppression des femmes, leur confinement dans la sphère privée, constituent des constructions originales et authentiques du capitalisme. Les traits de la féminité moderne ont été façonnés dans les chambres de torture et sur les bûchers où on a brûlé, pendant près de deux siècles, des milliers de sorcières. Le capitalisme a formé et discipliné le prolétariat qui devait extraire le charbon des mines, peupler les colonies du Nouveau Monde ou être enchaîné aux machines des manufactures, arrachant des masses de paysans à leurs terres et des exécutant par pendaison des milliers de vagabonds. Voici le véritable acte de naissance de la valeur.

Peut-on parler d’une économie politique du patriarcat, comme nous la décrit Christine Delphy dans son Ennemi principal, référence obligée de la critique féministe ? Sans doute, mais il s’agit bel et bien d’un patriarcat capitaliste ... ou d’un capitalisme nécessairement patriarcal dans sa genèse et dans ses différentes étapes. En utilisant la formule percutante de Roswitha Scholz, le capitalisme a un sexe. Comprendre cet enchevêtrement et toutes ses conséquences est aujourd’hui indispensable pour une reconfiguration de la gauche, dans laquelle le féminisme aura une importance vitale. C’est là que nous touchons à l’une des plus grandes faiblesses du mouvement ouvrier du XXe siècle. L’empire de la marchandise s’élève au-dessus d’une dissociation entre production et reproduction, entre sphère publique (masculine) et sphère privée (associé à la féminité). La première ne peut pas exister sans la seconde ; mais ne peut exister non plus, et en même temps, sans nier de façon permanente cette sphère privée et la rendre invisible. La logique de l’accumulation incessante exige objectiver les êtres humains, mais aussi construire des genres et établir une domination d’airain de l’un sur l’autre. L’écologie politique a montré que les différents modèles capitalistes, y compris le prétendu « capitalisme vert », sont prédateurs de la planète. En effet, les cycles de l’accumulation, suivant une spirale effrénée, chevauchent avec une aveugle arrogance les cycles de régénération de la vie, les méprisent et leur font violence. Dans une course folle rythmée par des catastrophes « naturelles », la valeur pousse la terre vers le réchauffement climatique. De la même façon, l’oppression des femmes est aussi inhérente au capitalisme que son irrépressible pulsion de piller la planète.

Le mouvement ouvrier classique a eu, même à travers ses luttes les plus héroïques, une vue partielle du capitalisme, nous rappelle Gérard Briche. Souvent, la gauche a été prisonnière d’une illusion productiviste et d’une foi insensée dans le progrès - que le fascisme et la guerre se sont cruellement chargés de réfuter. Le Novus Angelus de Walter Benjamin, poussé par les vents orageux de l’histoire, observe toujours de son regard ahuri paysages de désolation humaine. La crise actuelle révèle le capitalisme dans sa totalité et dans son essence totalisatrice, invasive de tous les aspects de la vie. La classe ouvrière du XXe siècle a vaillamment lutté pour le salaire sans déceler son caractère androgyne. Le new deal de l’après-guerre, tout en élargissant considérablement le champ du salaire indirect par le biais de la protection sociale et l’accès universel aux services publics, n’a pas contesté la dissociation fondamentale de société marchande : sous le capitalisme, il n’y a pas d’autre travail que le travail salarié. L’activité humaine destinée à produire des biens et services, créatrice de valeur ; les « autres » activités humaines, les tâches domestiques, les soins, essentiels pour la reproduction de la force de travail, vitaux pour la société, mais non quantifiables selon le patron temporel de la valeur, sont restés à l’écart de la sphère publique, associés à la féminité et à ses représentations. Même l’irruption des femmes dans le monde du travail et leur accès, relativement récent, à la citoyenneté – en France, berceau de la révolution démocratique, les femmes n’ont pu voter qu’après la seconde guerre mondiale – n’ont pu changer cette donne. Les tâches domestiques et de reproduction demeurent féminines. Et le salaire des femmes a conservé le stigmate de la complémentarité, du second revenu qui vient compléter les ressources de l’économie ménagère. Cette donnée structurelle est à la base des inégalités salariales entre hommes et femmes, qui persistent même dans les pays les plus avancés, où les politiques féministes et les combats pour l’égalité ont une plus longue tradition.

