Charlie, le 7 janvier, le 11 – et le 12 : que faisons-nous ?

J’ai été sans tarder au rassemblement du mercredi 7 à la République. J’ai été l’un des premiers, sur le site d’Ensemble à qualifier les forces fondamentalistes au Mali ou au Nigeria de barbares, d’en faire un parallèle avec le nazisme, alors qu’ici ou là, certains passaient rapidement sur ce sujet pour ne se focaliser que sur « notre impérialisme » [1]. Mais je n’ai pas été à la manifestation « républicaine » du dimanche 11 janvier pour les raisons déjà invoquées par de très nombreuses personnes.

 Y être ou ne pas y être ?

Je n’ai aucune animosité politique à l’encontre de tous ceux (à gauche) qui y ont été. Nous sommes bien trop sur le fil du rasoir en cette période pour trouver dans la décision des uns ou des autres une « ligne politique » particulière. Gardons-nous de cela par pitié ! La gauche réduite à sa simple expression n’a plus les moyens d’une initiative autonome face à un évènement comme celui-ci. L’appel du Front de gauche à y participer contient d’ailleurs une bonne définition de ce qu’il aurait pu se faire dans un autre contexte : « nous manifesterons en refus de tous les racismes, pour l’égalité, contre les discriminations, pour une laïcité émancipatrice et la liberté de conscience (…) Les forces qui prônent l’exclusion et la xénophobie n’y ont donc pas leur place à commencer par le FN. ». Mais pour passer de cette proclamation à la réalisation concrète d’une grande manifestation populaire, indépendante de l’aéropage international et français (UMP), il faudrait disposer d’une force, d’une implantation et de moyens disproportionnés par rapport à ce que nous sommes aujourd’hui.

Le piège est là et nullement dans un penchant opportuniste quelconque. Aussi, je reconnais aisément qu’il est plus facile individuellement de ne pas se rendre à cette manifestation que pour une organisation constituée. Encore faut-il qu’elle y aille avec la volonté d’y montrer une différence. Notre conscience politique est ainsi menottée par la profonde faiblesse de la gauche (la vraie), ce qui conduit ensuite à un déchirement individuel et collectif. Y aller ou pas ? Ne perdons pas notre temps, donc, à savoir s’il y a des opportunistes ou pas, des sectaires ou pas ; nous sommes collectivement coincés.

 Au nom du peuple français ?

La référence au « peuple français » (comme j’ai pu le lire ici-même) et à ses « valeurs » est une autre forme de confusion. Faut-il ici rappeler que la notion de peuple n’est pas notre tasse de thé, que ce « peuple » mythique est aussi composé de nos pires adversaires. Les prétendues valeurs du peuple sont aussi peu claires que celles de la République, cette République qui a ratonné, qui a mené des guerres coloniales, qui a torturé et qui, surtout, marginalise et opprime aujourd’hui une partie de la population.

Le « peuple », la République, l’unité nationale c’est le miel de nos adversaires, de ceux qui aggravent la crise économique et sociale au nom d’un salut collectif transcendantal, tout en creusant les inégalités et la misère. Attention donc : dans des événements de cette ampleur chaque mot a son sens, bien plus de sens que la question d’aller ou pas à la fameuse manif.

Quelle bouffonnerie d’ailleurs que de vouloir expliquer la République aux jeunes de banlieue issus de l’immigration ou en déshérence sociale ! Qu’est-ce que l’épicier Hollande peut leur présenter dans sa vitrine républicaine ? Les contrôles policiers au faciès ? Le chômage ? Des quartiers dévastés par la misère ? Il paraîtrait même que vivre en France c’est en accepter les devoirs et les droits. Mais quels droits restent-ils à ces populations lorsque les moyens leurs manquent pour se soigner ou simplement louer un appartement en taisant leur patronyme ? Il paraîtrait aussi que les parents devraient se montrer plus responsables de leur progéniture. Mais quand ces parents sont-ils pris pour responsables par les institutions de la République quand il s’agit de leur cadre de vie, de leurs habitations, de leur vie de quartier ? Cette République-là se garde bien de faciliter l’auto-organisation des quartiers pour justement établir la responsabilité civique des familles. Tout cela n’est que cynisme et finalement violence.

Une marche « républicaine » donc. Encore faudrait-il (comme ils tentent de nous le faire croire) que la République en question est menacée par un complot islamo-fasciste pour l’instauration d’une tyrannie religieuse à la manière Houellebecq. Rien de tout cela bien sûr. Il s’agit, autrement plus sérieusement, des conséquences de décennies d’oppression coloniale, sociale et culturelle et chez nous de la relégation d’une grande partie de ces personnes dans la marginalité. Une barbarie d’un autre type, une folie existentielle, une fuite en avant vengeresse. Comme pour le fascisme il nous faut vaincre ce que nous avons laissé se développer.

