Italie : un système politique à bout de souffle

Une fois de plus l’Italie semble être à l’avant-garde de changements d’une certaine ampleur de la donne politique. Véritable laboratoire de l’Europe, elle va servir de test. Alors que toute la presse internationale et nationale donnait Pier Luigi Bersani et son Parti démocrate vainqueur de cette élection, c’est bel et bien le MoVimento 5 Stelle (M5S) du comique gênois Beppe Grillo qui est en tête au Parlement et au Sénat. Réaction à chaud…

A 17h00, ce 26 février, c’est un Pier Luigi Bersani défait qui sort de son mutisme : « Qui ne peut garantir la gouvernabilité de son pays ne peut pas dire avoir remporté les élections et donc, nous n’avons pas gagné même si nous sommes arrivés les premiers » (les Démocrates seuls ne sont pas devant le M5S, mais leur coalition oui). Un ton dramatique pour un discours finalement peu substantiel où, visiblement très fatigué, le leader du centre gauche ne peut que proposer (mais à qui ?), une « réforme des institutions, de la politique, de la moralité publique et de la défense de ceux et celles qui sont le plus exposés à la crise économique ». Un discours vide qui semble prendre acte confusément de la fin d’une période ; un sentiment largement partagé. Andrea Martini, dans un commentaire paru sur le site de Sinistra Critica, n’indiquait-il pas que ce vote avait « porté un coup décisif » à la « seconde république », à la mise en place de laquelle avaient œuvré, chacun à son tour, le regroupement de Silvio Berlusconi et le soi-disant centre gauche. Obscurément, il semble qu’il s’agisse de plus encore que cela, même s’il est encore bien difficile de se faire une idée précise de l’impact de ce vote sur la structure politique du pays. Beppe Grillo annonçait d’ailleurs triomphalement le 26 février que « le système s’était effondré ».

Un pays divisé

La coalition autour de Pier Luigi Bersani et du PD remporte 29,54% des voix à la Chambre des députés et 31,63% au Sénat, contre 29,18% pour la coalition de Silvio Berlusconi à la Chambre et 30,71% au Sénat. Le mouvement de Beppe Grillo est le premier parti du pays avec 25,55% des voix à la Chambre et 23,79% au Sénat. Le pays est donc bien « coupé en trois » comme l’annonce Il Fatto quotidiano de Marco Travaglio, le 26 février.

On peut évidemment pointer du doigt la loi électorale italienne, la question des prérogatives du Sénat, les réformes nécessaires pour l’expression d’un vote véritablement démocratique, l’abstention massive (25% de la population n’est pas allée voter, soit 5% de plus qu’en 2008). Mais en définitive, la question centrale n’est pas là, loin s’en faut. A l’heure où nous bouclons (26 février), toutes les options semblent ouvertes, même celles d’une grande coalition gouvernementale basée sur un accord entre le PD de Bersani et le Popolo della libertà (PdL) de Berlusconi. Un nouveau gouvernement technique, au vu du très faible résultat de Mario Monti (10,56% à la Chambre, et 9,13% au Sénat), semble logiquement exclu… mais nul ne sait. La décision appartient au président Giorgio Napolitano, seul habilité aujourd’hui à prendre des options.

Beppe Grillo : un vote contre l’austérité ?

Il faudra analyse plus finement ce qui s’est produit dans les urnes italiennes les 24 et 25 février, et avant cela, sur les places des villes italiennes, où des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’appel du comique gênois, et avant cela encore, sur les vingt années qui ont précédé ce tremblement de terre électoral, marqué par « l’idéologie éclectique du berlusconisme ». Il faudra mieux cerner les contours de ce vote « protestataire » qui a fait du M5S, le premier parti du pays. Beppe Grillo ne se laisse d’ailleurs pas cerner aisément.

Au-delà des commentaires complaisants qu’on a pu lire ici et là dans la presse internationale (notamment « Beppe Grillo, empêcheur de voter en rond », Mediapart, 21 février 2013), le résultat qui est sorti massivement des urnes ne marque pas seulement un rejet de l’austérité. Il incarne aussi la fin d’un cycle politique qui pourrait concerner aussi d’autres pays. Après tout, l’Italie a goûté la première aux fruits amers de la politique d’un parti démocrate à l’américaine ; elle a élu avant la France son Sarkozy, de surcroît coalisé à l’extrême droite. Elle a enfin perçu et l’a exprimé fortement dans les urnes, en votant pour le comique gênois ce weekend, qu’il s’agissait là de voies sans issue. Beppe Grillo représente-t-il aujourd’hui une variante de ce « sovversivismo » dont parlait Antonio Gramsci comme d’une spécificité italienne, qui pouvait aller à droite ou à gauche mais qui en temps de crise allait inévitablement à droite ? Le temps sans doute nous le dira. Il représente néanmoins les nouvelles modalités d’une protestation populaire qui inquiète fortement les cercles dirigeants de la bourgeoisie européenne.

Stéfanie Prezioso