Cette perception du capitalisme limité à l’espace public - et de l’entreprise comme horizon du syndicalisme - a beaucoup à voir avec la crise de la gauche au cours des dernières décennies, avec son incapacité à faire face à la « révolution conservatrice », avec la conversion des élites de la social-démocratie aux dogmes du marché et leur intégration aux institutions néolibérales. La fin de l’ère fordiste a sapé les bases matérielles du mouvement ouvrier traditionnel dans les vieilles métropoles industrielles. La lutte des mineurs britanniques en 1985, une authentique épopée ouvrière, finalement vaincue par le gouvernement Thatcher, a été la dernière grande grève classique du XXe siècle. L’effondrement de l’URSS et des régimes bureaucratiques de l’Est, non seulement a ouvert la porte à un capitalisme littéralement maffieux ; il a certifié aussi l’échec d’un projet d’émancipation qui avait mobilisé les espoirs et les sacrifices de millions d’hommes et des femmes dans le monde, de plusieurs générations militantes. Sans parler de l’émergence du géant chinois dans l’économie mondiale, organisant la plus grande usine du monde, sous la discipline de fer d’une dictature de « parti unique ».

Mais il n’y a pas de retour en arrière possible. Le développement monstrueux atteint par la finance, la portée et les proportions de la crise ouverte en 2008, précipitent nos sociétés vers des dilemmes radicaux. L’érosion de l’État-providence fait que les femmes, leurs droits et leurs aspirations, soient les premières victimes des ajustements structurels en cours. L’hypothèse d’un nouveau pacte keynésien, à laquelle s’accroche encore une grande partie de la gauche, est en fait la moins raisonnable. Il est temps de développer une nouvelle perspective stratégique. Pour ce faire, certaines autocritiques seront nécessaires. La vision biaisée de l’ancien mouvement ouvrier européen a conduit à un désaccord de longue durée avec le féminisme. Certaines tendances féministes, ont été poussées, par ailleurs, vers les impasses de la postmodernité, comme une image inversée des errements androgynes de la gauche. L’activiste américaine Nancy Fraser a remarqué avec lucidité les paradoxes du féminisme de « seconde génération » qui a émergé sous l’impulsion de Mai 68, un féminisme déterminée et rebelle qui a révélé le sexe de l’État-providence... juste au moment où le capitalisme entamait une offensive soutenue pour le démanteler. Lorsque semblait arrivée la fin de l’histoire et les « lois du marché » acquerraient le statut d’une puissance divine, le libéralisme s’est présenté lui-même comme l’héritier légitime – et possible - de la volonté libertaire. Dépourvue d’horizon au-delà du capitalisme, la gauche postmoderne s’est bornée à tenter de « transgresser » ce qu’elle ne croyait plus être à même de transformer ou renverser ; elle a regardé, fasciné, la multiplicité des oppressions comme s’il s’agissait d’un kaléidoscope d’intersections capricieuses, elle s’est perdue dans les fragments... n’apercevant plus la réalité entière. Voici ce qui explique certaines des contradictions qui ont déchiré le mouvement féministe dans les dernières années. Le débat tendu sur la prostitution est, de ce point de vue, emblématique. Au-delà de l’influence sociale, institutionnelle et médiatique du puissant lobby des industries du sexe, la banalisation de la prostitution, son acceptation en tant que « profession » susceptible d’être réglementée - et même syndiquée -, n’ont été possibles que dans l’atmosphère décadente et sans espoir de la postmodernité. Pour elle, le droit au propre corps est devenu le « droit de se prostituer ». Ainsi, le dernier échelon de l’objectivation, de la marchandisation de l’être humain et de sa déshumanisation complète, est devenu une « option ». Voici la liberté poussée à l’extrême de sa propre négation. Avec deux siècles de retard, Sade triomphe enfin : une humanité sans avenir s’engouffrait dans l’atmosphère étouffante d’un château de Silling aux dimensions planétaires.

