Nature, rôle et place de la résistance armée en Syrie

Les débats sur le rôle et la nature des groupes de l’opposition armée ont été récurrents depuis leur apparition l’an dernier, en juin 2011, avec la formation du Mouvement des officiers libres du colonel Husayn Hamoush. Cette première initiative a tourné court après sa capture et son exécution par le régime, mais la constitution de l’Armée syrienne libre (ASL), dirigée par l’ancien colonel de l’armée de l’air Riad Asaad, qui a fait défection en juillet 2012, a immédiatement suivi.

A ce jour, le processus révolutionnaire syrien reste principalement caractérisé par l’action populaire de masse, des manifestations aux campagnes de grève (comme en décembre 2011) en passant par la désobéissance civile. Il est néanmoins très important d’analyser ce que représentent les groupes de l’opposition armée et, plus généralement, la place de la résistance armée qui est en train de se développer.

 De l’opposition à l’opposition armée

Des secteurs de l’opposition syrienne ont dénoncé le développement de l’opposition armée en affirmant qu’elle affaiblissait le mouvement populaire. Haitam Mannaa, le leader du CCNCD (Comité de coordination nationale pour le changement

démocratique), a ainsi déclaré que « quand nous étions non-violents, nous avions trois millions de personnes avec nous » mais « maintenant, avec la résistance armée, nous n’avons pas plus de 50 000 personnes dans la rue. » Il a également affirmé que « la lutte armée ne peut pas être victorieuse. Elle joue en faveur des groupes extrémistes qui sont soutenus par les Etats du Golfe ». [1] Il a ajouté que ces groupes faisaient pression pour une intervention étrangère, intervention à laquelle nous nous opposons. [2]

Même si nous sommes d’accord avec le fait que la seule résistance armée ne suffira pas à renverser le régime, et même si nous nous opposons à une intervention étrangère, nous pensons que l’approche du militant d’opposition Haitam Mannaa n’est pas juste. Le mouvement populaire en Syrie n’a pas cessé de se développer. La répression violente de ceux qui protestaient a commencé dès le premier jour du processus révolutionnaire, en mars 2011 ; ce n’est pas la résistance armée qui l’a provoquée. Comme l’a dit le révolutionnaire et héros national cubain José Marti, « celui qui déclenche dans un pays une guerre évitable est un criminel, mais tout aussi criminel est celui qui ne déclenche pas une guerre inévitable. » Nous ne pouvons pas ignorer le sentiment de très nombreux Syriens face à la répression violente du régime, qui aurait pu éviter de mener cette guerre contre son peuple.

Il faut se rappeler qu’il y a eu en Egypte plus de 800 martyrs avant le renversement de Moubarak. A un moment, les manifestants ont utilisé la violence pour se protéger des nervis envoyés par le régime de Moubarak pour envahir la plate Tahrir. En Syrie comme ailleurs, les gens ont le droit de se défendre, eux et leurs familles, contre un régime oppresseur totalitaire. Dénions-nous ce droit à la résistance palestinienne face à l’occupation raciste, coloniale, de son territoire par les Israéliens ? Avons-nous dans le passé dénié le droit des peuples sud-américains à résister par les armes contre leurs dictatures ? Evidemment, non. Le droit à l’autodéfense contre la répression du régime n’est pas contradictoire avec la lutte pacifique du mouvement populaire pour le renversement du régime.

 Les débuts de l’opposition armée

Plusieurs éléments ont favorisé l’apparition des groupes armés :

• En premier lieu, la répression violente du régime contre les manifestants pacifiques, et contre les dirigeants du mouvement populaire, tués, arrêtés ou contraints à l’exil. Cela a radicalisé le mouvement et contribué à mettre en avant des militants plus enclins à résister par les armes. De plus en plus de groupes de citoyens ont alors pris les armes pour défendre leurs manifestations et leurs domiciles contre les chabihas [miliciens appointés par le régime, auteurs d’innombrables exactions], les services de sécurité et l’armée.

• En second lieu, le nombre croissant des désertions dans l’armée, en particulier de soldats du rang refusant de tirer sur des manifestants pacifiques. Le 26 juin, c’est un treizième général qui a fait défection tandis que le 22 juin, un colonel de l’armée de l’air est devenu le premier officier supérieur à déserter avec son Mig 21, qu’il a posé en Jordanie. La réticence des soldats à tirer contre des manifestations pacifiques a provoqué de nombreuses mutineries et désertions. Un général qui faisait partie du premier cercle de Bachar el-Assad, Manaf Tlass, a également fui en Turquie.

