Soixante ans après la conférence de Bandung : Qu’est devenu le Sud ? Quelles sont les alternatives ?

Intervention lors d’une table ronde organisée à l’ambassade l’Indonésie de Paris, le 5 juin 2015, sur le thème : « Bandung 60 ans après : quelles perspectives ? »


La conférence afro-asiatique d’avril dernier en a appelé à l’esprit de Bandung. Ainsi, le président Widodo dans son message d’accueil promeut le progrès, la solidarité, l’indépendance, la souveraineté, la justice, l’opposition à l’impérialisme… Peut-on et qui pourrait, 60 ans après, refaire de Bandung une force de changement dans le monde ? Je voudrais à ce sujet commencer par soulever deux questions.

Le « Sud » de l’époque existe-t-il encore ? Il ya 60 ans, la Chine a joué un rôle très important, notamment avec la figure de Zhou Enlai. Mais qu’est devenue la Chine ? C’est un grand problème qui se pose à nous, en Asie. Nos terres, nos mines sont achetées par la Chine qui décrète par ailleurs que l’entièreté de la mer de Chine du Sud serait chinoise. Elle se comporte en grande puissance, à la différence d’il y a 60 ans. Nous devenons les otages d’un nouveau conflit de puissances entre les Etats-Unis, le Japon et la Chine. Notre région est de plus en plus militarisée. Face à une telle situation, des mouvements populaires asiatiques appelle à la démilitarisation de la mer de Chine du Sud. Pour moi, cette exigence donne souffle à ce que peut être aujourd’hui l’esprit de Bandung.

Deuxième question, Bandung et le Mouvement des Non-Alignés voulaient incarner une alternative à l’ordre international dominant. L’ordre dominant aujourd’hui, c’est la mondialisation néolibérale. Mais quels gouvernements rompent avec le cadre néolibéral, au lieu de chercher à s’inscrire en son sein ? L’ASEAN, dans son processus actuel d’intégration suit une ligne de régionalisme néolibérale plutôt que social.

Pour nous, les conséquences des politiques néolibérales sont très concrètes. Aujourd’hui, le niveau de la pauvreté et des inégalités reste haut et même dans des pays qui se vantent d’une croissance économique.

Dans certains pays, la part de la population des travailleurs pauvres (vivant avec moins de 2 dollars par jour) a baissé, mais le nombre absolu des travailleurs pauvres a augmenté. Dans le cas des Philippines, entre 1991 et 2009, la baisse étaient de 50 à 37.2 pourcent, mais le nombre des travailleurs qui vivent avec moins de 2 dollars par jour a augmenté de 11.2 à 13 millions (statistiques d’OIT et de BASD). Le PIB augmente, mais la croissance profite aux riches. Comment peut-on parler du progrès dans une telle situation ?

Nous sommes convaincus que le progrès des peuples exige que leurs droits aient la primauté sur les marchés et les profits. Cela, c’est une alternative au néolibéralisme qui au contraire sanctifie la primauté des marchés et des profits.

En fait, la situation s’aggrave comme en témoigne la multiplication des visages de la migration. Nous sommes déjà, aux Philippines, l’un des principaux exportateurs de main-d’œuvre. Nous sommes aussi devenu l’un des pays les plus violemment victimes du réchauffement climatique. Les ravages du typhon Haiyan sont loin d’avoir été surmonté et tout le monde attend la prochaine catastrophe. Le sentiment d’abandon des victimes climatiques est profond.

Le drame des Rohingya, réfugiés des océans, nous désole, ainsi que l’impuissance de la « communauté internationale » à mettre rapidement fin à de tels malheurs. Comme nous révoltent les violences faites aux femmes dans nombre de pays, une situation qui s’aggrave encore. Là aussi, ce n’est qu’en donnant la primauté aux droits des réfugiés ou des femmes que le mal pourrait être attaqué à la racine.

Un dernier mot…

Pour tout cela il faut valoriser et non réprimer l’action de la société civile, des mouvements populaires qui sans cesse cherchent aussi des alternatives et des nouvelles formes des solidarités adaptées à la situation actuelle.

Je vous remercie de m’avoir donné la parole ce soir afin de partager ces soucis avec vous. Pour information l’AEPF, à l’occasion d’ASEM, rassemble tous les deux ans des organisations européennes et asiatiques de la société civile qui travaillent sur ces questions. La dernière réunion s’est ténue l’année dernière à Milan. Vous pouvez lire plus en regardant notre site : www.aepf.info

Sally Rousset, Asia-Europe People’s Forum (AEPF)


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