Sur l’oppression des femmes – III – À propos de Christine Delphy et de « L’ennemi principal »

, par ARTOUS Antoine

Dans la série « Sur l’oppression des femmes », voir aussi

Sur l’oppression des femmes – I – Oppression des femmes et capitalisme (article 2758)

Sur l’oppression des femmes – II – Rapports de parenté et échange des femmes (article 28096)

Sur l’oppression des femmes – IV – Bibliographie (article 28101)


Dans l’Ennemi principal, Christine Delphy entend fonder une analyse matérialiste de l’oppression des femmes dans la société moderne sur une « économie politique du patriarcat ». Poursuivant sa réflexion sur la spécificité de l’oppression des femmes sous le capitalisme, Antoine Artous souligne l’intérêt du travail de déconstruction mené par Christine Delphy, tout en débattant de sa théorie du mode de production domestique.

Le livre de Christine Delphy, L’Ennemi principal (Sylepse 1998 est un recueil d’articles ou de textes écrits de 1970 à 1978. Le titre reprend celui d’un article publié en 1970 dans la revue Partisans et qui, à l’époque, avait donné lieu à de nombreux débats. Il définissait les femmes, face aux hommes, comme une classe objet d’une exploitation spécifique au sein de la famille, plus exactement caractérisée comme « l’économie domestique ». D’où le sous-titre du livre : Economie politique du patriarcat.

À cette époque, l’élaboration de Christine Delphy s’inscrivait dans un mouvement plus vaste de réflexion sur le travail domestique qui entendait mettre en œuvre une analyse matérialiste de la famille, donc de l’oppression des femmes. Plutôt que d’en faire un compte rendu académique, c’est dans ce cadre que je vais traiter de ce livre pour poursuivre le travail d’analyse de la famille moderne amorcé dans l’article publié dans ce même numéro.
En commençant par un retour sur les discussions qui se sont alors déroulées à propos du travail domestique eu égard à la théorie de la valeur de Marx. Une des particularités, parfois oubliée, de l’approche de Christine Delphy est de remettre en cause ce cadre de discussion : son projet n’est pas de démontrer que le travail domestique produit de la valeur. Un rappel rapide de ces discussions est pourtant nécessaire, ne serait-ce que pour mieux comprendre le proiet de l’auteure.

 Un travail de déconstruction

Dès son premier article de 1970, Christine Delphy traite de la question du travail domestique dans un cadre différent de celui que je viens de rappeler. Elle entend « ne pas se laisser prendre au piège classique de l’opposition entre valeur d’échange et valeur d’usage » (p. 7). Pour elle, la question n’est pas d’essayer de montrer que le travail domestique dégage de la valeur. Les services domestiques fournis par les femmes « sont exclus du domaine de l’échange et n’ont conséquemment pas de valeur » (p. 34). Toutefois, si « la non-valeur marchande est caractéristique de l’économie familiale, elle ne signale pas l’absence d’activité économique, mais la présence d’une économie autre » (p. 10). Son projet est précisément de montrer « que la famille est le lieu d’une exploitation spécifique : celle des femmes » (p. 34). Pour ce faire, elle s’attelle à deux tâches. D’une part, un travail de déconstruction des discours dominants qui masquent les caractéristiques des tâches dites ménagères. D’autre part, un travail d’élaboration visant à produire la théorie de cette économie familiale dans laquelle les femmes sont exploitées. Il s’agit du mode de production domestique, articulé à des rapports de production spécifiques.

Ce travail de déconstruction, Christine Delphy l’entreprend dès son premier article de 1970 et le poursuit dans un texte de 1978. Schématiquement dit : l’auteure montre comment l’autoconsommation agricole, bien qu’étant une production non-marchande, est considérée comme productive par les comptabilités nationales, mais que ces mêmes comptabilités établissent une coupure non légitime dans les activités nécessaires à cette autoconsommation. En effet ne sont pas comptabilisées dans ces dernières (et donc considérées comme non-productives) une partie des tâches liées, par exemple, à la transformation d’un cochon (préparation, cuisson, et services de côtelettes) sans lesquelles pourtant ce procès d’autoconsommation n’aurait pas lieu. Ces activités, renvoyant à ce qu’il est convenu d’appeler le travail ménager, devraient être considérées comme productives selon les critères des comptes nationaux. De même que les activités domestiques réalisées dans un ménage urbain, car « c’est dans tous les ménages que l’on cuit des côtelettes. Par conséquent tous les ménages, et non les seuls ménages agricoles, produisent pour leur propre consommation » (p. 65).