• Il y a enfin la volonté de courants ou d’Etats de financer des groupes armés bien précis, pour se constituer en Syrie une base de soutien qui leur faisait défaut. Les Frères Musulmans soutiennent ainsi une milice appelée Comité de protection civile, ou Bataillon Ibn al-Walid. Le Bataillon Farouk dirigé par le fameux Abdel Razak Tlass serait lié à l’Arabie Saoudite. Un militant a déclaré que « des hommes d’affaires qataris et saoudiens passent par-dessus les conseils militaires et injectent directement beaucoup de dollars au profit de petits groupes de l’opposition armée. Une partie va vers des groupes islamistes radicaux ». [3]

 La composition des groupes armés

Les membres des groupes de l’opposition armée proviennent socialement de la composante majoritaire du mouvement révolutionnaire : ce sont principalement des travailleurs marginalisés des villes et des campagnes, des membres des classes subalternes et moyennes qui ont souffert de l’accélération des politiques néolibérales menées depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad [4]. On trouve dans les groupes de l’opposition armée aussi bien des militaires ayant fait défection que des civils ayant décidé de prendre les armes, ces derniers en constituant la grande majorité. Ces groupes ont de vraies racines dans le soulèvement populaire et sont bien trop divers pour se transformer en une force unifiée au service de pouvoirs étrangers.

L’armée syrienne s’était structurée à l’époque de Hafez el-Assad [le père et prédécesseur, mort en 2000, de l’actuel dictateur], de telle sorte que l’insubordination collective ou la mutinerie y sont très difficiles. La structure du haut commandement se base sur le clientélisme et le confessionnalisme. La plupart des unités loyales envers Assad est dominée par des officiers alaouites, même si elles comprennent aussi des officiers et généraux sunnites. Le chef du bataillon qui a mené la terrible attaque contre le quartier Baba Amr de Homs, en février 2012, est un colonel sunnite. Le rôle assigné à ces unités est de protéger le régime en appliquant différentes formes de répression. Le plus souvent, ceux qui veulent faire défection ne peuvent agir qu’individuellement ou en petits groupes, partant ou non avec leurs armes.

Ces difficultés n’ont cependant pas empêché le développement des défections. Le régime s’est vu contraint de sécuriser ses unités par l’intégration de nouveaux éléments en provenance de l’appareil sécuritaire. Des milliers de soldats et d’officiers ont été emprisonnés parce que suspects de sympathie envers la révolution. Au moins la moitié des pertes de l’armée syrienne résulterait de meurtres perpétrés par des militaires loyaux envers le régime.

 A propos de leur dénomination

La plupart des dénominations des groupes armés a une connotation religieuse sunnite, raison pour laquelle beaucoup ont cru y déceler du confessionnalisme. En réalité, cela ne reflète que le milieu social dont leurs membres sont originaires : en général rural, marginalisé et où la pratique religieuse est courante.

D’autres communautés sont représentées dans l’opposition armée. Des brigades alaouites se sont formées début 2012, notamment dans la province d’Idlib. Muteeh Ilyas Ilyas a été le premier officier chrétien à faire défection. Les forces de sécurité ont tué de nombreux militants chrétiens liés à l’ASL ou qui lui apportaient un soutien – parmi eux Hossam Mikhail.

 La question des armes

De nombreux groupes de l’opposition armée ont démenti avoir reçu des armes de l’Arabie saoudite ou du Qatar, contrairement à ce qu’affirment les médias occidentaux. [5]

La grande majorité de ces groupes combat avec un matériel élémentaire (fusils-mitrailleurs Kalashnikov, fusils de precision Dragunov, mitrailleuses PKT, lance-roquettes RPG [6]), volé ou qui leur a été vendu par la très corrompue armée syrienne. Les équipements les plus sophistiqués, notamment les missiles anti-tanks Metis et Komet, ont été capturés durant les combats avec l’armée régulière, ou bien obtenus auprès d’officiers corrompus. Cela ne signifie pas que des armes n’aient pas été livrées de l’extérieur, mais ce n’a été ni systématique ni en grandes quantités. Une première livraison importante a eu lieu en mars ou avril, au profit de groupes bien précis opérant autour d’Idlib, de Hama, de Homs et de la banlieue de Damas.

