Quand le pigeon domestique nous rappelle qu’il est biset

, par ROUSSET Pierre

Le pigeon domestique est un mal aimé de biens des ornithologues. Issu pour une part notable des pigeonniers [1], son plumage extrêmement variable est en effet dû à fréquentation et à la manipulation humaines (des colombophiles ont même favorisé par la sélection des caractères aberrants afin de créer des races artificielles).

Historiquement, les mouvements de colonisation sont probablement complexes. Le pigeon biset a commencé à être domestiqué il y a fort longtemps, mais des populations sauvages ont aussi pu pénétrer l’espace urbain et se mêler, ultérieurement, aux individus issus de captivité [2]. Aujourd’hui, ayant repris sa liberté et faisant preuve d’une remarquable capacité d’adaptation, reconstituant notamment des colonies rupestres sur des falaises [3], il s’émancipe des milieux bâtis – on aimerait estimer à quel point, mais on ne le saura pas : quel naturaliste prendrait le risque d’étudier l’expansion d’un oiseau si décrié [4] ?

Les photos ci-dessous en témoignent, les pigeons urbanisés peuvent garder un plumage très proche de Biset sauvage, Columba livia. Mais comment nommer notre hôte ? Ce n’est pas une sous-espèce, qui est le point d’aboutissement temporaire d’un processus de différenciation naturel facilité par l’éloignement ou la séparation territoriale d’au moins deux populations. Divers auteurs parlent donc d’une « forme » ou d’une « variété » soit en latin Columba livia var. domesticus [5] ou Columba livia (forme urbaine) [6] ou urbica [7]. Et en français ? Pigeon biset « domestique », « semi-domestique », « féral » [8], « de ville », « urbain »…, la langue hésite.

Pour ma part, j’aime le vol efficace de notre pigeon familier, animant des ciels urbains qui sans lui seraient bien vides. Je ne crains pas de dire qu’il m’arrive de le trouver beau, comme cet oiseau, photographié au parc des Beaumonts à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Dans un cas comme celui-ci, la différence avec un biset de souche sauvage ne tiendrait pas au plumage, mais à la morphologie : ces derniers seraient « plus larges d’épaules, plus musclés, avec la queue un peu plus courte, le bec plus fin et la cire plus petite » [9].

L’aspect général est net, gris clair. La tête est sombre, le cou luisant, marqué de vert, et la poitrine de pourpre.

A la différence d’u pigeon colombin, les deux bandes alaires noires sont grandes ; il y a un contraste net entre la tête et le cou d’une part (plus sombres) et le dos ou le dessus des ailes (plus clairs). A la différence du pigeon ramier, il n’a pas de blanc sur l’aile (visible même quand elle est repliée) ni au cou (dans le cas d’un ramier adulte) ; la queue est plus uniformément sombres.

On ne le voit pas sur ces photos, mais le dessous des ailes est blanc, ainsi que le croupion, au bas du dos – ce sont d’excellents critères d’identification au vol. Le croupion peut être cependant plus ou moins gris, comme dans le cas des populations de sauvages au sud du Sahara, en Egypte et dans une partie de l’Asie. L’ensemble du plumage peut être aussi plus sombre (mélanisme) ; il ressemble alors au colombin.

L’oeil est bien rouge (plus noir chez le colombin, jaune chez le ramier adulte), et les pattes sont d’un rouge violacé. Bien marqué de blanc à la racine, le bec est gris-noir (surtout jaune pour les adultes des deux autres espèces). En règle générale, la cire blanche à la base du bec est plus épaisse et le bec lui-même plus gros chez le pigeon urbain que pour la souche originelle.

Clichés Pierre Rousset, 24 novembre 2012. Panasonic FZ 200 (photos non retouchées).


Notes

[1La croissance de la population urbaine parisienne, à la fin du XIXe siècle, serait due à la fermeture des pigeonniers.

[2Paul Géroudet, Limicoles, gangas et pigeons d’Europe, tome 2, Delachaux et Niestlé, 1983, p. 208. La remarque vaut en général, dans l’ère de répartition du Biset, pas spécifiquement pour Paris où l’installation pérenne d’une population semble récente.

[3En France continentale, la souche sauvage, habitant grottes et parois rocheuses, n’a pas échappé à la « contamination » de son descendant urbain. Les populations non hybridées, gardant intact les caractères de la souche originelle, semblent malheureusement avoir disparues. Voir Philippe J. Dubois et al., Inventaire des oiseaux de France, Natha : Paris 2000, p. 216.

[4Le regret que j’exprime ici n’est plus de mise m’informe Frédéric Malher : il y a maintenant des gens qui travaillent sur le pigeon domestique ; et même tout un groupe autour d’Anne-Caroline Julliard au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN)...

[5Frédéric Malher, Oiseaux nicheurs de Paris. Un atlas urbain, Corif/Delachaux et Niestlé, 2010, pp. 44-45.

[6Lars Svensson et al., L’Album ornitho, supervision scientifique de l’édition française : Guilhem Lesaffre, Delachaux et Niestlé, 2000, p. 200-201.

[7P. J. Dubois, op cit.

[8Se dit de populations issues de captivité, mais qui se reproduisent maintenant en liberté de façon au minimum stable.

[9Paul Géroudet, op. cit., p. 209.

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