Grèce : la fin du règne Samaras

La droite à la défensive. La gauche radicale est sortie renforcée du triple scrutin du 25 mai dernier : Syriza et ses alliés ont gagné plusieurs mairies et la présidence dans quelques régions-clé. Aux élections européennes, Syriza a obtenu le meilleur score du pays avec 27% des voix, plus que la « Nouvelle Démocratie » au gouvernement. Disposant de militants et de cadres compétents dans des domaines aussi divers que les finances, le droit, l’urbanisme, la minéralogie, la sylviculture, le génie civil etc, Syriza est capable d’appréhender les problèmes. Les interventions de ses députés, circonstanciées et solidement documentées, inspirent l’estime même d’une partie de ceux qui ne partagent pas ses conclusions et projets alternatifs. Syriza demande au gouvernement des comptes au propre et au figuré au sujet des accords avec la « troïka » (FMI, Banque centrale européenne et Union Européenne) qui impose l’austérité. Il interpelle le premier-ministre Antonis Samaras sur la façon dont il s’est pris pour traduire en textes législatifs les diktats de la troïka, en présentent et en faisant voter aux députés des lois-cadres issues le plus souvent de compromis de dernière minute. Ces lois prévoient sommairement de régir le droit du travail, le système national de santé et les assurances sociales. Ce seront des décrets ultérieurs, édictés par l’exécutif, qui préciseront les « détails » d’application. Ainsi ni les retraités, ni les étudiants, ni les contribuables ou même certains petits entrepreneurs ne savent à quelle sauce ils seront mangés, et revendiquent d’être renseignés. Il existe de nombreux projets de privatisation de services publics, de vente des meilleurs sites forestiers ou du littoral à des particuliers et de gestion par des privés des sites archéologiques, le Parthénon y compris. Les demandes de transparence émises régulièrement par ces trouble-fête de députés de gauche sont donc de toute pertinence.

Épousailles entre la droite et l’extrême-droite ? Il y a aussi cette affaire de la vidéo, qui montre Panayotis Baltakos, le secrétaire général du gouvernement et bras droit de Samaras, en conversation amicale avec Ilias Kassidiaris, le porte-parole du parti néo-nazi Aube Dorée. On entend alors Baltakos se justifier de ne pas avoir obtenu la libération des cadres fascistes, vu qu’il y a trop d’indices de leur implication dans des crimes comme l’assassinat du chanteur Fyssas. Et d’ajouter que deux ministres seraient intervenus pour que la procureure les fasse arrêter, parce qu’Aube Dorée fait de l’ombre à la Nouvelle Démocratie. Les Grecs n’étaient pas vraiment surpris par ces révélations, mais néanmoins choqués par l’attitude du Premier ministre. Alors que la procureure proteste de son indépendance, Samaras n’a ni confirmé ni infirmé de s’être ingéré dans l’œuvre de la justice. Samaras semblait discrédité à l’intérieur de son parti et son allié gouvernemental Pasok était dans ses petits souliers, tandis que Syriza exigeait une confrontation au parlement entre le premier-ministre et les ministres incriminés.

Pour faciliter la vie à son patron, Baltakos démissionna sans pour autant renoncer à la politique. Il a mis à profit ses vacances pour concocter le projet d’un nouveau parti de droite destiné à supplanter la Nouvelle Démocratie de Samaras, que la collaboration avec le Pasok aurait rendu « centriste ». Le 1er décembre, il a présenté son projet d’un parti formé d’éléments d’extrême droite pas encore trop compromis et de cadres de l’armée, de la police et de l’Église orthodoxe. Ce regroupement droite-extrême-droite est censé constituer une force capable de faire pièce à la gauche, jugée par trop insolente ces derniers mois, et de séduire les 16.5% de votants de l’Aube Dorée.

Un parlement-croupion. La droite grecque n’est jamais à court de subterfuges pour imposer ses projets : il y a cinq ans, Kostas Karamanlis, soucieux d’étouffer les scandales Siemens et Vatopedi, a décidé une « période fériée » pour mettre en sourdine l’activité parlementaire. Suivant ce modèle, Samaras a avancé la fermeture estivale 2014 du parlement au 6 juin, avec l’aval du Président la République Karolos Papoulias.

