Viêt Nam mai-juillet 1954 : de la victoire de Dien Bien Phu aux accords de Genève, misère de la coexistence pacifique

Il y a 60 ans, le 20 juillet 1954, étaient signés les accords de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine. Nous ouvrons donc nos colonnes à l’historien Alain Ruscio, spécialiste de cette guerre coloniale, qui revient sur l’échec de Dien Bien Phu pour l’impérialisme français et les âpres négociations de fin de guerre sous la pression des grandes puissances.


Chacun de nous a en tête ce titre de Marx : Misère de la philosophie. C’est une formule équivalente qui vient immédiatement à l’esprit quand on analyse le moment – crucial pour l’histoire du Viêt Nam – qui sépare la victoire de Dien Bien Phu (7 mai 1954) de la signature des accords de Genève (20 juillet).

« Casser du Viet »…

Quand commence la guerre d’Indochine, en 1945-1946, il n’y a pas grand monde pour penser que la petite troupe de guérilleros du général Giap, isolée du monde (rappelons que la victoire de la révolution chinoise ne surviendra qu’à l’automne 1949 et que Moscou ne reconnaîtra Ho Chi Minh qu’en janvier 1950) pourrait supporter le choc de l’offensive française. Et pourtant, elle tient. Mieux, elle passe progressivement à la contre-offensive.

1953. La guerre d’Indochine dure depuis sept années. En mai, le gouvernement français nomme un nouveau commandant en chef, un nouvel homme miracle, le général Navarre, qui décide de prendre une initiative spectaculaire ; ce sera à Dien Bien Phu, petit village au nord du Viêt Nam. L’ambition est simple, simpliste même : il s’agit de « barrer la route » du Laos et de « casser du Viet ». Pour ce faire, il édifie un camp impressionnant, sans doute le plus puissant de l’après Seconde guerre mondiale, défendu par les meilleurs soldats français d’Indo, dont le trop célèbre Bigeard.

Mais, face à l’armée française, il y a un tandem d’exception : Ho Chi Minh et Vo Nguyen Giap. Ho le politique et Giap le militaire. Ho le réservé et Giap l’impétueux. Surtout, il y a une majorité de la population, tous les témoignages d’époque en attestent. Pour l’indépendance, certes, pas forcément pour le communisme. Mais une majorité. Et une vraie armée. Ce ne sont plus des va-nu-pieds, comme au début de la guerre, que les Français affrontent, mais des soldats aguerris, entraînés, équipés, en grande partie par la Chine populaire – il est vrai que l’armée française, elle, est équipée à 75 % par les Américains…

Un « Verdun tropical »

La bataille ne s’engage véritablement qu’en mars 1954. Navarre a choisi le lieu, Giap choisit le moment. Dès le premier assaut Viet Minh, c’est la stupéfaction. Deux des points d’appui réputés imprenables sont enlevés sans coup férir. Puis, c’est la piste d’aviation, intensément bombardée, qui devient inutilisable. De « piège à Viets », la cuvette se transforme jour après jour en « piège à Français ». C’est à un véritable « Verdun tropical » que l’on a affaire. Oui, mais un Verdun sans la voie sacrée, un corps sans poumon, destiné à mourir.

C’est chose faite, le 7 mai. Le camp retranché tombe. Au Viêt Nam, la population exulte. En France, les colonialistes versent des larmes de crocodile. Les colonisés, eux, ne s’y trompent pas. Divers témoignages attestent que, dans les autres colonies alors dominées par la France, la joie éclate. Quelques mois encore, et l’insurrection algérienne commencere. À la conférence de Bandoeng, en 1955, les chefs de la délégation vietnamienne sont accueillis en héros. Plus tard, Ferhat Abbas, devenu premier chef du Gouvernement provisoire algérien, sut trouver les mots justes : « Cette bataille reste un symbole. Elle est le « Valmy » des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe ».

Sur le terrain, tous les témoignages le confirment, le rapport de forces était fortement favorable à l’armée populaire. Les forces du corps expéditionnaire, désorientées, affaiblies, désormais sans chef, restaient dans les villes ou autour des grands axes de circulation. Le reste du pays, surtout au nord, était contrôlé par le Viet Minh. L’armée Bao Dai – du nom de l’ex-empereur remis sur le trône par les colonialistes –, qui à vrai dire n’avait jamais été efficace dans le passé, était littéralement liquéfiée.

Le jeu des grandes puissances

Oui mais… après la guerre, il faut négocier. Cela se fera dans le cadre d’une conférence internationale, convoquée par les « Quatre Grands » (États-Unis, Royaume-Uni, France, Union soviétique), à Genève. Y sont présents, outre ces pays, deux délégations vietnamiennes (l’État Bao Dai et la République Démocratique de Ho Chi Minh), des Laotiens, des Cambodgiens, l’Inde, la Pologne… et, chose alors totalement nouvelle, une délégation chinoise conduite par Zhou Enlai.

Commence alors une partie inégale : la délégation vietnamienne, conduite par Pham Van Dong, défend fermement l’unité du pays. Mais elle est totalement isolée. L’Occident veut la partition. L’Américain Foster Dulles est résolu à opposer, sur le 17e parallèle, une barrière infranchissable – croit-il – à l’avancée du « communisme ». Son allié, Pierre Mendès France (aujourd’hui encore, de façon incompréhensible, présenté par beaucoup comme « l’homme de la paix en Indochine »), est tout disposé à laisser à Washington, dans cette région du monde, le leadership de la défense du « monde libre ».

Alors ? Le Viêt Nam pourra-t-il s’appuyer sur ses alliés « naturels » ? On sait aujourd’hui que les délégations des pays « frères », surtout celle de Pékin, secondairement celle de Moscou, ont fait pression sur Pham Van Dong pour qu’il accepte un compromis. Que pouvait bien faire le représentant d’Ho Chi Minh, isolé, sans doute furieux dans le fond de sa conscience de constater que le sacrifice sur le terrain des « bo dois » (soldats) et du peuple, était annihilé par le jeu des grandes puissances ? Un jour sans doute, nous aurons accès aux archives vietnamiennes sur cette période. Mais on peut d’ores et déjà affirmer que le débat ne put être bien long : il était matériellement impossible de refuser ce compromis.

Un compromis chèrement payé

Puis, après Genève, le monde socialiste a incontestablement sacrifié la cause de l’unité du Viêt Nam sur l’autel de la coexistence pacifique. Un mot, jamais écrit à cette époque dans les documents vietnamiens, a alors pourtant cheminé dans tous les esprits : trahison.

On ne peut certes repousser d’un revers de main la nécessité de la coexistence pacifique. L’agressivité de l’impérialisme était une terrible réalité, la paix du monde (Corée, Indochine) était menacée. Pékin et Moscou avaient une analyse globale de cette situation. Il n’empêche : le peuple vietnamien a payé, et cher, le prix de ce compromis de Genève. Vingt-et-une années (1954-1975) de guerre supplémentaire. Et quelle guerre…

Alain Ruscio


P.-S.

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 251 (17/07/2014). http://www.npa2009.org/

* Intertitres de la rédaction.