Le moment présent du mouvement en Europe – Rapport introductif au débat sur l’Union européenne et le FSE au CEI de la Quatrième Internationale

Nous publions ici le rapport introductif au débat sur l’Union européenne présenté au nom du Bureau exécutif par François Vercammen au plénum du Comité international de la IVe Internationale de février 2004.


1. Le fait principal à noter dans la phase actuelle en Europe impérialiste, c’est la vague d’auto-activité de la société, depuis deux ans (l’explosion de Gènes, juillet 2001) pour s’opposer à la guerre et à la politique néolibérale. Les classes travailleuses se sont remobilisées notamment dans des grèves générales avant tout pour défendre des objectifs centraux (les retraites). Au même moment, le nouveau mouvement social (Forum Social Européen) se consolide et se confirme comme un levier, un cadre de rassemblement et une perspective d’émancipation. Nous assistons au passage de la résistance à la contre-offensive dans le sens où les revendications, les campagnes, les luttes sont portées par une volonté de changer la société (« un autre monde est possible »).

2. Mais ce tournant reste très contradictoire. L’offensive du Capital continue brutalement, mais sans l’hégémonie idéologique et la cohérence politique qu’avait imposé un monolithisme néolibéral depuis 20 ans. Le mouvement syndical traditionnel reste sur la défensive ; les conditions de vie et de travail de la classe travailleuse continuent à se dégrader à tous les niveaux.

Le nouveau mouvement social non plus ne réussit à gagner ses objectifs fondateurs, même s’il continue à se renforcer, porté par sa dynamique interne. La nouveauté extraordinaire c’est que, devant l’incurie des bureaucraties syndicales, le nouveau mouvement social apparaît comme la force motrice et d’initiative , incarnant l’avenir.

Mais la défaite historique du mouvement ouvrier traditionnel, sous direction social-démocrate et post-stalinienne, n’est pas effacée. Le mouvement syndical est loin d’avoir récupéré sa position de force d’antan. A échéance, une nouvelle défaite de la classe salariale menace ; elle pourrait démoraliser le nouveau mouvement social, malgré sa popularité (légitimité) croissante dans le mouvement syndical.

3. La brutalité de la politique patronale mine le terrain pour les courants collaboration de classes qui se trouvent à la tête des syndicats ou des gouvernements de centre-gauche (les partis sociaux-démocrates, ainsi que les « grands » partis post-staliniens et écologistes). Dans la durée, la multiplication de nombreuses et spectaculaires expériences politiques, sociales, une auto-activité croissante sur le terrain et les événements politiques fortement médiatisés dans une situation mondiale en ébullition provoquent une clarification sans précédent dans l’histoire récente :

— Sur le plan de l’orientation politique, il n’y a plus d’option intermédiaire entre le système néolibéral et une amélioration radicale des conditions d’existence des classes populaires, ce qui implique la rupture avec les principes néolibéraux et leur remplacement par des mesures anticapitalistes ;

— L’auto-activité croissante et offensive dans la société soumet les directions traditionnelles social-libérales à un test pratique de grande ampleur. Les courants sociaux-démocrates sont incapables de se redresser sur le plan idéologique-programmatique et de retrouver une assise sociale tant que le mouvement social se maintient. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent pas survivre comme appareils électoraux.

4. Pour la première fois depuis trente ans, un début d’alternative à gauche, pratique et attrayante, dans la société, est en train de se dégager au moins dans certains pays d’Europe.

Le Forum social européen (FSE) avec les capacités d’initiatives qu’il comporte se trouve au cœur de la renaissance d’un mouvement social d’émancipation à l’échelle européenne. Entre Florence et Paris/StDenis, il a fait un bond en avant spectaculaire vers un mouvement social européen : sans abandonner son attelage mondialiste, restant branché sur une opposition radicale à la politique de guerre ininterrompue, il s’est saisi de la double question sociale (exploitation du travail ; oppression patriarcale) et de l’UE, comme État impérialiste en construction. C’est à partir de là qu’il pourra passer d’un mouvement de propagande vers (1) un mouvement d’action de masse qui (2) s’enracine dans la société de chaque pays et qui, pour ce faire, (3) s’empare des revendications concrètes de la population travailleuse. Mais pour le moment, il reste très minoritaire dans le monde du travail. Il commence à influencer les organisations syndicales, mais, sauf exception, il n’est pas en situation d’entraîner un secteur significatif de la classe travailleuse.

5. Une nouvelle étape s’ouvre dans la renaissance du mouvement d’émancipation. Sa dynamique concrète sera déterminée, comme à chaque époque historique, par les conditions sociales concrètes, sa trajectoire, ses formes d’organisation, son contenu…

Le mouvement syndical traditionnel reste, en Europe, un facteur important mais nettement affaibli et très sclérosé à l’intérieur. Devant les prochaines mobilisations du monde du travail et l’impact du mouvement social, l’avenir dira comment la dialectique va opérer entre le nouveau mouvement social et le mouvement ouvrier traditionnel. Déjà les premières expériences sont très riches de pays en pays, mais aussi très variables et très inégales, notamment dans les pays comme l’Italie, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne… La question-clé est certainement celle du rapport entre « mouvement » et « parti ».

6. Dans le cadre de cette nouvelle perspective d’émancipation, nous constatons l’énorme écart entre une nouvelle gauche très forte sur le plan social et remplie de « politique » d’une part, et de l’autre, le refus quasi total de la politique organisée : élections parlementaires, partis politiques, gouvernement. Le comble est bien le rejet des partis politiques qui sont les plus actifs à construire le mouvement. Il y a sans doute de multiples raisons : le profond discrédit de la vie politique institutionnelle et sa dégradation par les médias ; les connivences entre les sommets de certaines grandes organisations du mouvement et les partis traditionnels ; la politique de subsides aux ONG ; le sectarisme des organisations révolutionnaires… C’est une difficulté considérable.

En même temps, il y a un vide et donc un espace ouvert par la crise existentielle des grands partis sociaux-démocrates et post-staliniens (ainsi que quelques uns des grands partis écologistes) qui n’ont ni la capacité ni la volonté de porter les exigences du mouvement.

Dans ce contexte d’événements mondiaux et d’un mouvement en activité, les élections générales deviennent des indices autrement importants dans une situation politique totalement bloquée. Notre tâche est d’être partie prenante de ces grandes batailles politiques-électorales : contre la droite et l’extrême-droite, mais surtout axée contre la politique néolibérale, contre la guerre, contre l’UE. Il ne s’agit pas en premier lieu de témoigner d’une présence marxiste-révolutionnaire, mais de rassembler une force politique, anticapitaliste, pluraliste et européenne, qui soit crédible. Celle-ci peut prendre différentes formes : d’un parti pluraliste comme le Parti socialiste écossais (SSP) à un bloc comme celui de la Liguela Coalition unitaire RESPECT. communiste révolutionnaire et de Lutte ouvrière (LCR-LO) ou encore un rassemblement ad hoc (qui pourrait après se constituer en mouvement) comme cela se fait en Angleterre avec

Notre tâche consiste à donner une certaine cohérence politique et une forme organisée à cette perspective, en tenant compte que les deux niveaux — national et européen — sont fort différents. Le but est d’avancer vers une formation anticapitaliste capable jouer un rôle effectif dans la société et dans le mouvement social.

François Vercammen