Si, poursuit Christine Delphy, le travail ménager n’est pas considéré comme productif - et donc non comptabilisé - c’est parce qu’il est effectué de façon gratuite. Et ceci non en raison de la nature des services qui le composent ou de la personne qui les effectue (une employée de maison est payée pour le même service), mais « en raison de la nature particulière du contrat qui lie la travailleuse – l’épouse – au ménage, à son « chef » (p. 69). Il faut donc définir le travail ménager « comme une certaine relation de travail, un certain rapport de production : comme tout travail effectué pour autrui dans le cadre du ménage ou de la famille et non payé » (p. 72). Sous cet angle, il n’existe aucune différence entre le travail dit ménager effectué par les femmes d’agriculteurs et d’autres activés comme celles jugées productives par les comptabilités nationales. D’où la nécessité d’introduire le concept de « travail domestique afin de désigner un objet d’étude précis : le travail gratuit effectué dans la domus au sens large et sociologique » (p. 73).

Ces textes de Christine Delphy sont devenus des « classiques » et, avant de poursuivre, je ferai une remarque. La démonstration – redoutable dans sa rigueur – porte sur les catégories mises en œuvre par les comptabilités nationales, que l’auteure déconstruit à partir de la définition du travail productif établie par ces mêmes comptabilités. Cette définition est légitime, explique-t-elle, car elle définit « comme productif tout ce qui est surcroît de richesse » (p. 651). Reste que, ce faisant, la comptabilité nationale prend en compte certaines activités ne produisant pas pour le marché. Du point de vue du fonctionnement du système capitaliste (qui est le point de vue de Marx dans sa définition du travail productif), ce travail n’est pas productif.

Christine Delphy le sait, mais - on retrouvera le problème - elle joue parfois sur l’ambiguïté. Surtout ce type d’analyse a été assez souvent compris comme si la déconstruction ainsi faite permettait d’amener à l’existence ce qui jusqu’alors avait été caché : le caractère productif du travail domestique, sa « réalité » comme travail, au sens où l’on parle du travail d’un artisan, d’un salarié, etc. Or, la non-existence du travail des femmes au foyer n’est pas une simple donnée idéologique. C’est la société capitaliste qui ne fait pas de l’activité ménagère un travail socialement reconnu. Et c’est pour cela que cette activité n’a pas les caractéristiques de ce qui dans notre société est reconnu comme du travail.

 Récuser toute approche historico-génétique

Venons-en à la seconde dimension du travail de Christine Delphy : sa théorie du mode de production domestique à travers laquelle elle entend rendre compte de la spécificité du travail domestique et de l’exploitation des femmes à laquelle il donne lieu. L’auteur résume ainsi (p. 7) les trois thèses qu’elle formule en 1970 :

« 1. Le patriarcat est le système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines.

2. Ce système a une base économique.

3. Cette base est le mode de production domestique ».

Il arrive souvent que l’on souligne l’intérêt de ses analyses du mode de production domestique comme base du patriarcat, tout en lui reprochant de totalement autonomiser ce mode par rapport à la production capitaliste devenue dominante et de sous-estimer la façon dont le capitalisme a pu le remodeler, le transformer... Je ne suis pas certain que l’angle d’attaque soit le bon. D’abord, ce faisant, on ne discute pas sur le fond de sa problématique ; ou seulement sous un aspect : la définition des femmes comme groupe social en tant que classe. Ensuite, on oublie que l’une des particularités de Christine Delphy est de récuser toute approche historico-génétique. Lorsqu’elle parle de patriarcat, elle étudie « non pas une entité ahistorique qui se promènerait à travers les siècles, mais les sociétés industrielles contemporaines. [...] Beaucoup de gens croient que quand on a retrouvé dans le passé la naissance d’une institution, on possède la clé de son existence actuelle. En réalité on n’a expliqué ni son existence actuelle, ni même son apparition passée. En effet il faut expliquer son existence à chaque moment par le contexte du moment » (p. 18).

Cette remarque de méthode est très importante pour l’analyse des sociétés modernes. Et il faut souligner qu’elle est en rupture avec une démarche dominante consistant à prendre comme point de départ l’analyse du patriarcat comme forme précapitaliste, pour voir comment ce dernier a pu se le réapproprier tout en le transformant. Mais, paradoxalement, c’est ce rappel de méthode qui me semble rendre très aléatoire la référence à un « mode de production domestique » dont Christine Delphy a du mal à fonder le statut. C’est cet aspect des choses que je voudrais traiter ici car, outre le fait que dans l’introduction de son livre Christine Delphy donne beaucoup de place aux questions de méthode, cela recoupe des problèmes auxquels j’ai été confronté dans mon propre travail d’élaboration.