Mais, nous entrons déjà dans une nouvelle période. Non seulement l’histoire n’est pas terminée, mais elle connaît aujourd’hui une forte accélération. Ici et là, des émeutes, des résistances et des nouveaux mouvements sociaux annoncent un avenir ouvert et disputé. Le pronostic, une fois de plus, ne peut être qu’alternatif. C’est la lutte qui tranchera. Face à la fracture sociale et au discrédit des institutions et des partis traditionnels, réapparaît, inquiétant, un populisme d’extrême-droite. Mais aussi des mouvements critiques et des tentatives nouvelles pour reconstruire une gauche à la hauteur des circonstances. Il nous est plus nécessaire que jamais de penser le capitalisme dans sa totalité systémique. Porté par une géniale anticipation, le jeune Marx envisageait le prolétariat révolutionnaire non pas comme une formation sociologique aux contours définis - certainement pas comme cette classe ouvrière homogène, industrielle et virile, qui a peuplé l’imaginaire de la gauche presque tout au long du siècle passé - mais comme un sujet politique, nouveau dans l’histoire, complexe et articulé, capable de rendre compte de toutes les oppressions et de s’insurger aussi contre toutes. C’est une intuition qui nous donne quelques indices précieux pour l’avenir. Le capitalisme continue son accumulation insatiable, joignant dans ce processus toutes les violences, tous les rapports de domination et d’injustice : depuis la déforestation amazonienne et les nouvelles « expropriations de terres » jusqu’à l’imposition d’un canon de beauté qui pousse des milliers d’adolescentes à l’anorexie ; depuis l’exploitation du travail des enfants dans les manufactures asiatiques jusqu’à la fraude bancaire d’humbles retraités dans un pays « avancé » comme le nôtre, passant par les nouvelles expéditions coloniales et la soumission des nations sans défense.

Nous ne nous lasserons pas de le répéter : pour dépasser le capitalisme, il nous faut comprendre sa logique et ses mécanismes, saisir ses nombreuses facettes. Et, singulièrement, le rôle de la sexualité, de la construction des genres et de leur représentation dans la formation de la valeur. Sans doute, le livre que nous présentons au public de langue espagnole contribuera à cette compréhension. Un jour, Caliban reconnaîtra avec fierté qu’il est le fils de la sorcière. Enfin, il regardera le monde avec les yeux de femme et s’apprêtera à le changer de fond en comble. La parfaite abstraction capitaliste du marquis de Sade, de même que le sadisme social qui naît des entrailles du capitalisme et envahit nos vies quotidiennes, sacrifient l’humanité à un fétiche. Certes, l’humanité a déjà prouvé qu’elle peut sombrer dans l’abîme de la barbarie ; mais elle dispose également d’un énorme potentiel de générosité et de solidarité. Une lutte séculaire, devenue désormais globale, a tissé le rêve d’une société juste et égalitaire, d’une relation harmonieuse et durable avec la nature, d’identités sexuelles, encore inconnues, mais qui refuseront la possession tyrannique comme caractéristique constitutive… Marx disait que l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre. Peut-être qu’aussi, ne conçoit-elle que les rêves qu’elle est à même de réaliser.

Sylviane Dahan
Barcelone, le 30 Juillet 2012.


SADOCAPITALISMO

“¿Qué pinta el marqués de Sade en medio de una crisis como ésta ?” Tal podría ser la pregunta que se hiciera el lector – y quizás, sobre todo, la lectora – al tomar en sus manos este libro. No corren buenos tiempos para la lírica. Europa deviene el epicentro de la crisis del capitalismo globalizado. Una crisis profunda y multiforme, convulsa, previsiblemente prolongada y de incierto desenlace : crisis económica, social, ecológica, político-institucional, crisis de civilización… Décadas de políticas desreguladoras neoliberales han gestado la mayor conflictividad potencial entre las clases sociales desde la Segunda Guerra Mundial. Todas las conquistas, todos los parámetros del llamado Estado del bienestar - bajo los que han nacido y crecido ya varias generaciones -, se ven amenazados. El sueño de un espacio compartido de derechos y progreso vuela en pedazos, dinamitado por la voracidad de los mercados financieros. Atónita, la ciudadanía constata que sus instituciones representativas, parlamentos y gobiernos, no son sino teatros de sombras. La democracia política ha sido literalmente secuestrada por los consejos de administración de poderosos bancos y multinacionales. En medio de una desestabilización creciente, precipitando países enteros a la ruina y ahondando en todos las desigualdades sociales, Europa ve resurgir sus viejos demonios.