 La liberté d’expression ?

Absolument ! Mais ceci ne supprime pas la notion de responsabilité. Et c’est là que le débat commence. Jusque dans les années 80, en Nouvelle Calédonie, des fanzines gratuites étaient à disposition dans des épiceries caldoches représentant les canaques comme des singes. Liberté d’expression ? Pas franchement…

Alors, il y aurait donc une différence entre caricatures racistes et caricatures du religieux. Pourquoi pas ? Mais quand une partie majoritaire d’une communauté considère que sa religion est aussi son identité culturelle comment séparer les deux ? C’est ainsi que « insulter le Prophète » équivaut à « nous insulter ». Or, nous raisonnons en tant que Français de souche : chez nous le christianisme a été battu politiquement depuis plus d’un siècle. L’histoire chrétienne de notre pays s’est progressivement décollée de notre histoire contemporaine. Ce n’est pas le cas de l’Islam. Mais est-ce si particulier ? Je ne pense pas qu’au cœur de certains Etats américains il soit possible de caricaturer Dieu en sodomite sans avoir de très gros ennuis avec certaines sectes.

En France, l’Islam est vécu par ses adeptes comme une religion opprimée, celle des gens méprisés. Ce qui renforce d’ailleurs les préjugés des deux côtés : nous sommes insultés en tant qu’Arabes, versus l’Islam c’est la religion des gueux, des foules dangereuses. C’est bien pourquoi il n’y a pas de équivalence entre caricatures du Christianisme, du Judaïsme et de l’Islam. Alors oui on peut se moquer de toutes les religions à condition d’avoir la responsabilité de les distinguer et de ne pas prêter à la confusion entre la religion de l’oppresseur et celle(s) des opprimés. C’est tellement vrai que ce débat a eu lieu parmi les dessinateurs français eux-mêmes. Il y a eu des points de vue différents. Ce ne fut donc pas aussi simple que le « on a le droit de tout dire ».

Nous devons bien comprendre que la réaction des jeunes issus de l’immigration, quand ils disent « non je ne suis pas Charlie », vient de cela et doit être compris et accepté. D’autant que la fameuse laïcité française est une foutaise. L’omni-médiatisation du Pape aux JT dès qu’il profère trois phrases, l’histoire du monde européo-centrée enseignée au collège, la difficulté d’obtenir des lieux de cultes décents pour les Musulmans, les fêtes religieuses catholiques qui rythment le calendrier scolaire ou l’inégalité de traitement par les autorités d’une attaque de synagogue et d’une attaque de mosquée…Voilà ce que tous constatent. La France est laïque formellement, elle ne l’est pas dans la vie publique et cela vient s’ajouter au racisme quotidien, aux réflexions dans les transports en commun, aux gestes d’humeur. La laïcité française est une galéjade. Cessons de l’envoyer à la tête des populations musulmanes comme un argument massue.

 Il y a maintenant deux bêtes immondes

Dans la mesure où nous sommes loin de pouvoir surmonter tout cela, d’avoir la capacité en tant que courants politiques de gauche de renverser cette situation, d’exercer la pression nécessaire sur le débat public et de nous porter candidat au pouvoir, nous risquons demain de nous retrouver avec un soulèvement de la jeunesse des banlieues (il suffit d’un acte policier), entretenu ici ou là par les courants fondamentalistes avec en face l’appel aux milices d’auto-défense de l’extrême droite. Munis de nos seuls tracts et de nos journaux sur les marchés du dimanche matin, que ferons-nous ?

Nous avons donc une petite part de responsabilité, en ayant été incapables tous courants confondus d’exister dans ces quartiers et d’y avoir bâti une réponse sociale alternative. Le bilan est lourd. Ces deux actes terroristes puis la manœuvre gouvernementale du 11 constituent une nouvelle défaite grave pour les classes populaires. Un maillon supplémentaire de confusion, de poison médiatique et de détournement du réel. Comme disait Bertolt Brecht « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. ». Mais la bête immonde a dorénavant deux faces, celle de l’extrême-droite raciste et celle de l’aliénation mystique meurtrière.

Alors y aller ou pas à la manif est hélas maintenant un problème secondaire. Ne nous écharpons pas là-dessus ! Le vrai enjeu débute le 12 au matin, une fois subi les images et les commentaires médiatiques sur cette mensongère « unité nationale ». Que faisons-nous ?

Claude Gabriel