En France : un Etat encore plus antidémocratique, degré supplémentaire dans la transformation du PS

La répression de manifestations est un indice d’une évolution plus globale. En fait, on assiste à deux phénomènes de fond : un nouveau renforcement de l’État et un degré supplémentaire dans la transformation du Parti socialiste.

Dans une intervention du 29 novembre dernier (disponible sur Mediapart), l’écologiste et altermondialiste Naomie Klein explique que le gouvernement français applique la « stratégie du choc », c’est-à-dire utilise l’émotion créée par les attentats criminels commandités par Daesh pour mettre en œuvre des mesures autoritaires auxquelles il songeait depuis un certain temps.

La Constitution française actuelle date de 1958 : pour la grande bourgeoisie française, il s’agissait à l’époque de préparer l’économie au début de l’intégration économique européenne (le traité de Rome instituant le Marché commun est entré en vigueur le 1er janvier 1959), avec la réduction des pouvoirs du Parlement où était représenté un Parti communiste encore puissant et où pesaient fortement aussi les lobbies de la petite-bourgeoise traditionnelle qui redoutait les effets de cette modernisation du capitalisme.

L’incapacité de la IVe République à régler la question algérienne a fourni l’occasion de mettre en place une nouvelle Constitution, dont l’élément central est un président de la République qui a d’importants pouvoirs propres et n’est pas responsable devant les députés. Différents régimes accordant des pouvoirs extraordinaires au gouvernement et à sa police sont prévus : l’article 16 de la Constitution, l’état de siège et, découlant d’une loi plus ancienne, l’état d’urgence...

 « Le coup d’État permanent »

En 1964, est publié un livre intitulé le Coup d’État permanent. Son auteur, à l’époque un politicien vaguement à gauche qui cherche à refaire surface, est François Mitterrand. Il y dénonce le caractère autoritaire du régime instauré par De Gaulle, ses dérives possibles et les risques pour les libertés. Devenu président en 1981, Mitterrand s’est en fait parfaitement accommodé de cette Constitution qui allait lui permettre, après une année de réformes de gauche, de faire le choix de l’austérité en 1983. Hollande, premier président « socialiste » à succéder à Mitterrand, non seulement s’inscrit dans ses traces, mais accentue la nature autoritaire du régime en programmant une révision de la Constitution.

Les attentats de Daesh permettent de rajouter des mesures supplémentaires à 30 ans de législation antiterroriste. En effet, depuis 1986, l’arsenal judiciaire n’a cessé d’être renforcé par une quinzaine de lois. Plusieurs mesures rognant les libertés publiques – annoncées d’abord comme provisoires – ont été par la suite entérinées définitivement. Depuis que Hollande est président et jusqu’en octobre (donc avant les attentats), cinq textes en relation avec le terrorisme ont déjà été préparés. Les mesures adoptées depuis novembre ou annoncées, vont encore accroître tous les pouvoirs policiers.

 Tous azimuts

Comme le montrent les mesures prises autour de la COP21, ces textes permettent en fait de viser bien autre chose que des terroristes : demain, ce seront tous ceux qui seront soupçonnés de vouloir agir contre la politique gouvernementale ou qui voudront faire connaître leurs grèves en manifestant sous des formes diverses. Dans une interview donnée en avril dernier (l’Anticapitaliste n°284), Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, le confirmait à propos de la loi sur le renseignement (promulguée en juillet) [1].

Les futurs textes qui prévoient un état d’urgence à rallonge seront donc très utiles pour défendre le pilier essentiel de la politique de ce gouvernement : l’austérité et la soumission au patronat, en cas de grèves « dures » et de mouvements généralisés.

 Le retour de Guy Mollet...

Les succès du Front national accentuent ce mouvement mais la marche vers un État toujours plus antidémocratique ne se réduit pas au danger Le Pen. La tendance à l’État fort est de toute manière à l’ordre du jour. Fondamentalement, comme l’explique le sociologue Alain Bihr « l’État fasciste n’est pas la seule forme d’État d’exception » auquel peut recourir la bourgeoisie (voir son interview en avril 2014 dans l’Anticapitaliste n°239 [2]). Cela se double d’une mobilisation nationaliste : il y a eu l’injonction d’arborer un drapeau tricolore, la visite de Hollande sur le porte-avion Charles-de-Gaulle, et maintenant l’introduction dans la Constitution de la déchéance de la nationalité française (que Pétain avait pratiquée en son temps...).

Cela nous amène au deuxième aspect de la situation : l’évolution du PS. Celui-ci avait été fondé par Mitterrand en 1971 prétendument comme parti de transformation sociale. Des 1983, cet aspect avait été enterré mais le PS se targuait encore d’être le parti de la transformation « sociétale » contre les archaïsmes. Le dernier feu en a été le « mariage pour tous ». Maintenant, le cycle est bouclé : avec Hollande et Valls, Guy Mollet (le « socialiste » qui a envoyé en 1956 les soldats du contingent pour réprimer la lutte du peuple algérien) est de retour !

Henri Wilno