Césaire : un grand poète anticolonialiste

, par PAGO Gilbert

Aimé Césaire est mort il y a 5 ans et l’on célèbre ces jours-ci le centenaire de sa naissance. Fils d’un petit fonctionnaire de la Martinique coloniale, arrière-arrière petit fils d’un des révoltés de 1833 de la Martinique esclavagiste, Aimé Césaire a marqué le XXe siècle par sa place dans la lutte contre le colonialisme.

Arrivé en France en 1931 au moment de l’Exposition coloniale, il se lance immédiatement dans la lutte pour la reconnaissance des droits des peuples noirs et coloniaux. Il fréquente de près les jeunesses communistes de Normale supérieure, mais se consacre essentiellement à l’organisation étudiante martiniquaise et à la publication, fondée par lui, l’Étudiant Noir.

Résistances littéraire et sociale

Dès 1936, il entreprend la rédaction, publiée en 1939, de l’œuvre remarquable Cahier d’un retour au pays natal. Il y définit un cheminement qu’il ne reniera jamais. D’abord, la condamnation du racisme : « Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête. » Puis la solidarité avec les opprimés du monde : « Je serai un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas… un homme-pogrom ». Ensuite l’affirmation de la négritude : « Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale… mais faîtes de moi un homme d’ensemencement… ne faîtes point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine… Ce que je veux c’est pour la soif universelle, pour la faim universelle, la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence des fruits. » Et enfin le rôle de l’homme poète désireux de participer à la lutte anticoloniale : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

En septembre 1939, Césaire revient en Martinique comme professeur de lettres classiques. Il va y vivre la dure période du régime de Vichy pendant lequel il publiera la revue Tropiques dans une écriture surréaliste qui marque sa résistance à ce qu’il a appelé l’Ombre. Il rencontrera André Breton, admirateur de Trotsky ainsi que le peintre Wilfrédo Lam, tous deux résistants qui deviendront ses amis. Dès 1943, il relancera son activité poétique et littéraire à travers ses essais, ses pièces de théâtre, s’intéressant comme arrière-plan à l’histoire de la Caraïbe, la traite négrière, l’esclavage, son abolition, les indépendances de la Caraïbe, le destin d’Haïti, et la décolonisation de l’Afrique noire.

Contradictions d’un engagement

En 1945, il sera sollicité par le Parti communiste pour les élections municipales, législatives et cantonales, élections qui feront de Césaire un dirigeant communiste populaire. C’est alors qu’il défendra avec brio la revendication de l’assimilation des vieilles colonies à la France, alors qu’il avait combattu farouchement cette idée. Il dira que son combat était la départementalisation et non l’assimilation.

En 1959, les émeutes de décembre mirent dans la rue des milliers de jeunes contre le racisme, le chômage et entamèrent fortement le mirage assimilationniste. Une autre contradiction chez Césaire qui eut des contacts avec des oppositionnels du Parti communiste en France mais il n’arrivait pas à dire ses doutes. On le vit même publier dans la presse russe des poèmes à la gloire de Staline, mais il ne les publia jamais dans ses recueils. On sait la polémique importante qu’il eut avec Aragon et les Lettres Françaises et ses répliques retentissantes et brutales à ce dernier et à René Depestre. Un rejet catégorique du « réalisme soviétique ».

En 1950, dans le Discours sur le Colonialisme, il avait brillamment mis l’accent sur un phénomène qui constituait un autre aspect de la montée révolutionnaire. Il avait alors exprimé ses réticences au « vote des pouvoirs spéciaux » à Guy Mollet par les communistes en janvier 1956, et s’était rangé sans réticences au côté du « Congrès des écrivains et artistes noirs » au milieu de plusieurs militants nationalistes. Il avait gardé de multiples et ouvertes relations avec les surréalistes dont Breton et des anarchistes comme Daniel Guérin. Il était de ceux qui demandaient que les communistes martiniquais créent leur propre parti au lieu d’être une fédération du PCF, bien que ce combat ait été mené de manière discrète. Après le rapport Khrouchtchev et les insurrections en Pologne et en Hongrie en 1956, il démissionne du Parti communiste. Sa lettre à Maurice Thorez reprend des griefs qui sont les mêmes que ceux des courants trotskistes au PCUS et au PCF.

Le grand poète anticolonialiste fut une figure politique mondiale.

Gilbert Pago


P.-S.

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 201 (27/06/13). http://www.npa2009.org/

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