L’attentat de Kuta

Bali ou l’engrenage de la militarisation

Bien des questions se posent sur le terrible attentat de Kuta, en Indonésie. Mais il montre dans quelle spirale meurtrière nous entraîne la politique de « guerre en permanence » chère à Bush.

Rares sont les commentateurs qui, en France, se sont sérieusement demandé pourquoi l’un des attentats les plus meurtriers de ces dernières années s’était produit sur l’île de Bali, tant la réponse semblait évidente : l’Indonésie étant le plus grand pays musulman du monde, le « terrorisme islamique » est à l’œuvre. La réponse ne va pourtant pas de soi. Le fondamentalisme n’est réapparu que récemment dans l’archipel et il reste fort minoritaire. Trois décennies durant, la dictature de Suharto (renversé en 1998) avait dépolitisé les grandes associations musulmanes, tout en utilisant (contre le Parti communiste), en réprimant ou en manipulant suivant les besoins du moment l’aile religieuse la plus radicale.

En fait, la source traditionnelle de terreur de masse s’avère avant tout être, en Indonésie, l’Etat, son armée, ses forces de police. Mais il est vrai que les puissances occidentales se sont aisément accommodées de ce terrorisme-là.

Aujourd’hui encore, diverses organisations islamistes, soupçonnées d’avoir perpétré l’attentat de Bali, sont utilisées par les militaires indonésiens pour s’attaquer aux populations non musulmanes de la périphérie occupée de l’archipel, afin de briser les mouvements indépendantistes et de renforcer le pouvoir de consortiums économiques. Comme le note Greg Barton, universitaire australien, dans le Sydney Morning Heralds du 14 octobre dernier, selon l’un des scénarios envisagés, le groupe en cause, par exemple Laskar Jihad, serait « une milice islamiste radicale auparavant, ou même actuellement, parrainée par des éléments de l’armée indonésienne ». La cible apparente est l’Australie, très impliquée dans le soutien hier à la dictature Suharto et aujourd’hui à la politique guerrière de Bush. Mais la cible réelle pourrait très bien être la présidence indonésienne. L’opération viserait alors avant tout à déstabiliser le régime.

Il n’y a pas d’un côté le (bon) terrorisme d’Etat et de l’autre le (mauvais) terrorisme islamique. Ils s’entremêlent et cela permet toutes les manipulations. On touche ici du doigt les mêmes questions qu’en Afghanistan ou au Pakistan : D’une part, l’héritage des blocs noués hier au nom de l’anticommunisme entre Etats impérialistes, dictatures militaires dans le tiers-monde et organisations fondamentalistes (musulmanes mais aussi chrétiennes, comme aux USA). D’autre part, les implications très actuelles des nouvelles visées impériales de Washington.

La présidence Bush vise à redéployer ses forces militaires dans le monde, que ce soit en Amérique latine, au Caucase ou en Asie. Ainsi, les troupes étasuniennes se réinstallent aux Philippines... d’où elles pourront notamment exercer un contrôle plus étroit sur l’archipel indonésien. Ce redéploiement impérialiste se fait au nom du combat contre le terrorisme islamiste, ce qui a de très dangereuses conséquences : criminalisation des communautés musulmanes, aggravation des tensions interreligieuses dans une région où elles sont légions, militarisation toujours plus poussée des sociétés...

La politique de « guerre préventive », devenue doctrine officielle à Washington, crée une situation propice à toutes les provocations. Mais Bush n’en a cure tant il a besoin de l’adversaire « terroriste » pour justifier son entreprise impériale. Comprenons bien. Bush ne joue pas les apprentis sorciers, c’est malheureusement plus grave que cela encore. Il crée un climat universel de guerre, car la « guerre en permanence » est le mode de gouvernement universel qu’il a choisi. Il ne s’agit pas ou plus de répondre aux attentats du 11 septembre, mais d’imposer un nouvel ordre mondial armé. L’engrenage de la militarisation est maintenant enclenché en Asie du Sud-Est, après l’avoir été en Asie du Nord-Ouest.

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