La révolte en Bretagne : un révélateur

Fondateur en 1969 de la Ligue Communiste et, après son interdiction en 1973, de la Ligue Communiste Révolutionnaire, Alain Krivine poursuit son activité militante au sein du Nouveau parti anticapitaliste, le NPA.
Il nous livre sa vision de la situation en France.


L’anticapitaliste : L’autre matin, un journaliste de la Radio romande étalant son érudition comparait la situation de la France actuelle à celle de l’hiver de 1789…

Alain Krivine : Mmmoui… Ce qui se passe en Bretagne est l’expression d’une colère populaire généralisée qui s’exprime par une vraie explosion populaire. Elle donne un écho en termes de mobilisation à un ras-le-bol généralisé qui touche tout-le-monde, y compris une partie du petit patronat.

C’est ce qui lui donne un caractère ambigu…

Oui, comme toute révolte. Cependant, celles et ceux qui étaient dans la rue et qui le sont toujours, ce sont d’abord des salarié.e.s, des chômeurs et chômeuses, des petits pêcheurs et petits paysans que l’industrie agro-alimentaire met sur la paille. Sur les 30’000 de la manif de Quimper le 2 novembre, l’écrasante majorité c’étaient eux. Certes, l’Eglise, les petits patrons, l’extrême droite se sont greffés dessus, mais à l’origine de la mobilisation se trouve une coordination de boites en lutte réunie à Quimper et, en octobre, à Carhaix.

Oui, mais au final, le NPA défile avec le FN, les évêques et les patrons…

C’est ce que titrait Politis : ils se fourrent le doigt dans l’œil. On a eu raison d’y être, on a toujours raison d’y être et de lier le ras-le-bol généralisé avec nos mots d’ordre en faveur de mesures immédiates anti-crise. La dénonciation des ambiguïtés de la révolte bretonne par les forces de gauche sert d’abord à éviter la confrontation centrale avec le gouvernement. Quant au patronat, il essaie de la détourner sur la question des taxes et pour parler de dissolution de l’Assemblée nationale. Qu’est-ce que ça changerait, de dissoudre ou même de changer de 1er ministre ? Avant on avait un parlement de droite qui faisait une politique de droite, maintenant, c’est un parlement de gauche qui fait une politique de droite. C’est cette politique qu’il faut combattre.

Revenons à la Bretagne…

Pour revenir à l’affaire bretonne, les divergences sur le positionnement traversent toute la gauche. Pour éviter l’affrontement avec le gouvernement, les syndicats organisent sept manifestations décentralisées, ils morcèlent la mobilisation ; pour sa part, Mélenchon appelle à une manif le 1er décembre en faveur de la « révolution fiscale »… à Paris. Or, sur le terrain, nous constatons que cette politique ne satisfait pas nombre d’activistes du PC et du Front de Gauche qu’on retrouve dans les manifestations avec nous, autour de la défense d’intérêts de classe. C’est sur cette base, que nous sommes et serons dans toutes les manifs.

Cependant, la révolte ne se traduit pas des mobilisations au plan national.

Tout-le-monde regarde vers la Bretagne. Mais, en même temps, les gens sont désabusés, démoralisés, ils n’y croient plus. Des luttes, il y en a, très radicales. Mais, elles ne convergent pas. Et sur le plan politique, la confusion est grande. Y contribuent les accords électoraux passés entre le PC et le PS à Paris, mais aussi à Toulouse et dans d’autres villes. Et quand celle qui se dit « l’opposition » va à la soupe, c’est le Front National qui prend racine.

La vague bleu marine ?

Contrairement à son père, toujours aligné sur les positions patronales, la fille Le Pen ne se positionne pas contre les aspirations populaires, ne s’oppose pas aux grèves. Elle capte ainsi de larges franges de gens, d’autant que son discours sur l’immigration, sur les roms etc. a bien pris dans les couches populaires, c’est un fait. Ainsi, c’est bien la première fois dans ma vie que, dans mon quartier, un quartier populaire, des gens disent qu’ils hésitent « entre le petit facteur et Marine »… C’est grave. Et ça nous oblige à aborder la question de l’extrême droite autrement qu’il y a trente ans. D’abord parce que le FN n’est pas l’Aube dorée. Et ensuite parce qu’il ne suffit pas de les dénoncer comme fascistes ou racistes et d’aller se coucher à cinquante devant leurs meetings. C’est plus en profondeur, sur les problématiques sociales et sur les mobilisations de masse, qu’il faut disputer au FN l’oreille des salarié.e.s.

C’est pourquoi, pour revenir à la Bretagne, c’est dans le mouvement, avec les gens qui le font qu’il faut être, pas à côté…

Interview : Paolo Gilardi


P.-S.

* Paru dans l’Anticapitaliste n° 101 (Suisse).

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