 A propos de la « théorie de la connaissance située »

Christine Delphy revendique la création du concept du mode de production domestique qui, par la suite, aurait été repris par Marshall Sahlins et Claude Meillassoux, « mais dans des acceptions déformées » (p. 11). Je ne connais pas le détail de l’histoire de ce concept. Mais il est intéressant de voir comment il fonctionne chez Claude Meillassoux dans Femmes, greniers et capitaux (1975). À travers lui, l’auteur développe une approche historico-génétique (il faudrait nuancer) de la famille moderne puisqu’il en fait, pour l’essentiel, une institution issue d’une forme précapitaliste : le mode de production domestique. En revanche, il spécifie clairement ce que sont ses conditions historiques d’émergence : « L’organisation sociale de la communauté agricole domestique est construite à la fois, et de façon indissociable, autour des rapports de production, tels qu’ils s’édifient à partir des contraintes économiques imposées par l’activité agricole, entreprises dans les conditions définies par le niveau des forces productives et autour des rapports de reproduction nécessaires à la perpétuation de la cellule productive. » (p. 65)

On peut discuter de la pertinence du concept de mode de production domestique (par rapport à d’autres approches de ces sociétés), mais la méthode mise en œuvre par Claude Meillassoux me semble légitime, car l’objet historique à partir duquel il est construit est clairement spécifié : il s’agit de sociétés précapitalistes dans lesquelles les rapports de parenté sont étroitement imbriqués dans les rapports de production.

On rencontre ici une autre question de méthode à nouveau très importante dans les sciences sociales : celle de « la spécification historique », pour reprendre une formule de Karl Korsch (1971). Christine Delphy fait référence à une «  théorie de la connaissance située » qui semble se réduire à la production d’une analyse sociologique « des endroits précis de la hiérarchie sociale » occupés par un chercheur (p. 26). Ce type d’éclairage - s’il est fait avec prudence - est certes utile, mais du point de vue épistémologique la question essentielle d’une « théorie de la connaissance située » se trouve ailleurs : dans l’articulation entre les catégories d’analyse mises en œuvre et « la spécification historique » de l’objet étudié, car le social n’est pas une donnée qui, dans ses formes de structuration, traverserait de façon indifférenciée l’histoire des sociétés.

Parlant de son analyse de l’oppression des femmes dans les sociétés modernes en termes de mode de production domestique, Christine Delphy écrit : « J’ai découvert un aspect de l’économie qui non seulement n’était pas traité par l’économie politique, mais était considéré comme non-économique par définition, l’économie étant, dans la définition de la science économique, consubstantielle avec le marché. Etymologiquement, l’économie est la « règle » (nomos) de la « maison » (oikos) : la gestion du foyer, c’est-à-dire l’unité de production » (p. 8). Christine
Delphy aurait donc mis à jour une dimension de l’objectivité économique moderne dissimulée, en quelque sorte, par « la science économique ».

Il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre le discours de la « science économique », pour autant cette mise en relation de l’activité économique avec le marché ne relève pas d’une « simple révolution conceptuelle », comme l’écrit Christine Delply (p. 8). Elle est concomitante d’une généralisation des rapports marchands, de la production pour le marché et d’une restructuration profonde de l’organisation du social dans ses formes d’existence objectives. Marx a une perception très claire de ce mouvement historique. Sa « critique de l’économie politique » ne considère pas qu’il s’agit d’une simple « révolution conceptuelle », même si par ailleurs il remet en cause le discours de l’économie politique classique qui fait de cette nouvelle sphère du social (l’activité de production pour le marché) un lieu débarrassé des rapports d’exploitation, pour au contraire rendre compte de l’émergence d’une nouvelle forme d’exploitation, historiquement inédite.

Cette réorganisation générale du social génère une famille qui n’est plus une oikos, une domus, une « maison » ; la gestion du foyer devient une activité se réalisant « hors de la sphère économique ». C’est là une conséquence de ce qui caractérise le capitalisme par rapport à toutes les formes précapitalistes : la « dissociation » des rapports de parenté d’avec les rapports de production. « Cette révolution conceptuelle (l’équation économie/marché) a coïncidé avec une transformation de la façon de concevoir les relations familiales : les rapports affectifs qui en faisaient partie ont été mis au premier plan dans l’idée du mariage et de la famille. » (p. 8). Ici encore, il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre le discours de la théorie libérale faisant de la famille le lieu des relations privées, exemptes de rapports de domination et totalement extérieures à l’État.