¿Hace falta insistir sobre la situación crítica que atraviesa el Estado español, en el ojo del huracán ? El modelo económico que prevaleció durante años, dinamizado por una especulación inmobiliaria desenfrenada, ha colapsado. A la ilusión generalizada de riqueza propiciada por la expansión del crédito – un espejismo que ocultaba una creciente precariedad contractual, bajos salarios, insuficientes servicios públicos, una estructura tributaria regresiva y, en general, una economía terciaria y subalterna – ha sucedido una prolongada recesión. El paro masivo y la pobreza se han instalado en la sociedad. El estallido de la burbuja inmobiliaria deja un rastro desolador de pisos vacíos y despropósitos medioambientales. Cientos de miles de familias hipotecadas son expulsadas de sus casas por unas entidades bancarias cuyo salvamento exige movilizar sumas ingentes de dinero público y que abocan el país a un “rescate financiero” ; es decir, a su puesta bajo tutela de los grandes acreedores extranjeros, con la consiguiente amenaza de un retroceso de décadas en las condiciones de vida, derechos e incluso libertades de amplias franjas de la población.

En ese contexto de urgencias e incertidumbres, en el umbral de un agitado período que cambiará la faz de Europa, ¿tiene sentido detenerse sobre las fantasías de un libertino del siglo XVIII ? ¿Es útil ponerse a reflexionar ahora, como lo hacen las autoras y autores de este trabajo, acerca de la sexualidad humana, de sus representaciones, de la construcción de los géneros en los albores del capitalismo y su caótica evolución postmoderna ? Nuestra respuesta a tales preguntas es doblemente afirmativa. El carácter sistémico e histórico de la crisis que vivimos pone a la orden del día una mirada radical sobre el capitalismo. Más que nunca, necesitamos aprehender su lógica interna, desentrañar las raíces de una violencia intrínseca, de una pulsión depredadora sobre el ser humano y la naturaleza que nos empuja hacia la barbarie. Por otra parte, no es la primera vez que los movimientos de emancipación - y singularmente el movimiento obrero, las izquierdas o el feminismo - se ven obligados a forjar su pensamiento en medio de una agitación social cargada de preguntas. En plena tempestad, descubrimos que nuestras viejas cartas de navegación no son muy fiables. ¿Acaso debería sorprendernos ? Las ideas son un objeto de la lucha de clases. La obra coral que han dirigido Richard Poulin y Patrick Vassort constituye, en ese sentido, una valiosa contribución intelectual y militante a la urgente clarificación.

No, no hay asomo de divertimento académico en la relectura de la obra de Sade que nos proponen. El universo libertino constituye una perfecta alegoría del capitalismo neoliberal, un delirio de dominación y deshumanización que, mejor que muchos tratados, nos permite comprender la lógica implacable del régimen de la producción de mercancías. Sade es la modernidad mostrándose con su furia triunfante y desacomplejada. “Para Sade – escribe Richard Poulin – el hombre tiene derecho a poseer al prójimo para gozar y satisfacer sus deseos ; los seres humanos son reducidos a la condición de objetos, de simples órganos sexuales y, como todo objeto, son intercambiables y, por lo tanto, anónimos, carentes de individualidad propia”. He aquí toda una anticipación de los tiempos que vivimos. La globalización neoliberal ha encontrado en el crecimiento vertiginoso de las industrias del sexo, la prostitución y la pornografía – y, con ellas, en el tráfico y la explotación de seres humanos, en primer lugar mujeres y menores – una de sus más genuinas señas de identidad. Cabalgando sobre cada innovación tecnológica, rebasando una frontera tras otra bajo el ímpetu de sus propias crisis, el capitalismo despliega ante nuestros ojos, con una dimensión trascendental y planetaria, su violencia original. Las revoluciones y los movimientos populares del siglo XX le obligaron a aceptar unas concesiones sociales que hoy querría barrer como un enojoso paréntesis en su historia de acumulación y destrucción. Pero este capitalismo usurero y depredador no es una simple reiteración senil de sí mismo : significa la expresión paroxística de sus rasgos congénitos. Sade se reconocería en los parámetros del nuevo milenio.