Selon plusieurs sources d’opposition, un faible nombre d’armes a été envoyé par l’Arabie saoudite et le Qatar, tandis que les Turcs ont démenti tout rôle dans l’armement des rebelles. Beaucoup de groupes de l’opposition armée ont en fait refusé toute forme d’allégeance envers les Etats et bourgeoisies du Golfe, une condition posée par ces derniers pour remettre des armes.

Les affirmations de l’Arabie saoudite selon lesquelles elle financerait des éléments de l’ASL sont à ce jour non prouvées, tandis que la présence de la CIA dans le sud de la Turquie vise à recenser les groupes de l’opposition armée bien plus qu’à les aider. Un membre éminent de la plus haute autorité religieuse d’Arabie saoudite (le Haut-conseil des oulémas) a publié début juin une fatwa interdisant aux Saoudis de mener le jihad en Syrie, c’est-à-dire d’aller combattre le régime syrien.

Certains groupes de l’opposition armée s’approvisionnaient via la contrebande en provenance d’Irak, du Liban ou de Turquie, mais cette source s’est largement tarie après que ces Etats ont procédé à des arrestations et interdit tout passage d’armes par leurs frontières.

Avant tout, les groupes de l’opposition armée sont soutenus par la population syrienne qui leur donne de l’argent, des armes, de la nourriture, des médicaments et en général toute forme d’aide possible.

 La stratégie des groupes de l’opposition armée

Jusqu’à présent, l’ASL n’est pas une entité unifiée. Récemment encore, la coordination entre ses unités s’étendait rarement au-delà des villes ou villages les plus proches. De nombreux rebelles ne savent pas qui sont les commandants à deux heures de route. Mais des progrès croissants et encourageants ont été accomplis ces derniers mois.

Cette période a vu un fort développement du mouvement populaire de base, donnant naissance à un réseau d’acteurs qui, au niveau local, régional et national, coordonnent des manifestations, des opérations militaires, l’aide humanitaire et la relation avec les médias. La formation du « Comité d’action conjointe » vise à « unifier le travail politique et de terrain en Syrie, sur tous les terrains de la révolution, afin de garantir une transition ordonnée » [7].

Son exécutif est constitué de trois représentants de chacune des quatre principales structures de l’opposition syrienne, dont les deux plus importantes : la Commission générale de la révolution syrienne (CGRS) et les Comités locaux de coordination (CLC). Le Comité se donne pour objectif d’établir son autorité sur les groupes de l’opposition armée liés à l’Armée syrienne libre ou affirmant en être membres.

Du côté de ces groupes, des efforts ont été faits afin de coordonner leur activité en établissant un Conseil militaire unifié. L’ASL a négocié avec les différentes factions afin de les convaincre de rejoindre une telle structure.

Les conseils militaires se sont constitués en vue de donner un commandement et une structure de contrôle à des groupes de miliciens très disparates. Selon un membre du Comité d’action conjointe, il y avait au mois de juin dix conseils militaires dans le pays, qui commençaient à partager des informations et à décider d’actions communes. Les conseils militaires provinciaux travaillent sous le parapluie de l’ASL, mais prennent leurs propres décisions opérationnelles.

Ces conseils se sont implantés solidement à Homs, Hama, Idlib, Deraa et Damas. Chacun représente un ensemble, préexistant, de bataillons de l’ASL. Chacun se coordonne avec son homologue de l’opposition politique, le conseil révolutionnaire provincial. Certaines organisations rebelles bien établies et puissantes n’ont pas reconnu les conseils militaires, mais suffisamment l’ont fait pour assurer leur légitimité. [8]

Jusqu’à présent, malgré des progrès importants vers la coordination, l’ASL reste avant tout un label derrière lequel se regroupe une série de groupes armés indépendants. Les CLC, comme différents secteurs dont la gauche révolutionnaire syrienne, appellent à l’unification des groupes armés sous une autorité civile envers laquelle ils seraient responsables. Coordonner les actions des groupes locaux de l’ASL est une nécessité afin d’atteindre les objectifs du mouvement révolutionnaire, à l’exclusion d’autres intérêts qui lui sont étrangers.