Pour autant, la mise en avant de ces « rapports affectifs » n’est pas un simple rideau de fumée, mais renvoie bien à une profonde transformation des relations familiales à travers lesquelles on assiste à processus d’mdividuation des différents membres (de « personnalisation » des relations) par rapport aux familles précapitalistes dans lesquelles les individus sont avant tout spécifiés à travers des relations « extraconjugales », dans le cadre de réseaux de socialisation spécifiques au groupe des hommes, des femmes, des jeunes, etc. Nul angélisme dans ces remarques sur les « rapports affectifs » se construisant dans « l’intimité » de la vie privée : la famille comme « nid de vipères » affectif est également une invention de la modernité.

Il faut bien comprendre ce qui est en discussion. Il est traditionnel de dire que la famille économique a perdu certaines fonctions économiques (unité de production), mais en a gardé d’autres (unité de consommation). C’est l’approche classique d’une certaine sociologie empirique. Mais Christine Delphi entend remettre en cause ce type d’empirisme pour construire théoriquement le concept d’un mode de production, domestique en l’occurrence. Compte tenu de la « dissociation » dont je viens de parler, cela ne va pas sans difficulté. Si l’on ne s’en tient pas à sa définition formelle, on peut repérer une double argumentation.

 Une difficulté dans l’argumentation

Dans la première apparaît une approche de type historico-génétique prenant pour point de départ les formes précapitalistes. « Historiquement et étymologiquement la famille est une unité de production. [...] Dans cette unité le père de famille est dominant [...] la famille étant basée sur l’exploitation par un individu de ceux qui lui sont apparentés ou affiliés par le mariage, cette exploitation subsiste partout où le mode de production reste familial. » (p. 37). « Avec l’industrialisation, la famille est dépossédée de sa fonction d’unité de production sauf dans certains secteurs ». En conséquence : «  Aujourd’hui, l’appropriation (par les hommes) de la force de travail des femmes tend à se limiter à l’exploitation Ha fourniture gratuite pour elles) du travail domestique et de l’élevage des enfants. » (p. 44)

Le processus historique est présenté de façon très linéaire, le passage de la famille précapitaliste à la famille moderne se traduisant, en quelque sorte, par un simple rétrécissement du champ de l’exploitation par l’homme de la force de travail des femmes. Disparaissent les ruptures instaurées par la famille moderne qui concernent non seulement le statut du travail domestique par rapport à la production sociale, mais également les formes de domination masculine et le statut des femmes. Il est vrai que pour traiter de ces ruptures, on ne peut en rester au seul niveau dit « économique », il faut prendre en compte la réorganisation de l’ensemble du corps social et la structuration à travers la famille moderne de cet espace social historiquement inédit : « le privé », au sens moderne du terme.

Lorsqu’elle met en rapport la famille précapitaliste avec la famille moderne, c’est toute cette dimension qu’occulte Christine Delphy dont l’analyse est marquée par une forme d’« économisme » que l’on retrouve d’ailleurs dans son second type d’argumentation concernant l’existence du mode de production domestique comme « base économique » du patriarcat « dans les sociétés industrielles contemporaines ». Cette argumentation consiste à employer le terme économique dans son acception la plus courante. « Toute société doit pour survivre créer des biens matériels (production) et des êtres humains (reproduction) », explique Christine Delphy. Il s’agit alors de ne pas ignorer la « fonction économique » de la famille, d’analyser « le travail domestique et l’élevage des enfants comme tâches productives » (p. 33, 34). Au sens très général du terme : découper un morceau de viande et le faire cuire, prodiguer des soins aux enfants etc., sont des activités de production de biens matériels et de services, donc « économiques ».

Dans ce cas, il n’est plus question de la forme prise par l’activité de production sociale (celle que, précisément, nos sociétés appellent activité économique) dans la société moderne, mais d’un discours transhistorique sur l’économie. Dans toutes les sociétés « la parenté est une institution économique » (p. 9). Le travail de déconstruction sociale se réduit alors à démontrer que si « la base économique » de la famille n’est pas prise en compte et si le travail domestique est perçu comme simples tâches ménagères et non travail productif, c’est à cause, par exemple, d’une construction arbitraire de la comptabilité nationale. Reste que, je l’ai déjà signalé, cela ne résout pas le statut « objectif » donné par le capitalisme au travail domestique. Et, surtout, on voit mal comment passer de ce type d’empirisme sociologique et de discours généraux transhistoriques sur l’économie à la construction du mode de production domestique, de ses rapports de production spécifiques comme concepts...