La investigadora italoamericana Silvia Federicci lo ha planteado con toda pertinencia en su libro Calibán y la bruja : lejos de resultar de una evolución natural, lógica o progresista, el capitalismo surgió de las entrañas de la sociedad medieval como una contrarrevolución sangrienta de los estamentos privilegiados contra las aspiraciones de las clases plebeyas y menesterosas. Las guerras campesinas, la persecución de las herejías, el cercado de tierras, la caza de brujas, el genocidio de los pueblos originarios de América y la esclavitud, sentaron las bases de la modernidad cuyo advenimiento celebra Sade. La acumulación por desposesión que el geógrafo marxista David Harvey detecta como una de las características del capitalismo tardío contemporáneo se encuentra en el mismísimo ADN del régimen mercantil. Como forma parte intrínseca de él la construcción moderna de los géneros. Desde disciplinas distintas, desde la historiografía, la sociología o la crítica de la economía política, Federicci y el colectivo que nos brinda Sexo, capitalismo y crítica del valor confluyen en una misma conclusión : lejos de ser una rémora del pasado, un vestigio ancestral que la modernidad no habría conseguido barrer, la dominación patriarcal tal como la conocemos, la opresión sobre las mujeres, su confinamiento en la esfera privada, constituyen construcciones originales y genuinas del capitalismo. La semblanza de la mujer se esculpió en las cámaras de tortura y en las hogueras donde ardieron durante cerca de dos siglos millares de brujas. El capitalismo formó y disciplinó al proletariado que había de extraer el carbón de las minas, poblar las colonias del nuevo mundo o acoplarse a las estruendosas máquinas de las manufacturas, arrancando masas de campesinos a sus tierras y ahorcando vagabundos por doquier. Esa es la partida de nacimiento del valor.

¿Puede hablarse de una economía política del patriarcado, como la describe Christine Delphy en su Enemigo principal, referencia obligada de la crítica feminista ? Sin duda, pero se trata plena y enteramente del patriarcado capitalista… o, al revés, de un capitalismo necesariamente patriarcal en su génesis y en sus diferentes etapas. Por emplear la rotunda fórmula de Roswitha Scholz, el capitalismo tiene sexo. La comprensión de esta imbricación y de todas sus consecuencias es hoy de vital importancia de cara a una posible reconfiguración de la izquierda y al papel fundamental que incumbe en ello al feminismo. Ahí reside sin duda una de las mayores debilidades del movimiento obrero del siglo XX. Y es que el imperio de la mercancía se alza sobre una disociación fundamental entre producción y reproducción, entre la esfera pública (masculina) y la esfera privada (asociada a la feminidad). La primera no puede subsistir sin la segunda ; pero tampoco sin negarla y hacerla permanentemente invisible. La razón implacable de la acumulación requiere objetivar los cuerpos, construir géneros y establecer el férreo dominio de uno sobre el otro. La ecología política ha demostrado que los distintos modelos capitalistas, incluido el pretendido “capitalismo verde”, son depredadores del planeta porque los ciclos de la acumulación, en una espiral desenfrenada, se superponen con ciega arrogancia a los ciclos regenerativos de la vida, los desprecian, los violentan. En una alocada carrera puntuada de catástrofes “naturales”, el valor arrastra la tierra hacia el calentamiento global. Pues bien, la opresión de la mujer es tan consustancial al capitalismo como su irrefrenable pulsión saqueadora del planeta.