Il incombait à Évangelos Méïmarakis, vieux cadre de la Nouvelle Démocratie et président du parlement hellénique depuis 2012, de poursuivre avec force trucs et astuces l’œuvre législative interrompu par les vacances. Durant les féries, le parlement fonctionne avec un tiers de ses 300 membres, réunis en trois sessions espacées. Son président habituel dispose pendant cette période d’un énorme pouvoir discrétionnaire : il établit l’ordre du jour et choisit dans les listes fournies par les partis les députés appelés à siéger. Libre de convoquer à chaque conclave ceux qui lui conviennent le mieux, il peut même les remplacer quand bon lui semble. Impossible pour les partis d’envoyer celui qui maîtrise le mieux un sujet, ou le député d’une circonscription dont les intérêts sont en jeu. Comme l’accord de 2/5 des membres présents suffit pour prendre des décisions valables, il arrive de promulguer des lois conçues par seulement 40 députés. Ces dispositions ont p.ex. permis que des députés de Crète décident du dépeçage de la DEI, l’entreprise nationale d’électricité qui a plusieurs unités de production en Macédoine. Quand, à l’inverse, il s’agit de vendre du littoral au Sud, on s’appuie sur des élus de la Grèce du Nord. Selon certains analystes, la technique de l’interruption prématurée de la plénière aurait par ailleurs rendu possible de faire tomber en prescription des délits commis par des ministres lors des deux législatures précédentes. De cette manière, Meïmarakis a servi au mieux les intérêts de son parti, passé un vernis démocratique aux décisions de Samaras, et aidé le règne de son ami à passer l’été.

Élection présidentielle et fin du règne Samaras

Plusieurs patates chaudes attendaient la rentrée parlementaire en plénière pour être sorties du feu. À l’étonnement de l’opinion publique, le premier ministre a décidé d’avancer l’élection du Président de la République, prévue pour le mois de février. Il fallait élire un successeur à Papoulias, dont le deuxième mandat quinquennal allait expirer au mois de mars. Un troisième mandat n’étant pas possible, les partis doivent proposer proposer aux députés des personnalités susceptibles d’assumer cette fonction. Or Syriza, qui insiste pour que le Président soit élu par des personnes représentatives des forces politiques du pays et conteste la légitimité du gouvernement Samaras à organiser ce scrutin, a refusé de présenter un candidat.

Stavros Dimas, proposé par la Nouvelle Démocratie, était donc seul en lice. Ancien commissaire européen à l’environnement jouissant de quelques sympathies auprès des instances communautaires, il a cependant des difficultés à convaincre en dehors de son parti et du Pasok. Ces deux formations ensemble ne disposent que de 155 députés (sur 300), alors que la majorité qualifiée pour l’élection du Président est de 180 voix. Pour les obtenir, les amis de Samaras ont fait la pêche aux députés pendant tout le mois de décembre. Ils ont réussi à débaucher quelques collègues d’autres partis et à convaincre deux députés d’Aube Dorée de quitter leur formation pour soutenir en tant qu’indépendants la candidature Dimas. Ils ont fait miroiter des porte-feuilles ministériels à certains, et auraient même promis des espèces sonnantes et trébuchantes. Contacté par un certain G. Apostolopoulos, banquier, l’élu Pavlos Haïkalis des « Grecs Indépendants » se serait vu proposer 2 à 3 millions d’euros contre son vote. Fort curieusement, le procureur s’est dépêché de classer les plaintes du député et de son parti.

Aux trois scrutins des 17, 22 et 29 décembre, le candidat n’a pas obtenu les 180 « oui ». Le parlement a dû être dissout, et ce sera aux députés issus des prochaines élections nationales du 25 janvier 2015 de choisir le Président de la République.

Bonne année !

Anna Spillmann


P.-S.

* Article à paraître en Suisse dans Gauchebdo du 9 janvier 2015.

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