Que faut-il entendre par analyse matérialiste ? « L’un des axiomes, sinon l’axiome fondamental de ma démarche, est que les femmes et les hommes sont des groupes sociaux », explique à juste titre Christine Delphy (p. 23). Il est donc nécessaire de rendre compte du rapport social qui structure les femmes comme groupe social face aux hommes. Étant entendu que les groupes ne sont pas « sui generis, constitués avant leur mise en rapport. C’est au contraire leurs rapports qui les constituent en tant que tels » (p. 29). Un des enjeux des discussions et du travail d’élaboration amorcés à partir des années 1970 était de mettre à jour ce qui, dans le système capitaliste, constituait les femmes comme groupe social soumis à une oppression spécifique, donc entre autres « prolétarisées » de façon spécifique. En particulier en produisant une analyse matérialiste de la famille.

Une fois cela rappelé - et ce rappel n’est pas mince -, il serait intéressant de discuter du mode de production domestique non plus du point de vue théorique général, mais comme outil d’analyse permettant, passée la phase de déconstruction, de produire des analyses plus concrètes. On s’apercevrait alors que les situations dans lesquelles l’institution familiale est encore pour partie articulée à une unité de production et qui fonctionne comme « domus au sens large et sociologique du terme » occupent touiours une place centrale dans les textes de Christine Delphy. En revanche - c’est en tout cas mon sentiment -, la référence au mode de production domestique devient beaucoup plus formelle lorsqu’il s’agit de traiter de la famille moderne classique et, par exemple, des rapports entretenus entre le statut qu’elle donne aux femmes et leurs formes de « prolétarisation ».

La seconde discussion à poursuivre porte sur ce qu’il faut entendre par analyse matérialiste. Sous deux angles. D’abord, une tendance à rendre synonyme analyse matérialiste et mise à jour « d’une base économique ». Ensuite - et surtout -, dans la façon dont cette méthode d’analyse matérialiste est définie. Christine Delphy l’oppose au « naturalisme - et à « l’idéalisme » qui « concourent à expliquer du social par du non-social, et à nier la « nature sociale » de l’humain » (p. 23). Dans ce cadre, elle propose pour parler des sexes, d’employer le « concept de genre », créé dans le monde anglo-saxon et qu’elle a « utilisé dès 1976 » (p. 29). Sa fonction est de reconnaître l’aspect social de la dichotomie « sexuelle », de le traiter comme tel et, donc, de le détacher « de l’aspect anatomico-biolo-gique du sexe » (p. 29).

Le masculin et le féminin sont effectivement des catégories construites socialement et qui de plus n’existent pas comme des essences préconstituées avant leur mise en rapport : c’est cette mise en rapport qui les constitue. Reste deux problèmes qui me semblent plus importants qu’un débat terminologique sur « le concept de genre » ; ou en tout cas incontournables si l’on veut travailler à partir de ce concept. D’une part, ce qu’il faut entendre par « social » : pour moi, je l’ai déjà souligné, le symbolique et l’imaginaire sont constitutifs du social dans son objectivité. Deuxième problème : comment situer cette analyse matérialiste par rapport aux diverses théories existantes dans le champ des sciences humaines. Ainsi, pour Christine Delphy, le freudisme est basé « sur l’universalité des instincts » (p. 273) et relève donc d’un naturalisme. N’est-ce pas, pour le moins, confondre Reich et Freud ? [1]

Antoine Artous


P.-S.

* Paru dans la revue « Critique communiste » n° 154, hiver 1999, qui présentait un dossier « Femmes ».

Notes

[1Concernant le rapport entre l’œuvre de Wilhem Reich et la radicalisation liée à Mai 68, Christine Delphy a rajouté à l’un de ses textes une note des plus pertinentes : « Son œuvre liant une libération sexuelle très masculine- l’accumulation des orgasmes par Unis les moyens- et la rébellion contre l’ordre social fut remise au goût du jour par les jeunes hommes en Mai 1968. » (p. 282) Mais si cela a été possible ce n’est pas principalement à cause des théories un peu délirantes de Reich à la fin de sa vie, c’est parce que, contrairement à Freud, il développait dès le départ une conception naturaliste (génitale) de la sexualité.

Pas de licence spécifique (droits par défaut)