La Tunisie à l’heure de la révolte de Siliana. Un processus douloureux mais toujours en marche 

, par GUIGA Wafa

Pendant cinq jours, la population de la ville tunisienne Siliana s’est révolté contre le chômage et la précarité, et réclamait la libération de manifestants arrêtés depuis des mois sans motif valable. La réponse du gouverneur islamiste, sans surprise, a été la répression croissante de la mobilisation au fil des jours.

En plus de l’usage intensif – désormais habituel ! – de gaz lacrymogènes, le mépris l’a amené à autoriser les forces de l’ordre à repousser les manifestants avec des tirs de chevrotine… Du gros gibier, les manifestants ! Ces actes criminels ont fait plus de 350 blessés selon la direction de l’hôpital de Siliana, dont 19 personnes éborgnées.

Pour le départ du gouverneur, contre le gouvernement

Face à ce comportement sauvage des autorités, la population de Siliana n’a pas abandonné la lutte. Après plusieurs jours de grève totale dans la région, les manifestations sont encore quotidiennes, réclamant notamment le départ du gouverneur. Le soutien s’exprime aussi dans toutes les régions du pays. Des délégations de plusieurs régions sont arrivées dimanche à Siliana, pour exprimer leur soutien, et dans plusieurs villes du pays, des affrontements avec les forces de l’ordre ont lieu tous les jours. Vendredi 30 novembre, des rassemblements et manifestations de soutien ont eu lieu à Gafsa, Nabeul, Djerba, Béjà, Mehdia, Monastir, Sousse, au Kef et évidemment à Tunis devant le ministère « du viol et de la terreur » comme le surnomme la population, où les slogans scandés contre Ben Ali, il y a maintenant deux ans, sont aujourd’hui repris contre le gouvernement Ennahdha, perçu comme la continuité du régime du dictateur déchu. Ce sentiment est renforcé par la libération récente des principaux responsables de la répression sous Ben Ali. Nidaa Tounes ne peut que s’en réjouir !
Côté propagande, rien de nouveau non plus : selon le gouvernement, ceux qui agitent la région de Siliana sont « les paresseux » du Front populaire. Il semble oublier un détail : ils manifestaient pour réclamer du travail !

Un répit pour le pouvoir ?

Les dirigeants de plusieurs organisations de gauche ont été visés par cette propagande, avec les accusations les plus ignobles. Sur le terrain, on a vite constaté l’échec de cette démarche : la popularité du Front populaire ne cesse de croître ainsi que ses capacités de mobilisation, en même temps que le rejet est de plus en plus massif des représentants d’Ennahdha, accueillis avec des slogans hostiles et des jets de pierre à chacun de leurs déplacements.

La direction de l’UGTT, qui a accompagné les contestations à Siliana en appelant à la grève dans tous les secteurs et dans toute la région pendant les cinq jours d’affrontements, a fini par signer un accord avec le gouvernement : les grèves sont suspendues, le premier délégué du gouvernorat (adjoint du gouverneur) dirigera les affaires de la région en attendant une décision gouvernementale. Mais un gouverneur qui a autorisé l’utilisation d’armes létales et est responsable de crimes contre les manifestants est toujours en place, le ministre de l’Intérieur continue de le protéger, et le Premier Ministre s’entête : « ce gouverneur ne bougera pas ; s’il le faut, je partirai avant lui ». Alors cet accord avec l’UGTT laisse la population amère.

Si la grève est suspendue, ce n’est donc qu’un répit et les travailleurs et chômeurs de Siliana peuvent en décider autrement. Une chose est sûre, ces crimes ont scellé le sort politique du mouvement Ennahdha : il devra céder ou s’engouffrer encore plus dans l’usage de la force et des méthodes criminelles pour maintenir son pouvoir.

Wafa Guiga


P.-S.

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 173 (06/12/12).

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