CHRONIQUE

Afrique, Moyen-Orient : les projets de bases militaires chinoises

C’est la deuxième opération d’évacuation d’importance menée par l’armée chinoise depuis celle conduite en Libye en 2011. A l’époque, le plus grand pont aérien de l’histoire chinoise avait permis de rapatrier quelque 36 000 de ses ressortissants sous protection de l’armée populaire. Cette fois, ce sont 571 Chinois, et 225 étrangers venant d’une dizaine de pays, qui ont pu quitter le Yémen sous bonne escorte militaire.

Deux frégates de type 054A équipées de canon de 100 mm se sont déroutées de leur mission anti-piraterie au large des côtes somaliennes pour protéger l’évacuation de civils depuis le Yémen vers Djibouti. Pékin insiste sur le caractère humanitaire de cette opération, mais la présence de plus en plus visible de ses navires de guerre dans le Golf d’Aden – et plus largement sur les côtes orientales de l’Afrique – relance le débat sur la construction d’une base militaire chinoise permanente sur le continent.

La semaine dernière, une délégation chinoise était reçue en Namibie. Rien n’a filtré sur le contenu des discussions, mais de sources diplomatiques la construction d’un port militaire chinois à Walvis Bay était à l’ordre du jour. Selon une lettre que l’ambassadeur chinois aurait remise au gouvernement namibien, une présence militaire dissuaderait les pêcheurs illégaux dans les eaux namibiennes. Le quotidien The Namibian, qui assure avoir consulté ce document, affirme que « la base navale pourrait servir à former la marine namibienne au combat. »

Les usages militaires sont évidents

Depuis plusieurs mois, la rumeur d’une présence militaire permanente chinoise sur les côtes africaines revient régulièrement. Sur les dix-huit bases militaires étrangères à l’étude à Pékin, plusieurs sont en Afrique : Walvis Bay semble être le projet le plus avancé. Cette implantation stratégique sur les côtes namibiennes permettrait en effet de contrôler les principales routes du commerce international. Trois mille porte-conteneurs accostent chaque année à Walvis Bay, soit l’équivalent de 5 000 tonnes de marchandises.

La Chine a depuis longtemps jeté son dévolu sur ce petit pays d’Afrique en y construisant notamment un système de « tracking » par satellite dont les usages militaires sont évidents. Près de 5 milliards de dollars ont été investis en Namibie l’an dernier par une quarantaine de multinationales chinoises, contre à peine 179 millions en 2011 ! « La Namibie pourrait bientôt devenir colonie chinoise, a récemment commenté Robert C. O’Brien, un ancien représentant américain auprès des Nations unies. Je ne serai pas surpris que le pays élise bientôt son premier représentant chinois au Parlement. » Derrière la boutade, l’ancien diplomate s’inquiète de voir passer sous pavillon chinois le seul port en eau profonde du pays où a mouillé pendant 138 ans la flotte impériale de la Royal Navy.

Autre pays visé par Pékin : Djbouti. Sur la corne de l’Afrique, la petite République jouit là encore d’une position stratégique unique. De nombreux pays utilisent le port de Djibouti comme base de maintenance et de réapprovisionnement. Djibouti est aussi la plaque tournante de la lutte contre le terrorisme et la piraterie sur les cotes somaliennes, dans laquelle la Chine s’est engagée depuis 2009.

« Préserver la sécurité »

La cité-Etat abrite déjà des forces armées françaises, américaines et japonaises. La Chine lorgne maintenant sur ce pays et c’est d’ailleurs vers Djibouti que les trois navires de guerre chinois ont évacué les étrangers du Yémen. Si la France débourse 40 millions de dollars de loyer par an pour avoir le droit de maintenir sa présence militaire à Djibouti, les Etats-Unis et le Japon payent chacun 30 millions de dollars. Et la Chine ? Rien. Pékin ne dispose, en effet, officiellement toujours pas d’une base permanente dans la cité portuaire. Pourtant, depuis février 2014 un accord de « partenariat stratégique de sécurité et de défense » lie les deux pays.

Dans le cadre de ce nouveau partenariat, Djibouti a offert des installations militaires à la marine chinoise. Le ministre de la défense djiboutien explique avoir « sollicité une coopération militaire élargie pour permettre de renforcer les capacités opérationnelles des forces armées djiboutiennes afin de préserver la sécurité et aider à consolider la paix dans la sous-région. » Djibouti a également demandé à la Chine de « l’aide pour la surveillance, y compris des radars sophistiqués, et plus de formations. » Fin septembre 2014, le ministre djiboutien des affaires étrangères et l’ambassadeur de Chine à Djibouti ont également signé un accord de coopération économique et technique portant sur 24 millions de dollars versés par Pékin sans contrepartie.

L’armée chinoise a toujours tiré les ficelles

Un loyer déguisé ? A Paris et Washington, on enrage. Les Etats-Unis demandent même officiellement à Djibouti de refuser la présence de militaires chinois. Un temps, le Yémen était également visé par l’armée populaire qui se serait bien vue maître du golf d’Aden. Depuis 2005, l’équivalent de 8 % du pétrole yéménite part pour la Chine chaque année et Pékin aurait souhaité contrôler de très près le triangle Sanaa, Khartoum, Nairobi.

En 2013, le président yéménite Abd-Rabbu Mansour Hadi avait signé à Pékin avec Xi Jinping un accord de coopération militaire. Pendant plus d’un demi-siècle, la politique étrangère chinoise était marquée du symbole de la « non-ingérence ». Définie par l’ancien premier ministre de Mao, Zhou Enlai, elle reposait sur les principes d’une « coexistence pacifique » entre les Etats. Mais derrière ce non-interventionnisme de façade, l’armée chinoise a toujours tiré les ficelles : déploiement de troupes en Inde en 1962, soutien aux guérillas révolutionnaires à travers le monde, invasion du Vietnam en 1979 ou soutien aux moudjahidin afghans dans les années 80.

L’importance de l’Afrique et du Moyen-Orient dans sa stratégie de croissance est un sujet de préoccupation permanent à Pékin. Après la Libye, le Yémen et les désordres au Soudan, en Ethiopie et au Kenya, la Chine s’inquiète et veut contrôler de beaucoup plus près ses investissements. Sa démonstration de force au Yémen a fait les gros titres de la presse officielle à Pékin. Elle vient à point nommé pour rappeler que l’on peut gagner la guerre sans avoir à combattre, selon les préceptes du stratège Sun Tzu.

Sébastien Le Belzic (Contributeur Le Monde Afrique, à Pékin, Chine)


P.-S.

* « La Chine met le cap sur la corne de l’Afrique ». LE MONDE Le 06.04.2015 à 11h01.

* Sébastien Le Belzic est un journaliste installé à Pékin depuis 2007, où il dirige le site Chinafrica.info, un magazine sur la « Chinafrique » et les économies émergentes.