El movimiento obrero clásico ha tenido, incluso a través de sus luchas más heroicas, una visión parcial y sesgada del capitalismo, nos recuerda Gérard Briche. No pocas veces la izquierda ha sido prisionera de la ilusión productivista, de una fe insensata en el progreso - que el fascismo y la guerra se han encargado de desmentir. El angelus novus de Walter Benjamin, empujado por el viento huracanado de la historia, sigue contemplando paisajes de desolación humana. La crisis actual desvela al capitalismo en su totalidad y en su esencia totalizadora, invasiva de todos los confines de la vida. La clase obrera del siglo XX ha peleado por el salario sin percatarse apenas de su carácter andrógino. El new deal de la posguerra, aún extendiendo notablemente el campo del salario indirecto a través de la protección social y el acceso universal a los servicios públicos, no cuestionó la disociación fundamental de la sociedad mercantil : bajo el capitalismo, trabajo propiamente dicho no hay más que el asalariado, aquél destinado a producir bienes y servicios, el que genera valor ; el “otro”, el doméstico, el de cuidados, indispensable para la reproducción de la fuerza de trabajo, vital para la sociedad, pero no cuantificable como el primero y donde no rige el patrón temporal del valor, siguió escindido de la esfera pública, asociado a la feminidad y a sus representaciones. Ni siquiera la irrupción de la mujer en el mundo del trabajo y su acceso, relativamente reciente, a la ciudadanía – en Francia, cuna de la revolución democrática, las mujeres no pudieron votar hasta la Liberación -, ha modificado sustancialmente esa realidad. Las tareas domésticas y reproductivas siguen siendo femeninas. Y la retribución de la mujer trabajadora ha conservado el estigma de la complementariedad, del segundo salario destinado a completar los ingresos de la economía familiar. Ese dato estructural está en el fondo de las desigualdades salariales entre hombres y mujeres, que persisten incluso en los países más avanzados, donde las reivindicaciones feministas y las políticas de igualdad tienen mayor tradición.

Esa percepción del capitalismo limitada a lo público – y de la empresa como horizonte del sindicalismo – tiene mucho que ver con la crisis de las izquierdas a lo largo de las últimas décadas, con su incapacidad para hacer frente a la “revolución conservadora”, con la conversión de las elites socialdemócratas a los dogmas del mercado y su integración en las instituciones neoliberales. El final de la era fordista ha socavado las bases materiales del movimiento obrero tradicional en las viejas metrópolis industriales. La lucha de la minería inglesa en 1985, épica pero finalmente derrotada por el gobierno de Thatcher, fue la última gran huelga clásica del siglo XX. El hundimiento de la URSS y de los regímenes burocráticos del Este, no sólo abrió las puertas a un capitalismo literalmente mafioso : certificó el fracaso de un proyecto de emancipación que había movilizado las esperanzas y sacrificios de varias generaciones militantes. Por no hablar de la irrupción del gigante chino en la economía globalizada, organizando la mayor fábrica del mundo bajo la férrea disciplina de una dictadura.

Pero no hay marcha atrás posible. El desarrollo monstruoso alcanzado por las finanzas, la trascendencia y las proporciones de la crisis que ha gestado, precipitan nuestras sociedades hacia disyuntivas radicales. El cuestionamiento del Estado del bienestar hace de la mujer, sus derechos y aspiraciones, las primeras víctimas de los ajustes estructurales en curso. La hipótesis de un nuevo pacto keynesiano, a la que se aferra todavía buena parte de la izquierda, es en realidad la menos razonable. Es hora de elaborar nuevas perspectivas estratégicas. Para ello, algunos balances autocríticos serán necesarios. La mirada sesgada del viejo movimiento obrero europeo tuvo como consecuencia un largo desencuentro con el feminismo. Más aún : empujó algunas de sus tendencias hacia los callejones sin salida de la postmodernidad, como un reflejo invertido del androcentrismo de la izquierda. La activista americana Nancy Fraser ha señalado con mucha lucidez las paradojas del feminismo de “segunda generación”, surgido bajo el impulso antiautoritario de Mayo del 68 ; un feminismo decidido y contestatario que desveló el sexo del Estado benefactor… justamente cuando el capitalismo iniciaba una ofensiva sostenida para desmantelarlo. Cuando pareció llegado el final de la historia y las “leyes del mercado” adquirieron el rango de una fuerza divina, el liberalismo se presentó como el legítimo heredero del anhelo libertario. Desprovista de horizonte más allá del capitalismo, la izquierda postmoderna se propuso “transgredir” lo que ya no creía poder transformar ni derrocar ; contempló, embobada, la multiplicidad de las opresiones como si se tratase de un caleidoscopio de caprichosas intersecciones ; se perdió en los fragmentos… y dejó de ver la realidad. Sólo así se explican algunas de las contradicciones que han desgarrado a los movimientos feministas en estos últimos años. El crispado debate en torno a la prostitución resulta, desde este punto de vista, emblemático. Más allá de la influencia social, institucional y mediática del poderoso lobby de las industrias del sexo, la banalización de la prostitución, su aceptación como una profesión susceptible de ser regulada – e incluso sindicalizada – sólo era posible en la atmosfera decadente y desesperanzada de la postmodernidad. Para ella, el derecho al propio cuerpo devino el “derecho a prostituirse” ; la objetivación última del ser humano, su mercantilización y deshumanización completa, se convirtieron en una “opción”. La libertad llevada al extremo de su propia negación. Con dos siglos de retraso, Sade triunfaba por fin ; un mundo cautivo y sin futuro se debatía en la atmósfera claustrofóbica de un inmenso castillo de Silling.