L’ASL et la mobilisation populaire, une complémentarité nécessaire

Réaliser les buts de la révolution syrienne implique de respecter les droits et la dignité humaine. C’est pourquoi nous condamnons les pratiques mentionnées dans un rapport récent de Human Rights Watch. [9]

Les groupes armés devraient servir uniquement les objectifs du mouvement populaire et de la révolution, non ceux de pouvoirs étrangers. Ils doivent également se différencier clairement de certains groupes armés poursuivant des buts mafieux ou confessionnels, deux types de comportement qui affaiblissent le processus révolutionnaire.

Nous nous opposons aux appels de certains groupes armés à une intervention militaire étrangère, et leur disons que de tels appels sont de toute façon vains car ils ne changeront rien au fait qu’aucun pouvoir extérieur ne veut une intervention militaire. Nous leur disons : unissons le mouvement populaire et les groupes d’opposition armés, car c’est le seul facteur que nous puissions contrôler.

La nécessité d’une ASL unifiée et responsable ne doit cependant pas nous détourner de la tâche de construction du mouvement révolutionnaire et populaire. Comme le déclarent les CLC, « nous devons travailler avec les dirigeants locaux du mouvement en nous centrant sur la poursuite et le développement de leurs activités révolutionnaires. Le discours sur la désobéissance civile pacifique n’a pas encore atteint la majorité. De nombreux moyens de résistance civile restent à utiliser. »

Les groupes locaux et les comités de coordination sont le cadre concret de la révolution. Les courants politiques devraient les soutenir et travailler à développer une stratégie révolutionnaire claire et unifiée. Ainsi, on pourra construire une coalition révolutionnaire réunissant la majorité des révoltés.

La lutte du peuple syrien ne peut pas devenir un simple affrontement militaire avec le régime. L’armée syrienne se compose de 295 000 membres actifs. Quelque 175 000 sont des appelés, avec des niveaux inégaux d’entraînement et d’engagement, mais l’armée comprend aussi une série d’unité très entraînées et capables, dont la division de la garde républicaine et la 4e division mécanisée, totalisant à elles deux entre 25 000 et 35 000 hommes, et commandées par Maher Assad, le frère de Bachar. Il y a en outre quelque 100 000 hommes dans les forces paramilitaires directement liées au parti Baas au pouvoir.

C’est pourquoi nous pensons que le rôle de l’ASL devrait être exclusivement défensif, en coordination avec les organisations de terrain telles que les CLC. La conjonction de la résistance populaire et de la résistance armée est nécessaire et cruciale pour renverser le régime. Ainsi que l’a écrit le militant d’opposition Salameh Kaileh, « il n’est pas possible de transformer la révolution en une révolution armée. Il n’y a pas un seul exemple d’un pays qui se soit libéré de son Etat par la lutte armée. Celle-ci est utile en cas d’occupation étrangère, mais dans une lutte de classes interne elle ne peut venir qu’en soutien du mouvement populaire, qui est et doit rester la base de tout. » [10]

Le mouvement populaire doit rester l’axe de la révolution ; c’est lui qui peut paralyser les moyens de répression et les centres économiques du régime. C’est lui qui permet à la résistance armée de s’étendre et de se développer dans de nouvelles régions, en posant un nouveau défi à l’armée et aux forces de sécurité du régime.

Les expériences de décembre 2011 et de janvier 2012 montrent qu’une grève coordonnée par les CLC et d’autres groupes populaires pourrait impliquer les puissants groupes de travailleurs des raffineries, des ports, des usines, des bureaux, des mines, des chemins de fer, des aéroports, des écoles et des hôpitaux. Une telle action pourrait paralyser l’économie et fracturer le régime, tout en donnant de nouvelles possibilités à l’opposition armée de s’étendre et de soutenir le mouvement populaire.

Pour cela, il est nécessaire de reconstruire les organisations populaires, en particulier dans les universités et sur les lieux de travail, ce qui commence à se faire. [11]

Che Guevara a bien expliqué que pour renverser le régime et s’emparer du pouvoir, la guerre de guérilla doit être soutenue par les paysans et les travailleurs.

Le combat en cours concerne toutes les couches de la société. Comme nous l’avons dit, nous soutenons la résistance armée, mais celle-ci ne peut suffire. Le mouvement populaire est l’élément clé pour la poursuite et la victoire de la révolution. Mouvement populaire et résistance armée doivent s’unir et se coordonner pour réaliser les objectifs de la révolution syrienne. Aucune aide de l’extérieur ne viendra changer les règles. La solution est en Syrie, entre les mains des Syriens.

Khalil Hasbah