Pero nos adentramos ya en un nuevo período. La historia no sólo no ha terminado, sino que inicia una brusca aceleración. Aquí y allá, revueltas, luchas y nuevos movimientos sociales anuncian un futuro abierto y en disputa. Los pronósticos son necesariamente alternativos. Sólo la lucha decidirá. Ante las fracturas sociales y el descrédito de instituciones y partidos al uso, resurgen, inquietantes, populismos de extrema derecha. Pero también movimientos críticos e incipientes tentativas de recomponer una izquierda a la altura de las circunstancias. Por eso es tan necesario pensar el capitalismo en su totalidad sistémica. Movido por una genial anticipación, el joven Marx vislumbraba al proletariado revolucionario no tanto como una formación sociológica de contornos más o menos definidos – desde luego, no como esa clase obrera homogénea, industrial y viril, que ha llenado el imaginario de la izquierda del siglo XX -, sino como un sujeto político, nuevo en la historia, complejo y articulado, capaz de dar cuenta de todas las opresiones y de alzarse contra todas ellas. Sin duda esa intuición nos brinda algunas valiosas claves de futuro. El capitalismo prosigue su insaciable acumulación entrelazando frenéticamente todas las violencias, todas las relaciones de dominación e injusticias : desde la deforestación amazónica y los nuevos “cercamientos de tierras” hasta la imposición de un canon de belleza que empuja millares de adolecentes a la anorexia ; desde la explotación del trabajo infantil en una manufactura asiática hasta la estafa bancaria de un número ingente de humildes pensionistas en un país “avanzado” como el nuestro, pasando por el sometimiento de las naciones más indefensas del planeta.

No nos cansaremos de repetirlo : la superación del capitalismo exige comprender su lógica y sus mecanismos, aprehender sus múltiples facetas. Y, singularmente, el papel de la sexualidad, de la construcción de los géneros y de sus representaciones en la formación del valor. A esa comprensión contribuirá, no nos cabe duda, el libro que presentamos. Un día, Calibán reconocerá con orgullo que es hijo de la bruja. Mirando, por fin, al mundo con ojos de mujer se aprestará a transformarlo de raíz. La perfecta abstracción capitalista que brota del delirio de Sade, como el sadismo social que nace de las entrañas del capitalismo y que invade nuestra cotidianeidad, sacrifican la humanidad ante un fetiche. Pero la humanidad, capaz de hundirse en el abismo de la barbarie, atesora también un inmenso potencial de generosidad y solidaridad. Una lucha secular, que hoy deviene global, ha ido tejiendo el sueño de una sociedad igualitaria y justa, de una relación armoniosa y sostenible con la naturaleza, de unas identidades sexuales aún desconocidas, pero que rehusarán la posesión tiránica como rasgo constitutivo… Marx decía que la humanidad sólo se plantea los problemas que puede resolver. Acaso sólo conciba los sueños que puede alcanzar.

Sylviane Dahan
Barcelona, 30 de julio de 2012.


Notes

[1Pour l’édition originale : Richard Poulin et Patrick Vassort, dir., « Sexe, capitalisme et critique de la valeur. Pulsions, dominations, sadisme social » (189 pages), publié chez l’éditeur canadien « M éditeur » dans la collection « Marxismes ». Distribution en Europe par « Distribution du Nouveau-Monde/Librairie du Québec » (Paris).

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